La poésie didactique est un genre littéraire de l’Antiquité gréco-latine où l’auteur vise à transmettre des connaissances ou à instruire son lecteur dans un domaine quelconque : agriculture, amour, astronomie, chasse, équitation, maniement des armes, nature, philosophie, poésie, rhétorique, sciences Influencés par des auteurs grecs comme Hésiode, Empédocle ou Aratos de Soles, les auteurs latins ont largement perpétué la tradition de la poésie didactique.
Poésie didactique latine Pour analyser leurs œuvres à la lueur de ce genre littéraire, il est non seulement utile, mais aussi pertinent d’utiliser la théorie développée par Katharina Volk dans son ouvrage The Poetics of Latin Didactic. Lucretius, Vergil, Ovid, Manilius (Oxford : Oxford University Press, 2002) dans lequel elle énonce quatre critères pour définir ce genre : Une intention didactique explicite de la part de l’auteur Le développement d’une relation maître/élève Une intention poétique explicite de la part de l’auteur La création d’un effet de simultanéité poétique dans l’ouvrage
Une mise en contexte de ces critères et leurs limites a été faite sur la page consacrée à la poésie didactique.
Analyse du corpus des poèmes didactiques latins De rerum natura de Lucrèce De rerum natura de Lucrèce peut être considéré comme le poème didactique typique. Ce poème partage des points communs avec la poésie épique, notamment par la longueur et l’utilisation de l’hexamètre dactylique. Bien que Lucrèce imite Ennius et Homère, il est généralement admis qu’Empédocle, le poète didactique grec, fut la principale inspiration de Lucrèce. Lucrèce reconnut lui-même que De rerum natura est un texte particulièrement technique et difficile à traiter en vers latins.
Intention didactique La relation entre la poésie et l’enseignement est particulière chez Lucrèce puisque son modèle, Épicure, était lui-même ouvertement opposé à la poésie. Beaucoup de spécialistes considèrent que le Lucrèce épicurien et le Lucrèce poète n’ont jamais été totalement réconciliés : le contraste entre l’épicurien et le poète, le rationaliste et le spiritualiste, entre l’optimiste et le pessimiste ont éventuellement poussé Lucrèce à la folie et au suicideR. Glei, « Erkenntnis als Aphrodisiakum : poetische und philosophische Voluptas bei Lukrez », A&A, 1992 XXXVIII : 82-94. L’auteur décrit les contradictions propres au De rerum natura comme la « question lucrétienne ».. Le poème prend la forme d’un dialogue entre les personae de l’auteur et du lecteur et le ton suggère l’urgence, parfois même l’agressivitéA. Dalzell, The Criticism of Didactic Poetry, Toronto, University of Toronto Press, 1996, p. 56.. Le De rerum natura est, du début à la fin, une longue et passionnante discussion, méticuleusement organisée et menée implacablement. La logique impitoyable du texte ne laisse aucune échappatoire au lecteur. Épicure veille à ce que ses élèves mémorisent les points centraux de sa doctrine ; de la même manière, Lucrèce répète les points importants afin de les fixer durablement dans l’esprit de ses élèves et ce « martèlement » des points saillants de son œuvre est l’une des stratégies pédagogiques pour transmettre son message. Il implique son interlocuteur en utilisant de façon répétée des verbes et des pronoms à la première personne du pluriel ; le maître et l’élève sont partenaires dans une entreprise conjointe de compréhension.
Une autre stratégie consiste à utiliser le datif éthique, une forme grammaticale employée dans un discours afin de signaler l’implication personnelle de l’interlocuteur. Par exemple, Lucrèce emploie de façon répétée la phrase ne tibi res redant ad nilum funditus omnes (I, 673 et 797 ; 2, 756 et 864) qui implique que si quelqu’un nourrit de mauvaises idées sur la nature de l’univers, en croyant que tout peut retourner au néant, ce sera sa responsabilité personnelle.
Relation maître-élève Lucrèce ne donne pratiquement pas d’informations au sujet de sa propre personne et, bien qu’il se réfère à un élève appelé Memmius onze fois dans le poème (livres 1,2 et 5) et qu’il l’interpelle aussi à la deuxième personne durant tout le texte, ce personnage demeure indéterminéOn sait que le De rerum natura fut dédicacé à Gaius Memmius, le fils de Lucius, un homme qui nous est connu par plusieurs lettres de Cicéron et des écrits de Catulle et qui fut actif politiquement durant les turbulentes années soixante et cinquante av. J.-C. Or, à l’intérieur du texte même, un seul indice nous est donné : au livre I, 41-43, il est écrit que Memmius doit servir le bien commun hoc patriai tempore iniquo, ce qui confirme seulement qu’il était un citoyen politiquement impliqué à Rome.. Il faut donc surtout comprendre Memmius comme une création du poète lui-même, typique de la poésie didactique.
Memmius apparaît comme un être remarquablement antipathique, ne voulant pas apprendre et même tout bonnement stupideVoir De rerum natura, 1, 80-82.. Le maître anticipe continuellement les manques d’attention de l’élève et ses visions erronées des choses. Tout le long du poème, le maître présume de l’errance de l’élève et de cela découle un agressif et condescendant ton de paternalismeP. Mitsis, « Committing Philosophy on the Reader : Didactic Coercion and Reader Autonomy in De rerum natura », MD 31, 1993, p.111-128.. Le lecteur ne voulant pas être identifié à Memmius, il acceptera d’autant plus volontairement les propositions intellectuellement supérieures du maître. Finalement, une dernière stratégie pour impliquer l’élève dans le processus d’apprentissage consiste à créer un quasi-dialogue. Ceci est une particularité de l’œuvre de Lucrèce, car la poésie didactique est traditionnellement axée sur un monologue du maître. Le poète s’efforce de donner la parole à Memmius, par exemple par un nonne uides…? auquel il est possible d'imaginer l’élève répondre par un « oui, bien sûr ».
Intention poétique Si la persona de Lucrèce est un enseignant dévoué, absolument convaincu de sa mission, elle est aussi un poète tout aussi sérieux. En fait, il n’est pas possible de distinguer son enseignement de sa poésie. La conscience poétique de l’auteur est manifeste : il se réfère continuellement aux expressions uersus (vers) et carmen (poème) pour décrire son œuvre. Cela est particulièrement clair lorsqu’il demande assistance à Vénus dans le proême de son premier livre (I, 24-26). Un fait saillant du De rerum natura est l’intention de l’auteur d’utiliser la poésie afin d’aider les élèves à assimiler les principes philosophiques arides d’Épicure, son modèle. Dans les extraits suivants, il est clair que la poésie procure un avantage à l’apprentissage des enseignements du philosophe grec en rendant l’assimilation de principes difficiles plus agréable :
De rerum natura, 1, 943-948: sic ego nunc, quoniam haec ratio plerumque uidetur tristior esse quibus non est tractata, retroque uolgus abhorret ab hac, uolui tibi suauiloquenti carmine Pierio rationem exponere nostram et quasi musaeo dulci contingere melle. « De même, comme nos enseignements paraissent amers à ceux qui ne les ont point encore savourés, et que la foule les rejette, j'ai voulu t'exposer ce système dans la langue mélodieuse des Piérides, et le dorer, en quelque sorte, du miel de la poésie »Traduction disponible sur Itinera electronica.
De rerum natura, 1, 931-934: primum quod magnis doceo de rebus et artis religionum animum nodis exsoluere pergo, deinde quod obscura de re tam lucida pango carmina musaeo contingens cuncta lepore. « d'abord, parce que mes enseignements touchent à de grandes choses, et que je vais affranchissant les cœurs du joug étroit de la superstition; ensuite, parce que je fais étinceler un vers lumineux sur des matières obscures, et que je revêts toute chose des grâces poétiques ».
Simultanéité poétique Dans les vers 1, 24-26, le personnage prend soin de mentionner l’objet de son propos (de rerum natura) et son élève (Memmiadae nostro) et indique clairement que l’œuvre en devenir est de la poésie (uersibus) et il crée un sens du commencement le verbe conor : il crée donc un effet de simultanéité poétique. La poésie de Lucrèce démontre à la fois de la confiance en soi et de la simultanéité. Le maître est continuellement en train de se référer à ses propres paroles en même temps que l’élève écoute. Lorsque le maître s’apprête à livrer son enseignement, il prend soin d’annoncer la façon dont il va s’y prendre. C’est notamment le cas au livre 4 lorsque l’auteur synthétise le matériel déjà traité avant d’annoncer de nouveaux thèmesDe rerum natura 4, 25 : sed quoniam docui ; 4,29 : nunc agere incipiam..
À noter enfin qu’alors que la simultanéité poétique se présente traditionnellement comme une composition orale, le texte du De rerum natura contient certaines analogies suggérant que la poésie est plutôt un art écrit.
Géorgiques de Virgile Les Géorgiques (en latin Georgica ) est une œuvre du poète latin Virgile publiée aux environs de 29 av. J.-C. Le poème se divise en quatre livres, est composé en hexamètre dactylique et porte d'une manière générale sur l'agriculture.
Intention didactique Cette œuvre est souvent reconnue comme un poème didactique parce qu'elle présente une matière technique sous une forme versifiée. Ainsi, dès l'amorce du poème, Virgile affiche sa volonté didactique en annonçant l'aspect pratique de son chant :
Georgica, 1-5: Quid faciat laetas segetes, quo sidere terram uertere, Maecenas, ulmisque adiungere uitis conueniat, quae cura boum, qui cultus habendo sit pecori, apibus quanta experientia parcis, hinc canere incipiam. « Quel art fait les grasses moissons ; sous quel astre, Mécène, il convient de retourner la terre et de marier aux ormeaux les vignes ; quels soins il faut donner aux bœufs, quelle sollicitude apporter à l'élevage du troupeau ; quelle expérience à celle des abeilles économes, voilà ce que maintenant je vais chanter »Traduction disponible sur Itinera electronica.