Comnène Lascaris (grec byzantin : ), né vers 1174 et mort en novembre 1222, est un empereur byzantin de l'empire de Nicée ayant régné de 1205 à 1222.

Il serait peut-être fils de Nicolas Lascaris et d'une Comnène. Apparent à la famille impériale des Comnènes, il s'illustre comme l'un des proches de l'empereur , jusqu'au renversement de ce dernier par .

Profitant du vide du pouvoir causé par le sac de Constantinople en 1204 et l'effondrement de l'Empire byzantin, il s'impose parmi les différents seigneurs locaux d'Asie Mineure occidentale et renoue avec la tradition impériale en se proclamant empereur et en s'installant à Nicée. Celui-ci lutte immédiatement pour sa survie contre le nouvel empire latin de Constantinople, qui contrôle la cité impériale et tente de mater la résistance byzantine, incarnée par Nicée mais aussi par le despotat d'Épire sur la côte de la mer Adriatique et l'empire de Trébizonde le long de la mer Noire, qui sont autant de rivaux à la prétention impériale de . Grâce à sa proximité directe avec Constantinople, celui-ci peut s'affirmer comme le défenseur des Byzantins et, sans être toujours victorieux, parvient malgré tout à stabiliser sa frontière avec le sultanat de Roum et à contenir l'expansionnisme des Latins, qui finissent par le reconnaître comme acteur du jeu politique local.

Soucieux de maintenir une certaine continuité avec l'Empire byzantin, il restaure un patriarcat en exil et se fait couronner basileus. Il rétablit aussi une administration très proche de l'administration byzantine en l'adaptant à un empire de taille réduite. Il n'hésite pas à faire preuve de pragmatisme et s'appuie sur des mercenaires latins pour consolider son appareil militaire, de même qu'il négocie avec les Vénitiens un accord commercial en 1219. Il va même jusqu'à se marier, en troisièmes noces, avec une fille de l'empereur latin de Constantinople. Habile diplomate, tant sur le plan interne qu'avec ses voisins, il n'hésite pas à prendre la tête de ses troupes et parvient à faire de l'empire de Nicée une construction politique aux fondations suffisamment solides pour qu'il prenne rapidement la tête de la reconquête byzantine face à l'empire latin de Constantinople.

Sources Intervenant à une époque de grand bouleversement du monde byzantin, les sources se rapportant au règne de sont diverses et émanent tant des écrits byzantins que latins. Parmi les chroniqueurs grecs, Nicétas Choniatès conclut son Histoire en évoquant les débuts de la mise en place de l'empire de Nicée, jusque vers 1206-1207. Il exalte alors l'esprit de résistance qui anime Théodore Lascaris..

Par la suite, plusieurs historiens ayant vécu au sont des sources précieuses, dont Georges Acropolite, dont la Chronique se conçoit comme une suite de celle de Choniatès et permet d'embrasser l'ensemble de l'histoire de l'empire de Nicée, de sa création à la reprise de Constantinople en 1261. Moins exploitée mais récemment mise en lumière, l'œuvre de Nicolas Mésaritès éclaire le contexte des débuts de l'empire de Nicée et les relations entre Théodore Lascaris et les Latins, en particulier les affaires religieuses. Parmi les plus vieux écrits en prose connus rédigés en français, la chronique de La Conquête de Constantinople de Geoffroy de Villehardouin éclaire aussi sur les événements du point de vue de l'Empire latin.

Origines Théodore Lascaris est d'origine noble mais sa famille ne semble pas particulièrement prestigieuse. Il naît vers 1175 et l'identité de ses parents reste un mystère. En règle générale, les Byzantins donnent à leur premier fils le nom de leur grand-père. Dans le cas de Théodore, son père s'appellerait Nicolas. La mère de Théodore appartient à une branche inconnue de la famille impériale des Comnènes, expliquant que Théodore met en avant ce patronyme prestigieux. Il a six frères : Constantin, Georges, Alexis, Isaac, Manuel et Michel. Les deux derniers sont nés d'une mère différente car ils ont comme nom de famille Tzamantouros et non Comnène. Enfin, Théodore est rattaché à la famille des Phocas, probablement par le mariage d'une de ses tantes.

Les propriétés des Lascaris sont principalement situées à l'ouest de l'Asie Mineure. Tant Théodore que Constantin font figurer Saint-Georges sur leur sceau, avec l'inscription Diasoritès, ce qui indique un lien avec le monastère de Saint-Georges Diasoritès en Lydie, dans la vallée du fleuve Caÿstre, 197.. Cette implantation asiatique pourrait expliquer la légitimité rapidement acquise par Théodore Lascaris dans cette région après 1204.

Les origines de la famille Lascaris elles-mêmes sont assez obscures mais pourraient remonter au , aux marges orientales du monde byzantin. Selon Dimiter Angelov, cette lignée serait issue d'un gouverneur du Gandja, Lashkari Ibn Mousa, qui envoie son fils, Artashir, comme otage à la cour impériale avant qu'il ne s'intègre pleinement à l'aristocratie byzantine.

Jeunes années Selon l'historien Nicétas Choniatès, Théodore est un jeune audacieux et un vaillant guerrier. Georges Acropolite, qui écrit plus tardivement, rapporte que Théodore est de petite taille sans excès, de teint sombre et avec une longue barbe qui se sépare en deux. Il ne lui prête guère les traits de la beauté mais souligne son caractère volage. Ses liens avec les Comnènes lui assurent une ascension sociale. Le premier sceau qu'on lui connaît mentionne les titres de sébaste et de protovestiarite, relativement prestigieux. Le premier est un titre aulique réservé d'abord aux parents de l'empereur, avant d'être étendu à d'autres catégories sociales sous (1195-1203). En tant que protovestiarite, il dirige une unité de jeunes membres de la garde impériale.

À cette époque, l'empereur , sans descendance mâle, est confronté au défi de sa succession. Il marie ses deux filles aînées : Irène revient à Alexis Paléologue et Anne à Théodore. Alexis devient despote, ce qui en fait de facto l'héritier du trône mais il meurt en 1203 et c'est Théodore qui hérite de ce titre. On lui connaît ainsi un sceau qui le mentionne comme . Ces origines orientales pourraient expliquer le bon établissement de cette famille en Asie Mineure et la reconnaissance dont Théodore Lascaris semble jouir parmi l'élite locale. Sous , il se distingue notamment par la répression de la rébellion du bulgare Ivanko, qui s'est emparé de Philippopolis en 1200, qu'il fait prisonnier..

Prise de Constantinople thumb|left|alt=Miniature représentant le siège d'une cité médiévale|Le siège de Constantinople (1204) par les Croisés. Miniature du par David Aubert. L'événement majeur du monde byzantin au début du reste la Quatrième Croisade, qui aboutit au sac de Constantinople en 1204. Dès 1203, les Croisés, assistés par , le fils d' renversé par , s'emparent de la rive nord de la Corne d'Or et menacent directement la cité impériale. Théodore s'illustre alors par des raids contre les Croisés, ce qui ne les empêche pas d'assiéger la ville. Face au danger, s'enfuit dans la nuit du 17 au , emmenant le trésor impérial avec lui.

, relâché dans la foulée, gouverne avec son fils, . En revanche, Théodore, partisan d', est arrêté mais parvient à s'échapper en septembre. Selon Choniatès, il parvient à échapper à ses ravisseurs. Ce même chroniqueur rapporte un discours ultérieur de Théodore dans lequel il assure à l'assemblée présente que c'est Dieu qui lui a permis d'échapper à la captivité d'un nouvel Hérode, contribuant ainsi à se construire une légitimité. Il semble se cacher dans une église dédiée à Saint-Michel, avant de rejoindre l'Asie Mineure où se trouvent ses fiefs, accompagné de sa femme et de sa fille. Il atteint Nicée, où il se heurte à une relative hostilité des autorités, qui craignent les représailles d'. Elles n'acceptent d'ouvrir leurs portes qu'à sa femme et ses enfants. Théodore se met alors à errer d'une région à l'autre. Il est significatif qu'il ne rejoigne pas , alors en Thrace, et il semble s'être brouillé avec lui, lui reprochant peut-être d'avoir fui face à l'ennemi. L'Asie Mineure est alors en proie à une grande instabilité, tandis que le pouvoir impérial est de plus en plus affaibli.

Dans le même temps, est pris à son propre jeu quand il ne parvient pas à payer les Croisés, qui refusent de quitter Constantinople et se mettent à piller les alentours. La tension monte et l'armée byzantine finit par se détourner de son souverain au profit d', proclamé empereur le . Isaac est alors mort et ne tarde pas à être assassiné, ce dont les Croisés se saisissent comme prétexte pour mettre le siège devant la ville. Le , ils percent les remparts et s'enfuit. Un groupe d'aristocrates propose la couronne impériale à Constantin, le frère de Théodore, mais il la refuse, tandis que les Croisés mettent à sac Constantinople..

Résistance thumb|alt=Carte matérialisant les frontières entre les différents royaumes et principautés en Anatolie occidentale|L'Empire de Nicée lors de sa fondation, en 1205, en gris. L'Anatolie byzantine est alors en proie à une certaine anarchie, qui perdure depuis quelques décennies, depuis au moins le règne mouvementé d' marqué par des révoltes aux visées parfois séparatistes. Théodore Mancaphas, aristocrate de Philadelphie, s'est rendu maître de cette cité, Sabas Asidénos tient Priène. et Nicéphore Kontostéphanos contrôle le cours supérieur du Méandre.. Jusqu'à la fin de 1204, Théodore parvient à s'assurer la loyauté de plusieurs cités de Bithynie, en prétendant agir au nom d'. Il devient de facto le stratège de cette région et établit sa capitale à Brousse. Il devient le principal chef d'une résistance opiniâtre aux Croisés qui tentent de s'étendre dans la région et Choniatès rapporte certains de ses discours où il se fait le champion de la cause byzantine, n'hésitant pas à sillonner la région pour rallier des partisans. Il est assisté en cela par son frère, Constantin Lascaris, parfois inclus dans les listes impériales mais qui semble avoir rapidement laissé l'initiative à ThéodoreSur la situation de Constantin Lascaris, parfois inclus comme empereur bien que jamais couronné, voir notamment .. Choniatès rapporte ainsi ces paroles qu'auraient tenu Théodore : , qui témoignent de son investissement pour s'imposer à la tête d'un État en exil. Comme exemple de son travail auprès de ses voisins, il s'assure de la paix avec les Seldjoukides en négociant directement avec le sultan Suleiman, bien que ce dernier s'éteigne dès , remplacé par . En revanche, l'autorité de Théodore ne s'étend pas jusqu'à Antalya, un important port sur la Méditerranée tenu jusqu'en 1207 par un aventurier toscan avant de tomber aux mains des Turcs, 47-48..

À Constantinople, les Croisés s'entendent pour se partager les vestiges de l'Empire byzantin au travers du Partitio terrarum imperii Romaniae, un traité qui fixe les différents fiefs des participants à la Quatrième Croisade. En Asie Mineure, ils fondent un duché de Nicée, confié à Louis de Blois et un duché de Philadelphie à Étienne du Perche, mais les territoires concernés restent sous contrôle grec, 308.. Les Vénitiens s'emparent eux de Lampsaque, port asiatique de l'Hellespont et Pierre de Bracieux s'arroge Pegae. Enfin, le nouvel empire de Trébizonde essaie de s'étendre en Paphlagonie en prenant plusieurs villes côtières sur la mer Noire. Quant à Théodore, il est sévèrement battu par Pierre de Bracieux à Poemanenum le , permettant au Croisé de s'emparer de nouvelles cités en Bithynie.

Dans le même temps, le nouvel Empire latin tente d'éliminer tout esprit de résistance ; l'empereur latin fait ainsi exécuter puis capture et l'oblige à lui livrer les insignes impériaux. Pour renforcer ses positions, Théodore réussit à formaliser un accord avec Manuel Maurozomès, petit-fils de l'ancien empereur , et un sultan turc déposé, . Il s'engage à soutenir ce dernier à récupérer son trône s'il l'aide dans ses actions militaires contre les Croisés. Dès , Manuel et Kay Khusraw renversent Kilic Arslan et s'emparent du sultanat de Roum.