thumb|upright=1.4|L'Europe pendant la guerre froide : la Suède affiche sa neutralité entre l'OTAN à l'ouest et le pacte de Varsovie à l'est. La politique étrangère de la Suède pendant la guerre froide prend forme au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu'après avoir réaffirmé sa neutralité, le royaume scandinave se retrouve pris en tenaille entre l'OTAN à l'ouest et le pacte de Varsovie à l'est. En refusant toute alliance en temps de paix, la Suède espère rester à l'écart d'un éventuel troisième conflit mondial.
Stockholm s'efforce de donner publiquement des gages de sa neutralité en menant une politique conciliante envers les deux blocs, mais aussi en se montrant particulièrement virulent dans ses critiques adressées aussi bien à Moscou qu'à Washington. La Suède mène pourtant dans le plus grand secret une collaboration militaire avec les États-Unis et d'autres membres de l'OTAN.
Quelques épisodes restés célèbres ont marqué les relations internationales de la Suède pendant la guerre froide : l'extradition des Baltes (1945-1946), l'affaire du Catalina (1952), plusieurs affaires d'espionnage avec notamment l'arrestation et la condamnation des deux officiers Stig Wennerström (1963) et Stig Bergling (1979), le « discours de Noël » d'Olof Palme (1972) et une longue série d'intrusions sous-marines, réelles ou supposées, dans les années 1980.
1945–1949 : Politique d'apaisement et extradition des Baltes
Immédiatement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, on imagine que les conflits entre grandes puissances pourront être évités grâce à la création des Nations unies. L'ONU voit le jour en 1945, mais la Suède n'y adhère qu'en 1946, après quelques hésitations.
Vis-à-vis de l'Union soviétique, la Suède a pour objectif d'établir une relation de confiance. Elle espère aussi favoriser sa propre sécurité en œuvrant à la réduction des tensions entre les deux grandes puissances. Côté soviétique, on n'imagine guère que la Suède resterait neutre en cas de crise majeure. Peu avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'ambassadrice soviétique à Stockholm Alexandra Kollontaï estime qu'en cas de futur conflit, la Suède adopterait une fois encore la politique qui était la sienne entre 1939 et 1945 : elle manœuvrerait intensément, et céderait à tous les compromis pour préserver sa neutralité SOU 2002:108, p. 151..
thumb|Extradition de soldats baltes et allemands en janvier 1946. Les relations suédo-soviétiques sont marquées dans l'immédiat après-guerre par l'épisode dit de l'extradition des Baltes. Après la capitulation de l'Allemagne nazie, l'Union soviétique exige de Stockholm l'extradition des quelque qui ont, à partir de 1944 et dans les derniers mois du conflit, traversé la mer Baltique pour trouver refuge en Suède. Moscou se ravise toutefois et, le , la demande officielle ne concerne plus que les militaires baltes ayant combattu dans les rangs de l'armée allemande. Le , le gouvernement d'union nationale décide de répondre favorablement à la demande soviétique, et d'extrader également les militaires allemands réfugiés en Suède. Au total, il est question de , dont environ . Cette décision est prise dans le plus grand secret.
Après la démission du gouvernement d'union nationale, le dossier est repris par le gouvernement Hansson IV. La décision d'extrader les réfugiés devient publique et un débat s'engage, sans que le gouvernement ne revienne sur sa position. Le , l'Union soviétique rappelle dans un communiqué officiel la Suède à ses engagements. La question est soulevée au sein du conseil consultatif des Affaires étrangères du parlement suédois. Le Premier ministre Per Albin Hansson affirme que la Suède ne peut pas revenir sur sa promesse, et brandit la menace d'une démission gouvernementale si les parlementaires n'apportent pas leur soutien à sa politique étrangère. Ce sont finalement , dont environ baltes, qui sont extradées vers l'Union soviétique en et - le dernier bateau quitte la Suède le . Huit personnes sont jugées trop malades ou trop faibles pour le trajet Kronvall, Petersson (2005), .Le 20 juin 1994, 40 des 44 extradés survivants (35 Lettons, 4 Estoniens et 1 Lituanien) acceptèrent une invitation à se rendre en Suède. Ils furent reçus par le roi Carl XVI Gustaf de Suède au Palais Royal de Stockholm. Le ministre suédois des Affaires étrangères, Margaretha af Ugglas, déclare alors que le gouvernement suédois souscrit aux critiques soulevées par cette décision d'extradition et dit regretter cette injustice..
Grâce à la bonne volonté affichée par Stockholm lors de l'extradition des Baltes, les relations avec l'Union soviétique sont au beau fixe. En , l'ambassadeur suédois à Moscou Staffan Söderblom fait savoir que Joseph Staline et Viatcheslav Molotov ont tous deux exprimé leur satisfaction concernant leurs relations avec la Suède. Fait rarissime, lorsque Söderblom quitte son poste d'ambassadeur le , il est reçu personnellement par Staline.
La Suède cherche à obtenir la confiance du Kremlin au travers d'une autre initiative : elle propose d'accorder à l'Union soviétique un prêt d'un milliard de couronnes, destiné à l'achat de marchandises suédoises. Cette idée est abordée par le gouvernement suédois dès l'automne 1944. À l'été 1945, Moscou propose le montant d'un milliard de couronnes, et les négociations démarrent au printemps 1946. Un vaste débat s'engage dans la presse suédoise, en particulier dans le quotidien Dagens Nyheter, dont le nouveau rédacteur en chef Herbert Tingsten est un opposant farouche au « prêt russe Kronvall, Petersson (2005), . ». La question ne suscite pas non plus l'unanimité sur la scène politique : pour la droite suédoise, le chef des négociations Gunnar Myrdal est le promoteur d'une politique d'apaisement vis-à-vis de Moscou, et ses discussions avec le patronat suédois sont décrites comme une tentative autoritaire de mise au pas Örjan Appelqvist. Gunnar Myrdal i svensk politik 1943–1947. ..
Le dossier Wallenberg est de son côté une source de frictions dans les relations suédo-soviétiques. Attaché de l'ambassade suédoise à Budapest pendant la Seconde Guerre mondiale, reconnu pour avoir sauvé la vie de plusieurs milliers de Juifs, Raoul Wallenberg a disparu après son arrestation par les troupes russes en . Moscou affirme ignorer tout du sort du Suédois, et évoque un possible meurtre commis par des bandits hongrois, à la faveur du chaos qui régnait dans le pays à la fin de la guerre. Les ministres des Affaires étrangères suédois, puis Östen Undén, gèrent le dossier Wallenberg de la façon la plus prudente, sans doute pour ne pas nuire aux relations cordiales mais néanmoins fragiles entretenues avec Moscou SOU 2003:18..
Sur le plan de la politique de Défense, Stockholm s'emploie à créer une alliance entre les pays nordiques, indépendante des grandes puissances. Le , le ministre des Affaires étrangères Östen Undén se rend à Oslo pour proposer l'amorce d'une collaboration entre la Suède, la Norvège et le Danemark. Les discussions sont surtout portées par la Suède et la Norvège, tandis que le Danemark se tient en retrait, mais on imagine qu'il finira par s'associer à toute décision prise par ses deux voisins du nord. En Norvège, les discussions entrainent un vaste débat dans les rangs du Parti travailliste : d'un côté, on souhaite éviter à tout prix un nouveau 9 avril 1940, de l'autre, une adhésion à l'OTAN signifierait que la Norvège serait automatiquement entrainée dans un conflit entre les grandes puissances. En , le Premier ministre norvégien Einar Gerhardsen se prononce pour l'adhésion de son pays à l'OTAN, ce qui est entériné par un vote du parlement le Bull (1982), .. Le projet suédois d'alliance nordique est mort-né.
1949–1961 : Coopération avec les États-Unis et affaire du Catalina
Après la signature le du traité de l'Atlantique nord, dont elle se tient à l'écart, la Suède se retrouve dans la position géopolitique qu'Östen Undén souhaitait éviter : prise en tenaille entre à l'ouest les membres de l'OTAN que sont le Danemark et la Norvège, et à l'est l'Union soviétique et la Finlande, dont les politiques de sécurité sont liées en vertu de l'accord d'amitié, de coopération et d'assistance mutuelle conclu en 1948.
Face à l'Union soviétique, le gouvernement suédois a à sa disposition deux stratégies. L'une d'elles est l'établissement d'une relation de confiance, par le biais d'actes de bonne volonté. L'autre est le recours à une forme de dissuasion : dans l'hypothèse où Moscou afficherait son désaccord sur une action ou à une proposition suédoise, l'opinion publique en Suède pourrait être tentée d'exiger un rapprochement avec le bloc occidental, ce qui serait contraire aux intérêts du Kremlin Kronvall, Petersson (2005), p. 46.. Une telle forme de dissuasion est utilisée au printemps 1948 lors des négociations sur l'accord de coopération entre la Finlande et l'Union soviétique. L'ambassadeur suédois Rolf R:son Sohlman fait savoir qu'au cas où l'emprise soviétique sur la Finlande deviendrait trop forte, la neutralité suédoise serait remise en cause Kronvall, Petersson (2005), p. 36..
Plusieurs raisons expliquent les mauvaises relations entre la Suède et l'Union soviétique. Pendant la guerre de Corée, Stockholm soutient en envoyant un hôpital de campagne le Commandement des Nations unies en Corée menée par les États-Unis contre la Corée du Nord, soutenue par les Soviétiques. En , Ernst Hilding Andersson, sous-officier de la flotte suédoise, est arrêté et condamné à la prison à vie pour espionnage en faveur de l'URSS. En 1952, c'est au tour de Fritiof Enbom d'être jugé et condamné pour le même motif.
vignette|Le DC-3 Hugin sur la base de Barkarby près de Stockholm, peu avant sa disparition.
En 1952, Stockholm et Washington se lancent dans un programme commun de surveillance électromagnétique : les États-Unis fournissent à la Suède du matériel d'écoute, en échange des données collectées lors des missions de surveillance suédoises. Bien que frappé du plus haut secret, ce programme de coopération parvient aux oreilles de Moscou. Le marque le point de départ de l'affaire du Catalina : un DC-3 suédois, effectuant une mission de surveillance électromagnétique, disparait au-dessus de la mer Baltique. Trois jours plus tard, un hydravion suédois de type Catalina participant aux recherches est abattu par l'aviation soviétique. Le gouvernement suédois proteste avec véhémence, tandis que l'Union soviétique nie toute implication dans la disparition du DC-3. Ce n'est qu'en 1991 que Moscou reconnaitra avoir abattu l'appareil au-dessus des eaux internationales de la Baltique.
Même si l'objectif de créer une alliance militaire en Scandinavie n'a pas été atteint, une coopération entre les chefs militaires suédois et leurs homologues norvégiens et danois se met en place, afin de préparer une réponse commune en cas de crise Agrell (1991)..
Après la mort de Staline en , on assiste à une détente entre les deux superpuissances. La guerre de Corée s'achève par un cessez-le-feu en . En , le ministre des Affaires étrangères suédois Östen Undén visite l'Union soviétique, et en c'est au tour du vice-ministre des Affaires étrangères soviétique Andreï Gromyko de se rendre à Stockholm. La Finlande devient membre du Conseil nordique en 1955 et la base de Porkkala, située en territoire finlandais, est restituée par les Soviétiques en 1956. En mars de la même année, le Premier ministre Tage Erlander, le ministre des Affaires étrangères Östen Undén et le ministre de l'Intérieur Gunnar Hedlund se rendent à Moscou pour une visite officielle de douze jours. Le ministre des Affaires étrangères soviétique Viatcheslav Molotov affirme alors que l'Union soviétique attache « beaucoup d'importance à la neutralité de la Suède et à sa politique de non-alignement Kronvall, Petersson (2005), . ».