Le néologisme interconvictionnel, ainsi que le substantif interconvictionnalité qui en découle, dont l’usage ne remonte guère qu’à plus d’une vingtaine d’années, est employé pour qualifier les dialogues, pratiques et institutions ayant pour objet spécifique d’organiser la rencontre entre des personnes de convictions différentes, se réclamant de traditions religieuses (juives, chrétiennes, musulmanes, bouddhiques, etc.) ou philosophiques (humanisme, agnosticisme, athéisme, etc.). L’interconvictionnel ne doit donc pas être confondu avec l’interreligieux ni avec l’interconfessionnel.

La conviction - Discernements sémantiques En français, le substantif « conviction » a deux usages assez nettement définisCf. Quelquejeu, Bernard, « Les convictions partagées dans l’espace public. Quelques discernements sémantiques », chapitre I des Actes du colloque du G3i « Devenir citoyennes et citoyens d’une Europe plurielle », cité en note 3. Publication par Publibook, 2014.. D’abord un usage juridique, vieilli, celui que l’on retrouve dans l’usage « pièce à conviction », qui signifie preuve susceptible d’établir la culpabilité d’un prévenu. C’est du second usage qu’il sera question ici. La conviction, c’est un assentiment de l’esprit consistant à tenir pour vraie une affirmation, appuyée sur des justifications jugées suffisantes pour entraîner l’adhésionCf. Jaffro, Laurent, Croit-on comme on veut ? Histoire d’une controverse, Paris, Vrin, 2013, 248 p.. Cette signification couvre, dans la langue française, l’espace sémantique compris entre une limite supérieure qui est la certitude, l’assurance inébranlable, et une limite inférieure, celle de la simple opinion. La conviction est une approbation acquise au terme d’un examen réfléchi, assez ferme pour justifier l’engagement pour une cause, mais n’excluant pas totalement toute trace de doute ou au moins la possibilité d’une remise en question.

C’est un assentiment de l’esprit tout entier, non de la seule raison. La conviction n’est pas le savoir, dont la caractéristique est la certitude objective. Elle est bien un acte de tenir-pour-vrai, une créance mais elle comporte aussi un engagement de la volonté, désir du bien, dans la mesure où l’objet de la conviction suscite l’aspiration et engendre une inclination, un goût. La conviction dit plus que la persuasion, laquelle ne repose que sur un assentiment subjectif jugé suffisant présentement pour moi, mais non susceptible d’entraîner l’adhésion de tous. Cependant, elle dit beaucoup plus que l’opinion qui est une créance faible, incertaine, réfutable, n’ayant pas fait l’objet d’un examen critique suffisant. La conviction concerne de larges domaines de l’existence personnelle et sociale. On parlera à juste titre de convictions en matière de conduites, de mœurs, de convictions morales, politiques, sociales, de convictions religieuses ou spirituelles.

Il semble que la « conviction » française puisse être correctement traduite par l’Überzeugung allemandeOn se reportera ici aux discernements précis proposés par E. Kant dans le « Canon de la raison pure » (troisième section) de la Critique de la raison pure, trad. Tremesaygues et Pacaud, Paris, PUF, 1965, p.551-557.. L’Überzeugung est plus que l’Überredung (persuasion), beaucoup plus que la simple Meinung (opinion), mais beaucoup moins que le Wissen, le savoir marqué par la Gewissheit (certitude) ou la Sicherheit (sûreté). Les découpages sémantiques de la langue anglaiseCf. Cohen, J., An Essay on Belief and Acceptance, Oxford University Press, 1992 ; on consultera toujours avec profit l’ouvrage du théologien catholique John Henry Newman, Grammar of Assent, publié en 1870, trad. française par Olive, Marie-Martine, Grammaire de l'assentiment, Paris, Desclée de Brouwer, 1975. ne s’effectuent pas précisément selon les mêmes occurrences d’usage qu’en français. Dans le domaine ici concerné, les traductions anglaises sont incertaines, risquées. L’anglais conviction traduit mal la « conviction » française. La moins mauvaise traduction est sans doute l’anglais beliefDepuis peu, le terme anglais Belief est devenu d’usage international : voir l’article du ministère français des affaires étrangères à l’ONU : http://www.franceonu.org/france-at-the-united-nations/thematic-files/human-rights-rule-of-law/freedom-of-religion-or-belief/france-at-the-united-nations/thematic-files/human-rights-rule-of-law/freedom-of-religion-or-belief/article/freedom-of-religion-or-belief - On consultera aussi : EU Guidelines promotion and protection of freedom of religion or Belief. http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/EN/foraff/137585.pdf On notera enfin que le substantif Belief est le terme adopté par le réseau ENORB European Network on Religion and Belief (www.enorb.eu/)., qui traduit aussi le français « croyance ».

La naissance et le développement de l'interconviction

Cette désignation d'interconvictionnalité résulte de changements profonds de mentalité et d’attitudes accomplis par des groupes de convictions religieuses aussi bien que par des groupes non confessionnels, qui se sont proposés d’organiser ensemble un dialogue ouvert, sans exclusive et respectueux de chacun. C’est cette pratique nouvelle qui a pris le nom de dialogue interconvictionnel. L’acquisition d’une approche interconvictionnelle modifie profondément l'état d'esprit et le comportement des individus qui s’y livrent, mais aussi la vie des divers groupes de la société civile et l’organisation des institutions politiques. Elle engage l'émergence d’une culture nouvelle, personnelle aussi bien que collective. C’est notamment dans le domaine de la délibération citoyenne et de l'élaboration des politiques publiques que sont appelées à se développer des pratiques et des institutions interconvictionnelles, d’abord au sein de la société civile, mais aussi dans le domaine de la vie politique nationaleVoir le Rapport annuel du Conseil d'État français en vue d’associer le citoyen à la délibération et à la décision publiques du 18 juin 2011. Dans ce rapport, la haute juridiction plaide non seulement, comme actuellement, pour des démarches consultatives, mais pour « une administration délibérative » en direction d’une démocratie participative. et au niveau des institutions européennesVoir le Colloque organisé le 24 janvier 2012 par le Groupe international, interculturel et interconvictionnel (G3i) « Devenir citoyennes et citoyens d’une Europe plurielle : espaces et pratiques interconvictionnelles », sous la direction de F. Becker. Le G3i rassemble des représentants d’associations et de personnes de religions, convictions et cultures différentes provenant de différents pays de l'Europe pour réfléchir aux problèmes de la cohésion sociale et de la laïcité dans une Europe multiculturelle et multiconvictionnelle. Voir aussi le « Code de bonne pratique pour la participation civile au processus décisionnel » adopté par la Conférence des OING du Conseil de l’Europe le octobre 2009..

La naissance et le développement de la conviction Loin d’être une disposition banale de l’esprit, la conviction représente une forme élevée de la conscience. Elle est toujours l’enjeu d’une conquête et n’est acquise qu’au prix d’une lutte contre les évidences simplistes ; elle exige une vigilance critique renouvelée. La conviction s’oppose au préjugé, même si l’on comprend ce dernier terme, avant son sens péjoratif, dans sa signification primitive de « pré-jugé », d’opinion reçue toute faite antérieure au jugement personnel.

En effet, chacun trouve en lui, déposés par les conditions de sa naissance, par sa famille, par son milieu social, par la première éducation, par les circonstances de son développement, tout un riche ensemble d’idées, de stéréotypes, de jugements tout faits, de formes d’appréhension des choses et des êtres, de réprobations et d’approbations, de valeurs, qui semblent d’abord aller de soi. Ce que chacun découvre ainsi en soi comme héritage, il lui appartient, dans un choix libre et inaliénable qui le constitue comme esprit, de le juger, de le refuser ou de l’adopter comme sien. Nous ne naissons à nous-mêmes, en notre identité de femme ou d’homme, qu’en procédant au filtre réflexif d’un examen, d’un discernement, d’une critique personnelle que personne ne peut faire à notre place.

La transition du préjugé à la conviction est l’émancipation« Acte de s’affranchir d’une entrave, d’un état de dépendance, d’une domination, d’un préjugé » (Dictionnaire Larousse).. Le mouvement qui fait passer de l’ignorance à la connaissance, du préjugé à la conscience personnelle, est l’œuvre de l’éducation, qui dans nos sociétés complexes est dévolue à la famille, à l’école, et à ce que l’on appelle volontiers le tiers-lieu éducatif, constitué des divers espaces de la société civile, monde associatif, systèmes médiatiques, presse, radio, télévision, internet, etc. Cette tâche émancipatrice de l’éducation, au sens le plus large, se poursuit tout au long de l’existence avec la vie de la culture : elle n’est jamais achevée, car elle est inachevable. Cette caractéristique d’inachèvement confère nécessairement à nos convictions un certain caractère de provisoire. Aussi stables, assurées, résolues soient-elles, les convictions conserveront une marque de fragilité, une touche d’incertitude. Seule cette caractéristique préserve la conviction de devenir ce qui lui ressemble tant et qui est pourtant son exact opposé : le dogmatisme, le sectarisme, voire le fanatisme. La conviction suit une difficile ligne de crête entre le préjugé et le dogmatisme.

L’épreuve de la conviction : la confrontation avec l’autre C’est pourquoi il faut à la conviction le seul espace dans lequel elle puisse se forger et se développer : c’est l’autre conviction, la conviction d’autrui, une conviction différente, voire opposée. Hors de cet espace, elle ne peut que se durcir, se dénaturer, se pervertir. Les espaces dans lesquels s’accomplit cette confrontation sont pour la conviction le prolongement nécessaire de ceux dans lesquels ont été inaugurés, puis poursuivis l’émancipation et son approfondissement par la culture.

Est en danger de mort la conviction qui se soustrait à la rencontre de l’autre, à la critique qu’apportent la différence et l’altérité, et qui évite la confrontation avec la conviction contraire. Avant d’être une nécessité de la vie collective et une condition de l’action politique menée au sein de nos sociétés pluralistes, le dialogue interconvictionnel est d’abord le milieu vital de la conviction, le lieu de sa vérification, sa sauvegarde.

Pourtant, il ne faut pas se leurrer : la confrontation interconvictionnelle est une véritable épreuve. Celles et ceux qui s’y adonnent avec loyauté et sincérité, dans le plein souci de faire vérité, en savent les difficultés, les vicissitudes, les exigences. Remettre en jeu des convictions chèrement acquises laisse rarement inentamé celui qui s’y livre. Car les convictions sont, le plus souvent, liées à l’essentiel : au sens que l’on tente de donner à son existence. Beaucoup d’entre elles constituent des composantes de notre identité. Le dialogue interconvictionnel est toujours confrontation, il est vite en danger de virer au conflit. L’expérience déjà longue des « dialogues interreligieux » est éloquente à cet égard.