vignette|redresse=1.2|Inscription au fronton de la porte du réfectoire de l'ancienne abbaye de Lubiąż : « Que règne le plus grand silence à la table des frères », en référence au chapitre 38 de la règle de saint Benoît.
Le silence monastique est une pratique spirituelle du christianisme observée dans les monastères pour faciliter l'écoute de Dieu et le recueillement intérieur.
Dans le catholicisme, cette méthode séculaire est une forme de discipline quotidienne, illustrée notamment par les Trappistes, mais aussi accessible aux laïcs. Elle est plus développée dans le christianisme orthodoxe (sous le nom d'hésychasme) que dans le protestantisme, dont elle n’est toutefois pas complètement absente.
Racines juives Au cœur de la tradition juive se trouve l’injonction « écoute » qui ouvre l’affirmation de la foi juive du Chema Israël : « Écoute Israël, le Seigneur notre Dieu est un » (Deutéronome 6:4)Amy Hirshberg Lederman, Finding meaning in the sound of silence, . Arizona Jewish post, 23 décembre 2010 .
Le rabbin Gamaliel témoigne de cette importance du silence dans le judaïsme : « Toute ma vie, j’ai eu le privilège de me trouver en compagnie des hommes sages de la Torah et ils m’ont appris que rien n’est plus important que le silence pour vivre une vie productive. »
Le rabbin Isadore Twersky rappelle l’introduction du Code de Maimonide : « On doit être à l’écoute des silences autant que des parolesIsadore Twersky, Introduction to the Code of Maimonides (Mishneh Torah) (New Haven et Londres: Yale University Press, 1980), p. xvi.. »
Racines bibliques Ancien Testament Dans son livre Le Silence, le murmure de Dieu (Silence, The Still Small Voice of God), Andrew March montre que les origines du silence chrétien remontent aux psaumes traditionnellement attribués au roi David. Benoît de Nursie et ses moines connaissaient par cœur ces versets pour les chanter chaque semaine : « Je suis resté muet, dans le silence; Je me suis tu, quoique malheureux; Et ma douleur n'était pas moins vive; Mon cœur brûlait au dedans de moi; Un feu intérieur me consumait; Et la parole est venue sur ma langue. »Bible Louis Segond (Psaume 39, versets 2 et 3).
Les Trappistes se réfèrent aussi au psaume 62, versets 2 et 3 (C'est à Dieu seul que, dans le calme, je me remets: mon salut vient de lui. Lui seul est mon rocher, et mon Sauveur; il est ma forteresse: je ne serai pas ébranlé.).
Le moine trappiste Thomas Keating, fondateur de « Contemplative OutreachSite de Contemplative Outreach (en anglais) », se réfère au psaume 46 verset 11 « Arrêtez, et sachez que je suis Dieu! ». La traduction de l’impératif hébreu « harpou » rendu par « arrêtez ! » dans la traduction Segond se traduit également par « soyez silencieuxCommentaire sur le verset hébreu (en anglais). »
Dietrich Bonhoeffer, au chapitre 3 de La Vie communautaire, cite le verset 2 du Psaume 65 : « Le silence ô Dieu est ta louange dans Sion. » La traduction usuelle est toutefois plutôt « avec confiance ô Dieu on te louera dans Sion. »
Le Premier livre des rois (19:11-13) indique : « L'Éternel dit : Sors, et tiens-toi dans la montagne devant l'Éternel! Et voici, l'Éternel passa. Et devant l'Éternel, il y eut un vent fort et violent qui déchirait les montagnes et brisait les rochers: l'Éternel n'était pas dans le vent. Et après le vent, ce fut un tremblement de terre: l'Éternel n'était pas dans le tremblement de terre. Et après le tremblement de terre, un feu: l'Éternel n'était pas dans le feu. Et après le feu, un murmure doux et léger. Quand Élie l'entendit, il s'enveloppa le visage de son manteau, il sortit et se tint à l'entrée de la caverne. Et voici, une voix lui fit entendre ces paroles: Que fais-tu ici, Élie ? »
Nouveau Testament Deux épisodes des Évangiles présentent Jésus en prière silencieuse : au désert (« Alors Jésus fut emmené par l’Esprit dans le désert, pour être tenté par le diable. » - Évangile selon Matthieu, 4:1) et au jardin des oliviers (« Alors Jésus parvient avec eux à un domaine appelé Gethsémani et leur dit : « Restez ici, pendant que je m'en vais là-bas pour prier. (…) Et il vint vers les disciples, qu'il trouva endormis, et il dit à Pierre: Vous n'avez donc pu veiller une heure avec moi ! », Évangile selon Matthieu, 26:36 et 26:40).
L’épître de Jacques (3:1-12) attribue en outre au silence une vertu de sanctification (« En effet, nous trébuchons tous de bien des manières. Si quelqu'un ne trébuche pas en paroles, c'est un homme mûr, capable de tenir tout son corps en bride. Quand nous mettons le mors dans la bouche des chevaux pour qu'ils nous obéissent, nous dirigeons ainsi leur corps tout entier. » Garder le silence permet d’éviter de pécher, ce que retiendront les fondateurs des ordres monastiques.
Christianisme primitif
Au en Égypte apparaissent les premiers ermites. Leur modèle est Antoine le Grand : face à une vie dans la cité qu'il considère pleine de péché, il choisit de s'en détacher et vit dans le désert, constituant un des premiers exemples d'anachorète. Au début du , Pacôme le Grand crée les premières communautés car il estime que « la solitude est dangereuse », car elle peut conduire au désespoir ou au suicide : mieux vaut se grouper pour survivre. Au début, les moines sont seuls dans leur cellule et se retrouvent pour les repas. Chenouté, abbé copte des , développe le monachisme copte. Il a eu jusqu'à deux mille moines et mille huit cents moniales sous ses ordres. Chenouté durcit la règle pachomienne, la trouvant trop douce« Le couvent rouge Deir al-Ahmar », Encyclopédie de la langue française, . Sa règle est la première à comporter une promesse écrite d'obéissanceEncyclopaedia universalis, thésaurus 1, 593.
Tradition orthodoxe
L’Église orthodoxe enseigne que le silence permet d’approcher Dieu et de développer sa connaissance de soi, ou de vivre plus harmonieusement.. Théophile, patriarche d’Alexandrie, plaçait les mérites du silence au même niveau que la foi dans une lettre synodale de 400 après Jésus-Christ :
Tradition catholique Bien que la parole soit en elle-même neutre, l’épître de Jacques (3/1-12) et les rédacteurs des règles monastiques voient dans le silence le seul moyen efficace de s’affranchir des péchés de la langue..
Règle de saint Colomban
Le silence fait partie des dix vertus monacales établies par la règle de Colomban de Luxeuil (594), précurseur de la règle de Benoît de Nursie.
Les Bénédictins vignette|Règle de saint Benoît, manuscrit du , Bibliothèque de l'abbaye de Saint-Gall. Le silence joue un rôle majeur dans la règle de saint Benoît, où il permet de purifier l’esprit de toute distraction, et d’écouter Dieu plus attentivement. Le chapitre 6 de la règle de saint Benoît est consacré au silence. Après avoir cité le psaume 39, versets 2 et 3, elle poursuit : « Ici le prophète montre que si l’esprit de silence doit à tout moment nous mener à nous abstenir même de bonnes paroles, à combien plus forte raison la punition des péchés doit nous faire éviter les mauvaises paroles. C’est pourquoi l’esprit de silence est si important, la permission de parler ne doit être accordée que rarement, même aux disciples parfaits, quand bien même ce serait pour une conversation bonne, sainte et édifiante ; car il est écrit : « Celui qui parle beaucoup ne manque pas de pécher, Mais celui qui retient ses lèvres est un homme prudent. » (Proverbes chapitre 10, verset 19) et ailleurs « La mort et la vie sont au pouvoir de la langue. » (Proverbes chapitre 18, verset 21).. Le rôle du silence est ainsi défini par frère David Bird, OSB : « Lorsque notre intérieur et notre extérieur seront tous les deux silencieux, Dieu fera le reste. »
Les Cisterciens Les Cisterciens sont d’actifs promoteurs de la tradition de méditation contemplative. Pour une part, cette insistance sur le silence permet une élévation spirituelle, d’autre part elle permet d’éviter le péché. Un dialogue se poursuit entre les Bénédictins et les Cisterciens qui définit un « archétype monastique » caractérisé par la paix et le silence.
Les Trappistes L'ordre cistercien de la stricte observance (en abrégé o.c.s.o.), dont les membres sont familièrement appelés trappistes, est un ordre monastique catholique qui a repris la règle cistercienne. « Selon de nombreuses traditions spirituelles, la personne qui fait silence « entend » Dieu. Le trappiste s’engage à garder le silence et promet ainsi de vivre en communion paisible et silencieuse avec les autres. Les premières communautés monastiques se servaient d’un langage gestuel simple pour la communication reliée au travail. Aujourd’hui, les conversations entre les moines se limitent aux communications nécessaires à la vie communautaire et aux échanges essentiels sur des questions de foi ou de vie personnelle. ».
Tradition protestante L’évangéliste et pasteur baptiste Frederick Brotherton Meyer (1847–1929), membre d’un mouvement piétiste, développa une forte adhésion à la pratique du silence, qu’il voyait comme un moyen d’accéder à la direction divine sur tous les sujets.
Le pasteur F.B. Meyer exerça une grande influence sur Frank Buchman (1878–1961), lui-même pasteur protestant et fondateur des groupes d’Oxford puis du Réarmement moral en 1938, refondé comme Initiatives et Changement en 2001. Un élément-clé de la pensée de Frank Buchman était la pratique d’un temps de silence quotidien qui, selon lui, permettait à tout un chacun de recevoir des pensées inspirées par Dieu sur tous les aspects de la vie. Un dicton fréquemment cité dans le mouvement inspiré par Frank Buchman est : "Quand l'homme écoute, Dieu parle ; quand l'homme obéit, Dieu agit". Karl Wick, rédacteur en chef du quotidien catholique suisse Vaterland, écrivit que Frank Buchman avait « apporté le silence monastique dans les foyers, les marchés et les conseils d’administration. »Article in Silva, 25 mars 1962, cité par Garth Lean, Frank Buchman, A Life, éditeur : Collins, 1985, , , L’enseignement de Frank Buchman toucha des milliers de personnes de toutes obédiences chrétiennes aussi bien que non chrétiennesPanorama du travail de Frank Buchman sur le site d’Initiatives et Changement website .
Merton : le rapprochement des traditions contemplatives Thomas Merton (1915-1968), moine trappiste américain, est connu pour son activité dans le domaine du dialogue interreligieux et pour avoir rapproché les différentes traditions monastiques avec des interlocuteurs tels que le dalaï-lama, Thich Nhat Hanh et un grand spécialiste du zen Daisetz Teitaro Suzuki.
Dans son ouvrage Les Chemins de la joie, paru en 1958 et réédité 25 fois, Merton décrit le silence comme une forme de paradoxe tels que les Kōan typiques du bouddhisme zen : « Les contradictions ont toujours existé dans les âmes des individus. Mais c’est seulement lorsque nous préférons l’analyse au silence qu’elles deviennent un problème permanent et insoluble. Nous ne sommes pas censés résoudre toutes les contradictions mais vivre avec elles, nous élever au-dessus d’elles et les voir dans la lumière de valeurs extérieures et objectives qui les rendent triviales par comparaison. »
Dans son Journal asiatique, Merton insiste sur la sérénité qui émane du silence bouddhiste : « Je suis capable d’approcher les Bouddhas pieds nus et sans trouble, dans l’herbe humide ou le sable mouillé. Puis le silence des visages extraordinaires. Les grands sourires. Immenses et cependant subtils. Emplis de toute possibilité, ne discutant rien, connaissant tout, ne rejetant rien, la paix faite non de résignation émotionnelle mais de Madhyamaka, de Śūnyatā, qui a vu au travers de toutes les questions sans essayer de discréditer quiconque ou quoi que ce soit – sans réfutation – sans ouvrir d’autres discussions. Pour les doctrinaires, les esprits qui aiment les positions bien argumentées, une telle paix, un tel silence peut être effrayant. »