Thubten Gyatso ou Thupten Gyatso (), né le à Langdun (Dakpo) et mort le à Lhassa est le dalaï-lama, surnommé le « Grand Treizième ». Intronisé en 1879, il accède au pouvoir en 1895 à la suite du régent Lobsang Trinley, et gouverne jusqu'à sa mort.

À une date qui varie selon les sources (1898, 1913 ou 1920), Thubten Gyatso abolit la peine de mort, sauf en cas de haute trahison. En 1904, il fuit en Mongolie-Extérieure, au mont Wutai et à Pékin, puis dans l'Amdo devant l'irruption d'une force expéditionnaire britannique, avant de retrouver son trône en 1909 à la suite des accords passés par la Chine avec la Grande-Bretagne. En 1910, il fuit à nouveau Lhassa, cette fois-ci pour l'Inde britannique, devant les troupes envoyées par le gouvernement impérial mandchou de la dynastie Qing. Il revient en 1913 à la faveur de la chute de l'Empire et de l'instauration de la République de Chine.

En 1912, proclamant ce qui est diversement interprété comme l'indépendance du Tibet ou la fin de la relation prêtre-protecteur entre dalaï-lama et empereur, il entame une série de réformes visant à moderniser l'administration, la justice, l'enseignement et la médecine (création de l'Institut de médecine et d'astrologie tibétaine de Lhassa). Ainsi, il crée les premiers billets de banque tibétains, organise une poste tibétaine, modernise l'armée tibétaine ou fait installer une centrale hydroélectrique dans la vallée de Dodé. Cependant, en 1926, face au mouvement de rejet chez les éléments conservateurs de l'élite tibétaine et aux revendications des jeunes officiers de l'armée, il met un terme au programme de modernisation de l'armée ainsi qu'à d'autres réformes. : . La même année, l'école anglaise de Gyantsé est fermée. En 1932, un an avant sa mort, le Grand Treizième publie son testament, insistant en particulier sur la nécessité de ménager l'Inde et la Chine, d'entretenir une armée garante du territoire, de refouler le communisme pour éviter au Tibet le sort de la Mongolie.

Qualifié de , Donald Sewell Lopez, Jr., The Princeton Dictionary of Buddhism, Princeton University Press, 2013, , : : , de « visionnaire » par les avertissements de ce qui est considéré comme son testament politiqueGilles van Grasdorff, L'Histoire secrète des dalaï-lamas, 2009, : . : , le dirigea, de 1912 à 1933, un Tibet indépendant de facto., sans lui obtenir de reconnaissance internationale (de jure) ni parvenir à en faire un État moderne selon Laurent Deshayes : , tandis que Roland Barraux se demande si l'ouverture par la Chine et par l'Inde britannique de représentations diplomatiques à Lhassa et la poursuite de son œuvre de réorganisation administrative intérieure après sa mort ne sont pas la marque de sa réussite à titre posthume.

Biographie Thupten Gyatso est né le , dans le village de Langdun dans le Dagpo, une région au sud du Tibet, dans une famille paysanne. Des signes particuliers, rapportés par ses biographes, entourèrent sa naissance, comme le fait que dans le village, seule la maison familiale resta intacte après un tremblement de terre survenu un an avant sa naissance Tsering Shakya, The Thirteenth Dalai Lama, Tubten Gyatso, mai 2013, la nuit de sa conception. Interrogé à ce sujet par la future mère de l'enfant, Dagpo Lama Rinpoché répondit qu'un séisme pouvait être de bon ou mauvais augure, et qu'il pouvait accompagner l'arrivée de bodhisattva, précisant que le dalaï-lama récemment disparu pouvait avoir choisi de renaître dans la région..

Recherche et reconnaissance de la réincarnation du dalaï-lama Deux ans plus tard, le kuten, Lhalung Shakya Yarphel, oracle de Nechung, désigne Lobsang Dargyé, ancien abbé du monastère de Gyumé, pour rechercher la réincarnation du dalaï-lama. Lobsang Dargyé se rend sur les rives du lac Lhamo Lhatso, réputé livrer des visions après de longues méditations. Dans la nuit du , il voit l'enfant, ses parents, leurs noms, et leur maison. Le kuten confirme les visions. Une mission d’enquête menée par Lobsang Dargyé découvre au Dagpo la maison d'un bûcheron abritant le jeune garçon. Son père s'appelle Kunzang Rinchen, et sa mère Lobsang Dolma. Interrogé, en transe, le kuten confirme qu'il s'agit du dalaï-lama..

Comme il n'y a pas d'autres candidats, le Régent, Ngawang Pelden Chokyi Gyeltsen (1875-1886), fait part du nom du jeune garçon et des circonstances de sa découverte à l'empereur mandchou Guangxu, lequel lui fait parvenir son aval (adaptation de l'article "The Thirteenth Dalai Lama, Thubten Gyatso", in The Dalai Lamas : A Visual History, Martin Brauen dir., Serindia, Londres, : .. Escorté d'une centaine de soldats et de moines, le jeune garçon est alors conduit à Lhassa. La petite troupe fait une halte de trois mois à Tsel Gungtang, un monastère situé à de Lhassa, le temps que la ville fasse ses préparatifs pour accueillir le nouveau dalaï-lama. C'est là que le Régent, les membres du Kashag, les abbés des trois grands monastères, l'amban Songgui et le Vikal viennent lui présenter leurs devoirs : . L'arrivée imminente du nouveau dalaï-lama début 1878 suscite un grand émoi à Lhassa. On passe une couche de lait de chaux sur tous les bâtiments et on installe de nouveaux drapeaux de prières sur les terrasses des maisons. Une fois au Potala, le jeune garçon reçoit ses vœux de moine du panchen lama et le nom de Ngawang Lobsang Thupten Gyatso Jigdral Chokley Namgyal. Sa famille est anoblie et prend le nom de Yabzhi Langdun. Comme de coutume, l'empereur Qing confère le titre de Gong au père du dalaï-lama : .

L'amban (selon Melvyn Goldstein) ou le Régent (selon Dorje Tseten) demande à l'empereur Guangxu d’omettre, à la sélection du , le tirage au sort dans l'urne d'or qui avait été instauré en 1793 par l'empereur Qianlong.. Cette exemption lui est accordée : . Pour Anne Chayet, si l'urne fut utilisée, son verdict ne contraria jamais le choix des moines, les Qing n'ayant plus la force d'imposer cette contrainte et elle ne fut pas utilisée lors de la désignation du dalaï-lamaAnne Chayet, Le Tibet est-il chinois ?, .. .

Intronisation Le est intronisé au palais du Potala en 1879 The Thirteenth Dalai Lama, Thupten Gyatso, sur dalailama.com, le site officiel du ., et selon Dorje Tseten lors d'une cérémonie avalisée par un édit de l'empereur Guangxu : . Selon l'historien Max Oidtmann, les ambans de Lhassa ne se sont peut-être pas impliqués directement dans le choix du , mais ils se sont impliqués à coup sûr dans l'installation de l'enfant de trois ans sur son estrade au palais du Potala deux ans plus tard. Sunggui, l'amban en chef depuis 1874, rédigea un mémoire bilingue relatant les deux journées de festivités de 1879, mémoire où il souligne les moments au cours de la cérémonie où la dynastie Qing a été reconnue. Le premier jour, le jeune dalaï-lama fut amené devant l'effigie de Qianlong et, sous la conduite de Sunggui, il accomplit devant elle « les trois génuflexions et les trois prosternations ». Le lendemain, dans la grande salle Dug'eng du Potala, l'édit d'avalisation de l'empereur fut lu à haute voix puis le dalaï-lama ainsi que le régent accomplirent à nouveau le ketou (kowtow) et s'inclinèrent dans la direction de la cour impériale Max Oidtmann, , sur le site Academia.edu, : .

Accession au pouvoir Selon Gilles van Grasdorff, Thupten Gyatso, âgé seulement de 12 ans, intronise le en 1888Gilles van Grasdorff, La Nouvelle Histoire du Tibet, .. Selon Tsering Shakya, en 1902 le dalaï-lama ordonne le dans le temple du Jokhang : .

À l’âge de 18 ans, le , il reçoit les rênes du gouvernement du Tibet, des mains du nouveau régent, Lobsang Trinley (1886-1895), qui avait remplacé Ngawang Pelden Matthew Kapstein, The Tibetans, chap. 5 (The Life and Times of the Great Thirteenth), : .

Selon Roland Barraux, les témoins de l'époque soulignent qu'il fit preuve, dès le début de son règne, d'intelligence, d'habilité, de religiosité et de diligence. Répondant à une pétition du clergé tibétain adressée au nouveau chef temporel et spirituel dénonçant le népotisme dans l'attribution des fonctions monastiques et l'insuffisance de formation des membres du Kashag et de l'Assemblée, il décida d'en revenir aux règles édictées par le : l'hérédité ne devait pas prédominer dans le choix d'un ministre, et pour les hauts fonctionnaires, les candidats devaient avoir démontré leurs connaissances et études.

Toutefois, selon Laurent Deshayes, une fois au pouvoir, le jeune souverain manifeste la fermeté de son caractère en rappelant les principaux monastères guélougpa à leurs responsabilités : (La prise de pouvoir de Thoubten Gyamtso). Deshayes cite .. L'historien Matthew Kapstein indique que le treizième dalaï-lama approuvait les objectifs du mouvement Rimé, une école de pensée du bouddhisme tibétain.

L'affaire des « chaussures enchantées » En 1898, le Démo Rinpoché et ses partisans souhaitant reprendre leur pouvoir et leur prestige perdus K. Dhondup, The water-bird and other years: a history of the Thirteenth Dalai Lama and after, 1986, Rangwang Publishers, : et se trouvant désormais en butte à la vengeance de leurs ennemis, auraient tenté d'atteindre le dalaï-lama au moyen de magie noire bouddhiste au cours de ce qu'on appelle « l'affaire des chaussures enchantées »Chen Qingying, Le régime de réincarnation du dalaï-lama, China Intercontinental Press, 2005, 182 pages, : .. Démasqués, ils sont arrêtés. Norbu Tsering et Nyagtrü Lama, jetés en prison, meurent ou sont assassinés. L'ancien régent meurt alors qu'il est aux arrêts. D'après Melvyn Goldstein, il fut plongé, à ce que l'on dit, dans un énorme récipient de cuivre rempli d'eau jusqu'à ce qu'il se noie. Selon Jamyang Norbu, écrivain tibétain en exil militant pour l'indépendanceIl est présenté comme tel sur le site Dreams of Tibet, auquel il a donné une interview : ., s’il est possible qu'un officiel zélé ait pu être responsable d'une telle action, ce n'est qu'une rumeur sans substance Jamyang Norbu, From darkness to dawn, 17 mai 2009 : . Ses domaines sont confisqués par le gouvernement, lequel déclare que sa lignée de réincarnation ne sera pas reconnue à l'avenir, The Early Years of the Thirteenth Dalai Lama : . C'est la première fois que des mesures aussi radicales sont prises à l'encontre d'un régent. Pour l'historien (et ancien président du Gouvernement de la région autonome du Tibet) Dorje TsetenWei Jing, Le Tibet, cent questions et réponses, in Le Tibet est-il chinois ?, ., Thubten Gyatso s'est servi de ses serviteurs et sorciers pour faire accuser injustement ses opposants, montrant par là un esprit calculateur : . Selon Melvyn Goldstein, le Dalaï-lama aurait été averti du complot par un certain Tertön Sogyal, lequel, en retour, aurait reçu des biens de Démo Rinpoché et gagné les faveurs du dalaï-lama. À Tengyéling, le monastère de Démo Rinpoché, on affirme que l'accusation a été fabriquée de toutes pièces par ses ennemis.