Le théâtre antique de Lugdunum est un des principaux monuments romains visibles à Lyon. Il est adossé à la colline de Fourvière, en dessous de son sommet, ce qui le plaçait près du centre de la colonie romaine. Construit au début de l'Empire, peut-être sous Auguste, il est agrandi à la fin du ou au début du , et peut alors accueillir jusqu’à spectateurs.
Abandonné à la fin de l'Empire romain, il est transformé en carrière et fortement endommagé puis, complètement enseveli au Moyen Âge, il tombe dans l'oubli. Il est repéré par hasard à la fin du , puis entièrement dégagé et restauré à partir de 1933. Il forme avec ses voisins l'Odéon antique, le pseudo-sanctuaire de Cybèle et le musée gallo-romain un site archéologique remarquable, emblématique du Lyon antique.
Chronologie Époque romaine Chronologie
Le théâtre a été construit au niveau du replat des Minimes en dessous du plateau de Fourvière. On ne dispose d’aucun document historique ou épigraphique qui permette de préciser sa date de construction. Elle s’est déroulée en deux étapes, que les archéologues distinguent faute de meilleurs indices par les techniques de construction et les matériaux mis en œuvre.
Selon les archéologues Pierre Wuilleumier et Amable Audin qui l’ont dégagé, un premier théâtre est construit contre le flanc de la colline. Avec deux séries de gradins couronnés par un faux portique semi-circulaire, il offre au maximum places. La première publication des fouilles de Pierre Wuilleumier situe son édification dans le troisième tiers du , peut-être sous NéronPierre Wuilleumier, Fouilles de Fourvière à Lyon, CNRS, Paris, 1951 .. Lors de l’agrandissement du théâtre, le portique est démoli et ses déblais sont employés pour le soutènement des nouveaux gradins. L’examen des fragments de base de colonnes et de chapiteaux extraits de ces déblais amène l’archéologue Amable Audin à revoir la datation proposée par Wuilleumier : le calcaire employé vient des carrières de Provence, déjà exploitées au , les bases de colonnes moulurées au tour sont d’un type archaïque et certains détails décoratifs des chapiteaux se retrouvent dans des monuments datant du début du règne d’Auguste, tels que l’arc de Glanum, l’arc d’Auguste de Rimini, celui de Suse, le temple d’Auguste de Barcelone. Quoique ces indices soient des dateurs un peu approximatifs, Audin situe la construction du théâtre lors des séjours d’Auguste à Lugdunum, dans les années 16, 15 et 14 av. J.-C... Cette date, environ 15 av. J.-C., le place parmi les premiers théâtres édifiés en Gaule romaine avec celui d'Arles.. Cette datation est cohérente avec l’impulsion donnée par Auguste qui fait du théâtre le monument public obligé du modèle urbain et civique des nouvelles colonies romaines. Mais selon Jean-Claude Golvin, cette datation augustéenne, quoique possible, n'est pas certaine, et les éléments archéologiques observés prouvent seulement une construction de l'époque julio-claudienne.
Entre le et le , le théâtre connaît d’importantes réfections : le portique derrière le mur de scène est reconstruit et une troisième série de gradins est ajoutée en haut de la cavea, portant sa capacité estimée à places, ce qui en fait le second par la taille après le théâtre d'Autun..
Mais la datation de ces travaux n’est pas aussi assurée qu’elle a été affirmée par les premiers archéologues. Les murs de cette extension se caractérisent par un appareil différent, un opus mixtum, fait de petits blocs de schiste alternant dans les parties hautes avec des arases de briques en double lit. D'après la présence de ces arases, Amable Audin situe l'agrandissement sous Trajan (98-117) ou Hadrien (117-138).. Toutefois, la chronologie d’Audin, uniquement fondée sur cet emploi de la brique dans les monuments romains lyonnais, est depuis entièrement réfutée par Armand Desbat. La proposition de Pierre Quoniam en 1959 d’identifier une tête de statue trouvée contre le mur de scène à un portrait d’Hadrien et d’en faire un autre indice de datation est également rejetée en 2006.
Bernard Mandy, directeur du service archéologique municipal dans les années 1980, distingue pour sa part trois phases de construction, et considère que le théâtre a eu dès son origine l’emprise sur le terrain que l’on observe actuellement. En l’absence de nouvelles études et de sondages stratigraphiques, la chronologie du théâtre reste mal définie et la datation de son extension sous Hadrien, encore fréquemment citée au début du , demeure hypothétique.
L'hypothèse du collectif de recherche de l'Atlas topographique de Lugdunum distingue deux états : un premier théâtre de l'époque augustéenne, le premier état décrit par Pierre Wuilleumier, qui fonctionne avec le prétendu forum de Plancus, et un deuxième état avec une restructuration de l'édifice sous les Julio-Claudiens qui atteint son emprise actuelle avec les trois rangées de gradins. Le théâtre subit ensuite d'importantes réfections jusqu'au .
Spectacles
Les témoignages historiques sur le théâtre de Lyon et ses représentations sont pratiquement inexistants : Suétone rapporte que Caligula (37-41) organisa à Lugdunum des jeux divers, dont un concours d’éloquence grecque et latine, sans préciser dans quel lieu, mais comme l’odéon n’existait pas encore, ce concours a pu se tenir dans le théâtreSuétone, Vie de Caius, 20. Un fragment de Dion Cassius mentionne le théâtre de Lugdunum et son public au début du : un maître de danse de Caracalla chassé de Rome vint à Lyon ; Dion Cassius, Histoire romaine, Epitomé, LXXVIII ; .
D’après les inscriptions épigraphiques retrouvées dans d’autres villes romaines publiant les actions de mécénats de généreux donateurs, des jeux scéniques étaient offerts aux citadins, en remerciement de leur soutien à l’élection aux charges de duumvir ou de prêtre. Ces donateurs pouvaient aussi financer les travaux d’aménagement, de décoration ou d’entretien de leur théâtre municipal.
Parmi les spectacles proposés, la pantomime, genre scénique aux mises en scène musicales et chorégraphiques qui s’élabore sous Auguste, va ouvrir les représentations théâtrales à un nouveau public provincial, ne comprenant que peu ou pas du tout le latin des acteurs.
À partir du , la montée en influence du christianisme provoque le déclin du théâtre. Les auteurs du Tertullien, Minucius Félix, puis Augustin d’Hippone et Jérôme de Stridon au siècle suivant, ont énergiquement condamné les spectacles et le théâtre en particulier, jugé idolâtre par ses références mythologiques et impudique dans ses représentations, et dont les participants devaient être exclus de la communauté chrétienne.
Abandon
L'archéologie récente constate à la fin du et au cours du l'abandon progressif de la colline de Fourvière, et donc de ses monuments, théâtre et odéon, au profit de la ville basse sur les rives de la Saône.
Les ruines du théâtre sont exploitées comme carrière de pierres de taille pour les grandes constructions du , ponts de la Saône et du Rhône, cathédrale Saint-Jean. Les revêtements calcaires sont systématiquement récupérés et le mur de scène arasé jusqu'à ses soubassements.. Les décorations en marbre finissent dans les fours à chaux dont un est installé dans un escalier intérieur de l'odéon voisin du théâtreAdrien Bruhl, Amable Audin, « Inscription du Lyonnais Tiberius Aquius Apollinaris », Gallia, tome 23, fascicule 2, 1965. ..
Les éboulis provenant de la pente instable de la colline qui surplombe le théâtre et l'odéon recouvrent presque complètement leurs vestiges sous plusieurs mètres de galets, de gravier et de boue et les protègent..
À la fin du Moyen Âge, l'emplacement est une campagne couverte de vignes en coteaux, ou de cultures en terrasses, tandis que les vestiges de l'odéon qui émergent sont nommés Caverna ou massa grossa sarracenorum (« Grottes des Sarrasins »). Les érudits du les interprètent à tort comme l'amphithéâtre des martyrs de Lyon, ou comme le palais du gouverneur Septime SévèrePhilippe Fabia, « Fourvière en 1493 », Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, année, N. 2, 1918p. 135 ..
Redécouverte et controverses
En 1887, le professeur Lafon, intrigué par la forme incurvée du jardin de la propriété qu’il a acquise l'année précédente. rue Cléberg au flanc de la colline, dégage le haut de trois murs incurvés coupés par d’autres murs rayonnants soutenant des restes de voûtes. Sont également découverts de nombreux artefacts antiquesParmi ces artefacts, des fragments de marbre et de porphyre, des fragments d'os, de verre, d'enduit peint et de céramique portant plusieurs estampilles dont OFIC, BIT, ARIV I. GIT, I CAP, ainsi qu'un fragment de marbre inscrit [...]TA[...]EX.X (barré)[...]. Extrapolant les mesures qu’il effectue de ces vestiges, Lafon estime avoir découvert la forme elliptique de l’amphithéâtre où périrent les martyrs de Lyon. Cette identification qui confortait l’avis général sur les lieux du martyre est partagée par les historiens de l’époque, à l’exception de l'historien André Steyert qui révise les mesures de Lafon, et interprète les vestiges comme étant semi-circulaires et donc ceux d’un grand théâtre, construit selon lui en remplacement du petit théâtre déjà repéré au clos des Minimes (il s’agit de l’odéon actuel)André Steyert, Nouvelle histoire de Lyon, tome 1, 1895, p. 271. D'autres relevés réalisés en 1914 par l’architecte Rogatien Le Nail confirment l'avis de Steyert. Mais comme les terrains concernés sont propriétés privées de la congrégation des Dames de la Compassion et de Lafon, les sondages ne peuvent être poussés plus avant, et l’identification comme l’amphithéâtre de Lugdunum devient la thèse officielle, encore affirmée en 1921 par les archéologues lyonnais Philippe Fabia et Camille Germain de MontauzanCamille Germain de Montauzan, « Les fouilles archéologiques de Fourvière à Lyon depuis la guerre », Bulletin de l'Association Guillaume Budé, , juillet 1931. ..
Dégagement archéologique Le chantier archéologique de Fourvière débute avec le soutien du maire Édouard Herriot, qui crée pour cela un service dédié, l'atelier municipal des fouilles. Le conseil municipal débloque un crédit de pour un chantier de 27 chômeurs, qui commence officiellement le 25 avril 1933 à l'emplacement de l'« amphithéâtre ». Le dégagement du bas des gradins qui descendent jusqu'au niveau de l'orchestre, caractéristique d'un théâtre, met un terme définitif aux théories sur l'amphithéâtre de Fabia. Malgré la déception, la municipalité décide de poursuivre le dégagement, rachète les terrains environnants et met en place une équipe permanente de terrassiers.
Le dégagement exhaustif se poursuit sous la direction de Pierre Wuilleumier assisté d'Amable Audin, qui lui succède en 1953. Ce chantier archéologique est le plus important de Lyon, engageant jusqu'à 120 ouvriers en 1940. Les méthodes archéologiques sont celles de l'époque, sans stratigraphie ni analyse détaillée des déblais : les ouvriers reçoivent des primes pour les objets qu'ils découvrent, pour un fragment de céramique décorée, jusqu'à pour une monnaie antique. De rares fragments de marbre et quelques morceaux de tuyau en plomb issus des fouilles portent des inscriptions trop fragmentaires pour être exploitables.. Parmi les nombreux débris de sculptures trouvés dans le secteur de la scène, une partie de tête de Minerve et un torse de statue masculine débitée à la scie présentant un style archaïsant sont datés du début du .. Un fragment de tête de grandes dimensions à la barbe courte et frisée découvert en 1941 fut identifié en 1959 par Pierre Quoniam comme un portrait de l'empereur HadrienPierre Quoniam, « Hadrien et le théâtre de Lugdunum », Bulletin des Musées et Monuments lyonnais, n° 4, 1959, pp. 67-76., confortant l'hypothèse de datation de l'extension du théâtre sous son règne. Cette interprétation est contestée depuis pour celle d'une tête de satyre aux lèvres épaisses et aux paupières lourdesFragments inventoriés 2001-0-374, ..