L'Almirante Latorre, nommé d'après l'amiral chilien Juan José Latorre, est un cuirassé de type super-dreadnought construit pour la marine chilienne (Armada de Chile) par le Royaume-Uni. Navire de tête de sa classe, il est construit à Elswick, Newcastle upon Tyne, à partir de 1911. En 1914, quand la Première Guerre mondiale éclate, le Royaume-Uni rachète le navire, qui entre en service dans la Grand Fleet (Grande Flotte) de la Royal Navy en sous le nom de HMS Canada. Il participe notamment à la bataille du Jutland.

Le Canada est racheté par le Chili en 1920, reprenant son nom d'origine dAlmirante Latorre. Il sert alors en tant que vaisseau amiral du Chili, et est fréquemment utilisé en tant que transport présidentiel. Le navire subit des travaux de modernisation complets au Royaume-Uni de 1929 à début 1931. En , des membres d'équipage du vaisseau déclenchent une mutinerie, bientôt suivie par la majorité de la flotte chilienne. Cependant des divisions internes auront raison de la rébellion, et les navires repassent sous le contrôle du gouvernement. L'Almirante Latorre fut placé en réserve pendant une partie des années 1930 à cause de la Grande Dépression, mais il était en suffisamment bon état pour recevoir une proposition de rachat de la part des États-Unis après l'attaque de Pearl Harbor. Cette proposition fut cependant déclinée, et le navire passa l'essentiel de la Seconde Guerre mondiale à patrouiller pour le Chili. Il fut démantelé au Japon à partir de 1959.

Contexte La genèse de lAlmirante Latorre prend place dans le contexte des nombreuses courses à l'armement ayant eu lieu entre le Chili et l'Argentine au tournant du , elles-mêmes engendrées par les disputes territoriales entre les deux États au niveau de leurs frontières communes en Patagonie et sur le plateau de Puna de Atacama, ainsi que pour le contrôle du canal de Beagle. Deux courses à l'armement naval eurent lieu lors de crises dans les années 1890 et en 1902, cette dernière trouvant une issue pacifique grâce à la médiation du Royaume-Uni. Un traité est alors conclu, qui prévoit des dispositions imposant des restrictions sur les flottes des deux pays. En conséquence, la Royal Navy britannique rachète les deux cuirassés pré-dreadnought de classe Constitución qu'elle était en train de construire pour le Chili, et l'Argentine vend au Japon les deux croiseurs cuirassés de classe Rivadavia qu'elle faisait construire en Italie.

Après la mise en service du britannique, le Brésil décide début 1907 d'interrompre la construction de trois navires pré-dreadnoughts obsolètes pour leur préférer deux ou trois dreadnoughts. Ces navires, mis en service sous le nom de classe Minas Geraes, sont alors conçus pour transporter l'armement naval le plus lourd au monde à l'époque. Leur acquisition par le Brésil est un choc pour les autres marines sud-américaines. L'historien Robert Scheina remarque qu'à eux seuls, ces navires « surclassaient l'intégralité de la flotte [vieillissante] de l'Argentine ». Des débats alors font rage en Argentine pour déterminer s'il est prudent de contrecarrer la commande brésilienne en acquérant également des dreadnoughts. De nouvelles disputes aux frontières – en particulier avec le Brésil à proximité du Río de la Plata – tranchent la question : l'Argentine commande deux navires de guerre de classe Rivadavia (sans relation avec les croiseurs antérieurs) qui seront construits par la Fore River Shipbuilding Company (Chantier naval de Fore River), aux États-Unis. Son rival principal acquérant des dreadnoughts, le Chili répond en lançant un appel d'offres, mettant en concurrence les pays américains et européens pour lui proposer les navires les plus puissants.

Construction, acquisition et service dans la Première Guerre Mondiale

Le , le congrès national du Chili vote une motion allouant sterling à la marine pour l'achat de deux cuirassés de anglaises () – destinés à être nommés Almirante Latorre et Almirante Cochrane – et de six destroyers (contre-torpilleurs) ainsi que deux sous-marins. Le contrat de la construction des cuirassés est confié à la société Armstrong Whitworth le . LAlmirante Latorre est officiellement commandé le , et la pose de la quille a lieu moins d'un mois plus tard, le . LAlmirante Latorre devient alors le plus grand navire construit par Armstrong jusqu'alors.

Dans le New-York Tribune du , un article rapporte que la Grèce, dans la crainte d'une guerre avec l'Empire Ottoman, a conclu un accord pour acquérir lAlmirante Latorre. Cependant, bien que le Chili ait la volonté grandissante de vendre l'un de ses dreadnoughts, ou même les deux, aucune transaction n'a lieu. Le lancement (mise à l'eau) de lAlmirante Latorre a lieu le , lors d'une cérémonie en grande pompe à laquelle assistent divers dignitaires, et présidée par l'ambassadeur du Chili au Royaume-Uni, Augustin Edwards Mac Clure. Le cuirassé y est baptisé par l'épouse de l'ambassadeur, Olga Budge de Edwards.

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en Europe, lAlmirante Latorre est officiellement racheté par le Royaume-Uni le . Il n'est pas saisi de force, contrairement à d'autres navires qui étaient en construction pour le compte de pays étrangers comme le Reşadiye et le Sultân Osmân-ı Evvel ottomans. En effet, les Alliés sont alors dépendants de l'import de munitions chiliennes, ce qui rend crucial le maintien du statut « amicalement neutre » du Chili envers le Royaume-Uni.

À la suite de son acquisition par le Royaume-Uni, lAlmirante Latorre est renommé HMS Canada, et quelques modifications y sont apportées pour son service au sein de la marine britannique. Le pont est supprimé, remplacé par deux plateformes ouvertes, et un mât de charge est ajouté entre les deux cheminées. L'équipement du super-dreadnought s'achève le , et le cuirassé est alors mis en service au sein de la Royal Navy le . Dans un premier temps, le Canada sert au sein de la escadrille de la Grande Flotte. Il prend part à la bataille du Jutland du au , au cours de laquelle il fait feu à 42 reprises avec son artillerie de 14 pouces, et tire 109 obus de 6 pouces, ne subissant en retour aucune frappe notable ni aucun blessé. Pendant la bataille, il expédie à 18h40 deux salves sur le croiseur Wiesbaden, alors neutralisé, et cinq salves supplémentaires sur des navires non-identifiés alentour à 19h20. Les canons à obus de 6 pouces sont utilisés pour tirer sur des destroyers allemands à 19h11.

Le Canada est ensuite transféré au sein de la escadrille, le . En 1917-18, il est équipé de meilleurs télémètres et cadrans métriques, et deux des canons secondaires 6 pouces de la poupe sont retirés à la suite de leur endommagement par l'explosion de la tourelle centrale de 14 pouces. La dernière année, le cuirassé se voit doté de plateformes de décollage pour l'aviation, installées au-dessus des rangées de tourelles, à la proue et à la poupe. Le Canada est placé dans la flotte de réserve en .

Service pour le Chili

Début de carrière Après la fin de la guerre en Europe, le Chili commence à chercher des navires supplémentaires pour renforcer sa flotte. Le Royaume-Uni lui propose de nombreux bâtiments de guerre excédentaires, notamment les deux croiseurs de classe Invincible restants. L'information d'une possible acquisition de deux Invincibles par le Chili suscite alors une vive contestation dans le pays : les officiers de la marine dénoncent publiquement un tel choix, leur préférence se portant sur les sous-marins et l'aéronautique, dont ils vantent les avantages à la fois sous l'angle du coût et des performances au cours de la Première Guerre mondiale. Dans le même temps, les autres pays d'Amérique du Sud craignent qu'une tentative de reconquérir le titre de « première puissance navale d'Amérique du Sud » ne déclenche une nouvelle course à l'armement naval.

Le Chili choisit finalement, en , de n'acquérir que le Canada et quatre destroyers, des navires qui avaient tous été commandés par le Chili avant le début de la guerre et qui avaient été réquisitionnés par les Britanniques. Le coût total des cinq vaisseaux représente moins d'un tiers de ce que le Chili était censé payer pour lAlmirante Latorre seul en 1914. Le Canada retrouve son nom de baptême dAlmirante Latorre, et est officiellement remis au gouvernement chilien le . Ce même jour, le cuirassé quitte le port de Plymouth accompagné de deux destroyers, le Riveros et lAlmirante Uribe, sous le commandement de l'Amiral Luis Gomez Carreño. Ils atteignent le Chili le , où ils sont accueillis par le président du Chili, Arturo Alessandri. LAlmirante Latorre devient alors le vaisseau amiral de la flotte.

En tant que vaisseau amiral de la marine chilienne, lAlmirante Latorre est fréquemment utilisé par le président pour diverses fonctions. Par exemple, après le séisme de Vallenar de 1922 (magnitude 8,5), le cuirassé est utilisé pour transporter Alessandri jusqu'à la zone sinistrée. Le navire apporte au passage « des tentes, des fournitures médicales, des rations, des vêtements, ainsi que pesos » à destination des populations touchées.

En 1923, le Chili ne dispose que de lAlmirante Latorre, d'un croiseur et de cinq destroyers en commande, ce qui amène le New York Times à remarquer que « les experts placeraient probablement le Chili en troisième position parmi les puissances navales potentielles [d'Amérique du Sud, après le Brésil et l'Argentine] ». En effet, lAlmirante Latorre est un cuirassé individuellement plus puissant que les dreadnoughts du Brésil ou de l'Argentine, mais ces pays en possèdent deux chacun, contre un seul pour le Chili. En plus de cela, ce dreadnought solitaire n'est accompagné d'aucun croiseur moderne. En 1924, l'''Almirante Latorre accueille à nouveau le président pour sa visite à Talcahuano à l'occasion de l'inauguration d'une nouvelle cale sèche navale.

Après la « junte de janvier » de 1925 (voir Histoire du Chili), le dreadnought abrite le Président Alessandri pour son retour au pays lors d'une parade navale à Valparaíso. À bord, il prononce un discours à l'attention des hauts fonctionnaires de la marine, leur assurant que son nouveau gouvernement « est pour tous les Chiliens, et d'inspiration non-partisane ». En septembre, durant le dernier mois de son mandat, Alessandri reçoit Édouard Windsor, Prince de Galles du Royaume-Uni, à bord du cuirassé. Cette visite apaise brièvement des tensions internes, et marque le début des négociations pour la venue d'une mission navale britannique, qui arrivera l'année suivante.

En 1929, lAlmirante Latorre est envoyé au Royaume-Uni pour des travaux de modernisation au chantier naval de Devonport. Le navire quitte le Chili le , passe près de Balboa, et traverse le Canal de Panama neuf jours plus tard. Après un réapprovisionnement en carburant à Port-d'Espagne le , le dreadnought traverse l'Atlantique, et dépasse les Açores avant d'atteindre Plymouth le . Des modifications majeures sont apportées lors des travaux : reconstruction du pont, modernisation des commandes de tir de la batterie principale, ajout d'un panneau de contrôle pour l'armement secondaire, et remplacement des moteurs à vapeur. Sont également ajoutés un nouveau mât entre la troisième et la quatrième tourelle, un blindage anti-torpilles semblable à celui des cuirassés britanniques de classe Queen Elizabeth, ainsi que des mitrailleuses anti-aériennes. Presque deux ans après le début des travaux, lAlmirante Latorre revient au Chili, atteignant Valparaíso le . Durant ce voyage de retour, deux remorqueurs de , acquis pour être utilisés dans les ports de Punta Arenas et Valparaíso, sont chargés sur le pont du cuirassé, qui les rapporte au Chili.

La mutinerie de 1931