Le Château (titre original : ) est un roman de Franz Kafka. Inachevé, l'ouvrage est publié en 1926 à titre posthume à l'initiative de Max Brod, ami de l'auteur.
Le récit suit les aventures de K., qui se bat pour entrer en contact avec les autorités du village où il vient d'arriver, afin d'officialiser son statut d'arpenteur. Mais le « château » où résident les fonctionnaires demeure inaccessible.
Ouvert à de multiples interprétations, ce roman est considéré comme l'un des plus importants du . Le manuscrit aurait pourtant dû être détruit, comme tous les papiers posthumes de Kafka, selon la volonté de l'auteur, mais Max Brod s'y refusa.
Résumé du début
K. arrive dans un village gouverné depuis un château. Se frayant un chemin dans la neige, il parvient jusqu'à l'auberge, où il se présente comme le nouvel arpenteur appelé par les autorités du châteauFranz Kafka, Le Château, Le Livre de Poche, coll. « Biblio », 2001, p. 39. K. a une dispute avec un dénommé Schwarzer, qui refuse de croire à cette fonction et téléphone au château pour s'assurer de la véracité de ses dires. Mais il semble y avoir un malentendu. Après une première tentative échouée pour se rendre au château, K. retourne à l'auberge et fait la connaissance de ses assistants, deux jeunes hommes particulièrement irréfléchis et impertinents, puis de Barnabas, messager du châteauFranz Kafka, Le Château, Le Livre de Poche, coll. « Biblio », 2001, p. 61., qui lui remet une lettre de Klamm, un représentant du château. K. apprend que ce fonctionnaire est son contact avec le château.
À la suite d'un malentendu, K. se rend à l'auberge des Messieurs, où il fait la connaissance de Frieda, une employée qui se dit « maîtresse » de KlammFranz Kafka, Le château, Le Livre de Poche, 2001, coll. « Biblio », p. 78.. Ce qui n'empêche pas les deux personnages de tomber amoureux et de passer la nuit ensemble.
Contexte de création vignette|Franz Kafka (debout à droite) arrive à Spindlermühle en 1922. Kafka commence à écrire le Château le soir de son arrivée à la station d'hiver de Spindlermühle (aujourd'hui en République tchèque) le . Une photo prise à son arrivée le montre debout dans la neige, à l'arrière du traineau qui l'a mené là. Le roman commence ainsiLe Château, trad. Alexandre Vialatte, Gallimard, coll. « Folio », p. 7 (V. Bibliographie ci-dessous) :
Par ailleurs, Kafka rapporte dans son journal intime avoir eu la surprise de voir que l'hôtel l'avait inscrit sous le nom de « Joseph K. »C'est le nom du personnage principal du roman Le procès, paru en 1925.. À propos de cette erreur étrange et mystérieuse, il fit cette remarque :
On peut noter l'importance de l'utilisation de la première personne dans les premiers chapitres du manuscrit, qui furent modifiés par la suite au profit d'une narration à la troisième personneThe Castle, New York, Alfred A. Knopf, 1968, « Publisher's note », p. vi..
Mais le , dans une lettre à son ami Max Brod, il déclare qu'il abandonne définitivement le romanThe Castle, trad. Mark Harman, New York, Schocken Books, 1998, « Translator's Preface », p. xv.. Le récit s'achève alors au milieu d'une phrase. Il fait part à Brod de deux informations sur la fin de son récit : K. s'installe dans le village jusqu'à sa mort et le château l'informe sur son lit de mort que . Kafka meurt en 1924 sans avoir terminé la rédaction du livre.
Personnages principaux K. est le héros du roman, sans qu'aucune indication particulière soit donnée à son sujet. Au fil du récit il apparaît comme un personnage équilibré, mais qui semble de plus en plus déconcerté par le comportement inhabituel des villageois et des membres du château. La narration nous livre d'abord sa vision des situations, qui apparaissent donc comme loufoques, mais ensuite le récit livre généralement la vision des habitants du village, et c'est alors le comportement de K. qui paraît étrange, obstiné, déraisonnable et transgressif. K. déploie en tout cas une grande énergie pour obtenir sa place au sein du village.
Frieda, ancienne employée de l'auberge des Messieurs, quitte Klamm et son travail lorsqu'elle tombe amoureuse de K.. Jeune fille chétive, elle peut faire preuve d'une certaine fragilité comme d'une plus grande fermeté. Selon les récits des divers personnages, elle apparaît comme manipulée et maltraitée, ou au contraire comme manipulatrice et calculatrice. Elle-même accuse K. de la négliger, mais affecte de l'aimer tout en restant impénétrable.
Barnabas est un messager du château. Peu loquace, il cherche à redorer l'image de sa famille. Cependant, il a un statut instable et mal défini parmi les fonctionnaires, et s'il semble fidèle et dévoué il est souvent pris d'accès de désespoir et ne livre pas le courrier.
Klamm est un fonctionnaire haut placé du château. Insaisissable, il se déplace entre le château et la ville sans jamais apparemment discuter avec personne. Nul ne peut vraiment le décrire, et son apparence semble changer entre le château et le village. Frieda semble pourtant pouvoir l'approcher, et c'est ce pouvoir qui séduit K. (lors de leur rencontre, elle lui propose de regarder Klamm par le trou de la serrure). K. passera une bonne partie du roman à essayer d'entrer en contact avec lui, sans succès.
Erlanger, secrétaire de Klamm, doit traiter l'affaire de K. ; il se heurtera à bien des obstacles avant de le rencontrer.
Arthur et Jérémias, les deux aides de K. que l'administration du Château lui a imposés, paraissent tout au long du roman comme des personnages frivoles, chamailleurs, hypocrites et indiscrets qui irritent beaucoup K.
Pepi, éphémère remplaçante de Frieda à l'auberge des messieurs, tente de séduire K. en dénonçant l'aspect manipulateur et calculateur de Frieda, qui, selon son interprétation, aurait exploité la naïveté de K. afin de relancer sa propre réputation à elle.
Olga est la sœur de Barnabas. Sans doute amoureuse de K., elle est la narratrice de deux longs récits enchâssés : le premier racontant les malheurs de la famille Barnabas à la suite de la disgrâce de sa sœur Amalia qui a refusé les avances du fonctionnaire Sortini ; le second, les efforts du père et de Barnabas pour retrouver grâce aux yeux du château et obtenir son pardon .
Publication vignette|Jacquette de l'édition de 1926. On y lit : « LE POEME DE FAUST DE FRANZ KAFKA : c'est ainsi que Max Brod qualifie ce roman provenant des œuvres posthumes du poète, qui, comme l'écrit Hermann Hesse, est "un maître secret et le roi de la langue allemande". » Kafka avait demandé à Max Brod de détruire tous ses écrits après sa mort, mais celui-ci ne s'exécute pas totalement et fait publier plusieurs textes. Le Château paraît en 1926 en Allemagne, édité par Kurt Wolff Verlag à Munich. Les premiers exemplaires se vendent très malThe Castle (trad. Mark Harman), New York, Schocken Books, 1998, « Publisher's Note », p. vii.. Le roman est republié en 1935 par Schocken Verlag à Berlin et en 1946 par Schocken Books à New YorkThe Castle, New York, Alfred A. Knopf, 1968, « Publisher's note » p. iv..
Brod dut grandement mettre en forme le texte pour le préparer à la publication. Son but premier est de faire connaitre Kafka et son travail, non pas de faire une organisation complète et rigoureuse des manuscrits de Kafka ; par là même il modifie parfois quelque peu la structure du récit. Cela influencera grandement les futures traductions qui se baseront sur les premières versions de Max Brod. Mais celles-ci seront remises en cause, et plusieurs rééditions changent la structure du texte, pour se montrer plus proche des intentions de l'auteur ; mais encore aujourd'hui l'édition est sujette à plusieurs discussionsThe Castle (trad. Mark Harman), New York, Schocken Books, 1998, « Publisher's Note », page xi..
Brod voit dans la symbolique du château une thématique religieuse The Castle, Mark Harman, 1998, Schocken Books, New York, New York, Publisher's Note, page xiv-xvii. C'est une des interprétations possibles, basée sur les nombreuses références judéo-chrétiennes que contient le texte, comme le remarquent de nombreux critiques dont Arnold HeidsieckCommunity, Delusion and Anti-Semitism in Kafka's The Castle, Arnold Heidsieck, pages 1-15 (http://www.usc.edu/dept/LAS/german/track/heidsiec/KafkaAntisemitism/KafkaAntisemitism.pdf).
Traduction
En 1930 sort la première traduction de l'œuvre, en anglais. Cette version traduite par Willa et Edwin Muir est éditée chez en Angleterre et Alfred A. Knopf aux États-Unis. Avec la redécouverte de Kafka et l'engouement grandissant pour l'auteur, plusieurs autres traductions suivront, basées sur l'édition de Max Brod. La première traduction française, due à Alexandre Vialatte, paraît en 1938.
L'éditeur américain Salman Schocken réalise rapidement que la version de Max Brod et toutes les traductions qui se sont ensuivis sont très peu fidèles au travail original de l'auteur, et il désire « une approche complètement différente ». En 1961 Malcolm Pasley a accès aux manuscrits de Kafka (hormis Le Procès) et les transporte en voiture d'un coffre-fort en Suisse jusqu'à la Bodleian Library de l'université d'Oxford, où avec quelques érudits (Gerhard Neumann, Jost Schillemeit, et Jürgen Born), il recompile les textes. En 1982, il publie la nouvelle version allemande du Château aux éditions S. Fischer. Celle-ci se compose du roman dans un premier volume, et de fragments de textes et notes d'éditeurs dans un second volume. L'équipe restaure le texte original en son état complet et fragmentaire, y compris la ponctuation originale, considérée comme primordiale pour le style.
L'interprétation des intentions de Kafka est encore un sujet de discussions. Les éditions Stroemfeld/Roter Stern cherchent à obtenir les droits pour initier une édition critique comparant la version de au manuscrit. Mais Malcolm Pasley ainsi que les héritiers de Kafka s'y sont opposés.
Analyse
De très nombreuses interprétations ont été données de ce roman. Certaines voient dans le château une métaphore de l'État et de l'administration, de leur distance et de leur rigidité ; d'autres, plus métaphysiques, voient dans ce château inaccessible une représentation du paradis, le personnage se trouvant dans une sorte de purgatoire. Le labyrinthe bureaucratique du château peut aussi représenter la confusion mentale sans issue présente en tout être humain.
Kafka montre ici une certaine absurdité du monde, en même temps qu'il met en exergue la puissance et l'arbitraire de l’autorité, nous plongeant dans l'angoisse d’une administration impénétrable aux ramifications infinies, complexe et toute-puissante, qui oblige à des démarches sans fin, et use la vie de ceux qui s'en approchent avec des « cas » et des « affaires », comme dans le Procès. K. est le symbole de l'impuissance humaine à comprendre et à agir. Son ambition tombe de plus en plus bas : il veut accéder au château, n'y parvient pas, il essaye alors de voir Klamm, puis simplement de voir son secrétaire, il use pour cela de relations instables (Frieda, la famille Barnabas, l’aubergiste, Bürgel) mais il ne comprend jamais les règles et a toujours un coup de retard. De plus, le mot Schloss signifie, en allemand, non seulement « le château », mais aussi « le verrou, le cadenas », aussi K. s'oppose-t-il sans cesse à un château-verrou dans lequel il est impossible de pénétrer, et qui restera toujours fermé pour luiSylvie Bernard, Franz Kafka : Le Château, Le Procès, La Métamorphose .