Pierre-Joseph Proudhon est un polémiste, journaliste, économiste, philosophe et sociologue français connu pour être l'un des fondateurs de l'anarchisme.
Autodidacte, théoricien du socialisme libertaire, partisan du mutuellisme et du fédéralisme, il est le premier théoricien connu à se désigner lui-même comme un « anarchiste ». Il écrit dans Du Principe fédératif que « Comme variété du régime libéral, j’ai signalé l’anarchie ou gouvernement de chacun par soi-même, en anglais, self-government. L’expression de gouvernement anarchique impliquant une sorte de contradiction, la chose semble impossible et l’idée absurde. Il n’y a pourtant à reprendre ici que la langue : la notion d’anarchie, en politique, est tout aussi rationnelle et positive qu’aucune autre. Elle consiste en ce que, les fonctions politiques étant ramenées aux fonctions industrielles, l’ordre social résulterait du seul fait des transactions et des échanges. Chacun alors pourrait se dire autocrate de lui-même, ce qui est l’extrême inverse de l’absolutisme monarchique. »Pierre-Joseph Proudhon, Du Principe fédératif, Première partie, Chapitre II, lire en ligne. Proudhon défendait la liberté individuelle contre toute force dominante : l'Église, la religion et toute espèce de dictature, l'individu ne doit jamais être sacrifié à l'intérêt général ou à la justice sociale.
La dialectique La dialectique sérielle C’est à partir de l’observation de l’économie et de ses contradictions dans l’histoire que Proudhon ébauche dans sa Création de l’ordre (1843) sa dialectique dite dialectique sérielle. Le monde humain et le monde matériel apparaissent comme une pluralité d’éléments irréductibles, à la fois antagonistes et solidaires. L’antinomie est un « couple » de forces composé par l’opposition de deux éléments à la fois antagonistes et complémentaires.
La propriété essentielle de ces couples antinomiques est leur impossibilité de se résoudre en synthèse. « Les termes se balancent soit entre eux, soit avec d’autres termes antinomiques » mais « une balance n’est pas une synthèse » (Justice, Les biens). La résolution de l’antinomie est « impossible » parce que c’est de l’opposition des éléments antinomiques, de leur confrontation réciproque, que naissent le mouvement et la vie. La synthèse est artificielle, ou entraîne la mort. « Le monde moral comme le monde physique repose sur une pluralité d’éléments irréductibles et antagonistes et c’est de la contradiction de ces éléments que résultent la vie et le mouvement de l’univers. » « Les termes antinomiques ne se résolvent pas plus que les pôles opposés d’une pile électrique ne se détruisent […] ils sont la cause génératrice du mouvement de la vie, du progrès […] Le problème consiste à trouver non leur fusion – ce qui serait la mort – mais leur équilibre, équilibre sans cesse instable, variable selon le développement même des sociétés. »(Théorie de la propriété). Une dialectique faisant intervenir un troisième terme que l’on croit faire provenir des deux termes du couple antinomique, conduit sur le terrain politique et social « à l’absolutisme gouvernemental, à la prépotence de l’État, à la subalternisation de l’individu » (La Guerre et la Paix) et sur le terrain philosophique « à la négation de la liberté » (Justice 9e étude).
Par l’opposition des éléments pris deux à deux, se constitue une succession, une chaîne d’antinomies sans autre lien apparent entre elles que leur rapport antagoniste.
Les chaines de ces antinomies s’intègrent dans des séries qui en forment la loi organique. La série se présente comme une force associative et organisatrice qui traverse, sous-tend et discipline le mouvement dialectique des chaines antinomiques. Tout en respectant la pluralité des éléments et leur antagonisme, elle les amène à une unité pluraliste et à une tension dynamique. « Otez l’antinomie, le progrès des êtres est inexplicable. Otez la série, le monde n’est plus qu’une mêlée d’oppositions terribles. » (Création de l’ordre).
Le monde apparaît comme une trame de séries évoluant elles-mêmes par le mouvement résultant de la somme des tensions internes. Deux séries dominent le monde social :
Dans l’économie, le travail constitue la série type qui parcourt et soumet à sa force organisatrice les antinomies économiques. La guerre organise négativement antagonisme et solidarité et constitue une série générale inverse de celle que le travail constitue positivement.
Proudhon et la dialectique hégélienne Dès 1843, donc avant tout contact avec MarxMarx arrive à Paris fin octobre 1843. Mais la ou les rencontres entre Marx et Proudhon ne purent avoir lieu qu'entre le 24 septembre 1844 (avant Proudhon est à Lyon) et le 1er février 1845 (date du départ de Marx à la suite de l'arrêté d'expulsion du 25 janvier)., si Proudhon n’a pas lu Hegel dans le texte (il ne parlait pas l'allemand), il a lu à peu près tout ce qui avait été écrit en français sur le sujetCf. témoignage de Grün dans Die soziale Bewegung in Frankreich und Belgien. Il affirme qu'avant leur rencontre, Proudhon avait « compris Kant et l’œuf de Colomb de Hegel, la négation de la négation » […] « Seulement il n'avait encore aucune connaissance de la dissolution de la philosophie allemande elle-même par la critique », c'est-à-dire de l'humanisme athée de Feuerbach.. Dans la Création de l’ordre, le mot de synthèse désigne généralement le couple antinomique lui-même : « La synthèse ne détruit pas réellement la thèse et l’antithèse, le système de Hegel n’est qu’un artifice de langage ». (Création de l’ordre Ch. III, N° 283). Fin 1844, début 1845, il rencontre plusieurs intellectuels hégéliens (Marx, Bakounine et, surtout, Grün). Proudhon se persuade alors d’employer la dialectique hégélienne dans l'ouvrage qu'il prépare : le Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère. C'est le seul ouvrage dans lequel il fera cette tentative.
« A propos [du Système des contradictions économiques (1846)], je renouvelle ici l’observation déjà faite, page XXXI du Programme de philosophie populaire, sur Hegel, à l’exemple duquel j’avais adopté l’idée que l’antinomie devait se résoudre en un terme supérieur, la synthèse, distinct des deux premiers, la thèse et l’antithèse : erreur de logique autant que d’expérience, dont je suis aujourd’hui revenu. L’ANTINOMIE NE SE RESOUT PAS ; là est le vice fondamental de toute la philosophie hégélienne. Les deux termes dont elle se compose se BALANCENT, soit entre eux, soit avec d’autres termes antinomiques : ce qui conduit au résultat cherché. Une balance n’est point une synthèse telle que l’entendait Hegel et que je l’avais supposé après lui : cette réserve faite, dans un intérêt de pure logique, je maintiens tout ce que j’ai dit dans mes Contradictions. » (De la Justice, Et. III, note P)
« La formule hégélienne n’est une triade que par le bon plaisir ou l’erreur du maître, qui compte trois termes là où il n’en existe véritablement que deux, et qui n’a pas vu que l’antinomie ne se résout point, mais qu’elle indique une oscillation ou antagonisme susceptible seulement d’équilibre. A ce seul point de vue, le système de Hegel tout entier serait à refaire. » (Justice, Philosophie populaire, § VII, en note).
« Je m’aperçus que la dialectique de Hegel […] était fautive en un point et servait plutôt à embrouiller les idées qu’à les éclaircir […] L’antinomie est une loi de la nature et de l’intelligence, un phénomène de l’entendement ; comme toutes les notions qu’elle affecte, elle ne se résout pas ; elle reste éternellement ce qu’elle est, cause première de tout mouvement, principe de toute vie et évolution, par contradiction de ses termes ; seulement, elle peut être balancée, soit par l’équilibration des contraires, soit par son opposition à d’autres antinomies. » (Th. de la prop., Ch. I)
Proudhon et la « science économique » Proudhon a une grande confiance dans la « science économique », qu'il considère comme la seule qualifiée pour changer la société : « je persiste à croire que les questions sur Dieu, sur la destinée humaine, sur les idées, sur la certitude, en un mot, toutes les hautes questions de la philosophie font partie intégrante de la science économique, qui n’en est, après tout, que la réalisation extérieure »Proudhon, lettre à Bergmann, 4 juin 1847. Comme Fourier ou Saint-Simon, il affirme ainsi le primat de l’économie sur la politique.
Dans ses Contradictions économiques, Proudhon s’attache à montrer que l’économie est fondée sur des contradictions internes : ainsi, le machinisme allège la peine de l'ouvrier mais le met au chômage, la division du travail accroît la richesse sociale mais abrutit l'ouvrier, le crédit peut émanciper le travailleur mais n’est accordé qu’aux riches, la propriété foncière est le fondement même de la liberté, mais produit des privilèges.
La concurrence est de même contradictoire, d'un côté elle est injuste par ses effets (il lui prête de mener nécessairement au monopole) mais Proudhon l'accepte car elle est efficace et nécessairement opposée aux privilèges : « Par cela seul que l'ouvrier de l'administration n'a point de concurrence, qu'il n'est intéressé ni aux bénéfices, ni à la perte, qu'il n'est pas libre en un mot, sa productivité est nécessairement moindre et son service trop cher. ». Les dirigeants deviennent « par leur traitement (leurs subventions), des aristocrates aussi coûteux qu'inutiles et les autres, les salariés, sont retenus à jamais dans une condition subalterne »in Système des contradictions économiques, cité par Bertrand Nézeys dans Économie politique.Proudhon clôt le chapitre sur la concurrence ainsi : « Résumons : la concurrence, comme position ou phase économique, considérée dans son origine, est le résultat nécessaire de l'intervention des machines, de la constitution de l'atelier et de la théorie de réduction des frais généraux ; considérée dans sa signification propre et dans sa tendance, elle est le mode selon lequel se manifeste et s'exerce l'activité collective, l'expression de la spontanéité sociale, l'emblème de la démocratie et de l'égalité, l'instrument le plus énergique de la constitution de la valeur, le support de l'association. - comme essor des forces individuelles, elle est le gage de leur liberté, le premier moment de leur harmonie, la forme de la responsabilité qui les unit toutes et les rend solidaires.
Mais la concurrence abandonnée à elle-même et privée de la direction d'un principe supérieur et efficace, n'est qu'un mouvement vague, une oscillation sans but de la puissance industrielle, éternellement ballotée entre ces deux extrêmes également funestes : d'un côté les corporations et le patronage, auxquels nous avons vu l'atelier donner naissance, d'autre part le monopole, dont il sera question au chapitre suivant.
Le socialisme, en protestant avec raison contre cette concurrence anarchique, n'a rien proposé encore de satisfaisant pour sa réglementation ; et la preuve, c'est qu'on rencontre partout, dans les utopies qui ont vu le jour, la détermination ou socialisation de la valeur abandonnée à l'arbitraire, et toutes les réformes aboutir, tantôt à la corporation hiérarchique, tantôt au monopole de l'état, ou au despotisme de la communauté. » Proudhon écrit par ailleurs « Le monopole est l'opposé naturel de la concurrence. Cette simple observation suffit, comme nous l'avons remarqué, pour faire tomber les utopies dont la pensée est d'abolir la concurrence, comme si elle avait pour contraire l'association et la fraternité. La concurrence est la force vitale qui anime l'être collectif : la détruire, si une pareille supposition pouvait se faire, ce serait tuer la société. »
Face à ces contradictions qui sont éternelles, la révolution est vaine et il faut chercher une nouvelle façon de considérer les rapports économiques, fondée sur le droit et le contrat.