La Madone de Stuppach est un tableau marial de Matthias Grünewald, réalisé vers 1517-1519. Il est actuellement conservé dans une chapelle de l'église paroissiale de Stuppach, un village proche de Bad Mergentheim en Allemagne, et est tenu, après le Retable d'Issenheim, comme l'un des chefs-d'œuvre du peintre.

Historique La commande vignette|droite|upright=0.8|Masolino da Panicale, Fondation de la basilique Santa Maria Maggiore, du , , Naples, Galleria Nazionale di Capodimonte

L'hypothèse désormais retenue attribue la commande de la Madone de Stuppach au chanoine et curé de l'église d'Aschaffenbourg Heinrich Reitzmann, qui avait importé et popularisé en Allemagne le culte de la Vierge des neiges, découvert lors d'un séjour à RomeFrançois-René Martin, « Le Retable d'Aschaffenburg», « Œuvre. Visions et archaïsmes », dans .. D'après la légende, le pape Libère ainsi qu'un patricien auraient vu en songe, dans la même nuit du , Marie faire tomber en plein été de la neige sur l'Esquilin, pour désigner l'endroit où la basilique Santa Maria Maggiore de Rome devait être édifiée.

Heinrich Reitzmann convainc alors les frères Georg et Caspar Schantz, chanoines, de dédier à Notre-Dame-des-Neiges la chapelle qu'ils avaient érigée dans la collégiale Saint-Pierre et Saint-Alexandre d'Aschaffenbourg.

vignette|gauche|upright=1|Le Concert des Anges et la Nativité du Retable d'Issenheim, vers 1610-1616, Colmar, Musée Unterlinden

D'environ 1510 jusqu'en 1516, Grünewald travaillait au Retable d'Issenheim dans un atelier alsacien, peut-être à Strasbourg : il aurait donc honoré cette nouvelle commande juste après avoir achevé le polyptyque, vers 1516. Ceci expliquerait, non seulement les très grandes similitudes entre la Madone et la Nativité d'Issenheim, mais aussi celles entre l'église figurée dans l'angle supérieur droit de l’œuvre et la façade du transept sud de la cathédrale de StrasbourgFrançois-René Martin, « La Vierge à l'Enfant (Vierge de Stuppach) », « Œuvre. Visions et archaïsmes », dans ..

Dans la mesure où la chapelle des frères Schantz est consacrée le par le cardinal Albrecht de Brandebourg, il est généralement admis que la Madone ait été achevée à cette date.

La Madone, panneau central d'un triptyque dédié à Notre-Dame-des-Neiges vignette|upright=0.8|Le Miracle des neiges, volet droit du Triptyque de Marie-des-neiges, peinture sur sapin, musée des Augustins de Fribourg-en-Brisgau

D'autre part, trois testaments rédigés par Heinrich Reitzmann les des années 1513, 1514 et 1517 évoquent la commande d'un retable sur le sujet de Notre-Dame-des-Neiges pour orner cette chapellePiero Bianconi, Le triptyque d'Aschaffenburg, « Catalogue des œuvres », dans .. Le troisième évoque une provision de 25 florins réservée à « maître Mathis, peintre » pour effectuer un panneau célébrant le Miracle des Neiges dans un retable déjà conçu, destiné à la nouvelle chapelle des frères Schantz. Il précise en outre que l'ensemble du matériel nécessaire à sa réalisation est prêt, cité par ..

Il subsiste dans la collégiale d'Aschaffenbourg l'encadrement du compartiment central de ce retable., dont les mortaises fixées par des feuilles de fer attestent le fait que des volets y ont été fixés. Il mesure de haut pour de large, alors que le socle a une profondeur de .. Ce socle porte le nom des donateurs Heinrich Reitzmann et Caspar Schantz« ». Maria-Schnee-Altar sur le site « Bildindex der Kunst und Architektur ». Lire en ligne. Page consultée le 18 juin 2014, le monogramme de Grünewald — les initiales « G. M. » avec un « N » plus petit au-dessus —, et la date de 1519, considérée comme celle de l'achèvement du triptyque. La lunette du fronton dédie quant à elle explicitement le retable à Notre-Dame-des-Neiges.

Il a été supposé que la Madone de Stuppach figurait au centre de ce triptyque, alors que le Miracle des neiges (actuellement conservé au musée des Augustins de Fribourg-en-Brisgau), en constituait le volet droit. La position de ce volet est en effet corroborée par la peinture ajoutée postérieurement sur son revers, peut-être par un élève de Grünewald, et qui représente la moitié droite d'une Adoration des magesPiero Bianconi, Le Miracle des Neiges, « Catalogue des œuvres », dans .. La nature exacte de la scène représentée sur le panneau de gauche, désormais perdu, n'a pu donner lieu jusqu'à présent qu'à de très fragiles conjectures.

La Vierge à l'Enfant et le Miracle des neiges ont donc été très certainement effectués par le même « maître Mathis », mais sur un intervalle d'environ deux ans, et selon deux commandes distinctesFrançois-René Martin, « Le Miracle des neiges », « Œuvre. Visions et archaïsmes », dans ., ce qui justifierait les écarts esthétiques ou théologiques notables entre les deux réalisations.

Malgré les travaux d'Hanns Hubach publiés en 1996, qui ont très largement contribué à clarifier la genèse de la Madone de Stuppach, cité par François-René Martin, dans ., certains historiens d'art continuent de mettre en doute son appartenance au retable de la chapelle de Notre-Dame-des-Neiges, dit aussi Triptyque d'Aschaffenbourg, et la considère comme une œuvre autonomeFrançois-René Martin, « Problèmes de reconstitution », « Œuvre. Visions et archaïsmes », dans ..

Démembrement du retable, et trajet de la Madone vers Stuppach

Le fait que la face extérieure du Miracle des neiges ait reçu, vers 1530, une Adoration des Mages suppose que les volets du triptyque, d'abord fixes, sont devenus par la suite mobiles. Le panneau central est remplacé au cours du par une autre Adoration des mages, d'Isaac Kiening. Les panneaux sont donc démembrés, et le trajet exact de la Vierge à l'Enfant tombe dans l'oubli.

Ce dernier n'est redécouvert qu'en 1809, lors de la dissolution de l'Ordre des Chevaliers Teutoniques, dans la chapelle du château de Mergentheim.. En 1812, il est acheté par le curé Balthasar Blumhofer pour son église de Stuppach, mais attribué à Pierre-Paul Rubens, notamment en raison de ses coloris éclatants.. Il est actuellement toujours conservé dans cette église.

Attribution

Son attribution à Grünewald est le fait du peintre d'Ulm Friedrich Dirr, qui restaure le tableau en 1881. Celle-ci ne réjouit d'ailleurs pas particulièrement les habitants de Stuppach, pour qui le nom de « Rubens » était bien plus flatteur que celui de « Grünewald », alors juste redécouvert, et connu seulement de quelques initiés.. Elle n'est pas totalement confirmée par l'un des tout premiers spécialistes du maître, Heinrich Alfred Schmid, qui se déplace en 1897 à Stuppach et y découvre une Madone lourdement repeinte..

Il faut attendre la restauration de 1907 par le peintre de Francfort Ettle, et surtout, l'année suivante, celle de , fondateur de l'Institut d'Histoire de l'art de Tübingen et directeur de la Stuttgarter Gemäldegalerie., pour que le nom de Matthias Grünewald s’impose définitivement. L'historique du tableau est alors globalement reconstitué par Schmid en 1911..

Restaurations successives

Au cours du , le panneau connaît plusieurs restaurations, la première en 1833. En 1854, l'église de Stuppach est rénovée en style néogothique : le nouveau cadre sculpté pour accueillir la Madone s'avère trop étroit, et le panneau doit être rogné sur chacun de ses côtés. En 1907, le tableau est à nouveau restauré à l'occasion du jubilé des cent ans de l'église de Stuppach.. L'état du tableau au début du fait alors tenir à l'historien d'art Wilhelm Fraenger des propos très durs :

vignette|gauche|upright=0.6|Détail de Dieu-le-Père dans la Nativité du Retable d'Issenheim

Entre 1926 et 1931, l'œuvre connaît de la part de Joseph von Tettenborn, de la Staatsgalerie de Stuttgart, une nouvelle restauration de très grande ampleur, et dont le résultat conditionne en grande partie son aspect actuel. Après l'élimination des repeints apparaît clairement l'état déplorable du tableau, et les outrages de cinq siècles de conservation chaotique. La Vierge notamment ne comporte quasiment plus aucune partie intacte ou qui n'ait été reprise. Si les retouches de Tettenborn ne sont pas toujours pertinentes — la figure christique située dans les nuages, dans la partie supérieure gauche du tableau, a par exemple été remplacée par un Dieu-le-Père calqué sur celui de la Nativité du Retable d'Issenheim —, cette restauration a néanmoins donné lieu à une très importante documentation — plus de cinquante négatifs de grand format sur verre, mais aussi des reproductions en couleurs —, conservée dans les archives de la Stattgalerie de Stuttgart, aujourd'hui d'une valeur inestimable..

Dans les années 1980, un vernis a été appliqué sur la surface du tableau sans la concertation des services de conservation, ce qui lui a donné un éclat non-naturel, et a renforcé visuellement les aspérités de surface.

En 2012, ce vernis a été enlevé dans le cadre d'un inventaire et d'une restauration complète effectuée à l'Office de conservation du Bade-Wurtemberg à EsslingenAndreas Menrad, « Stuppacher Madonna von Matthias Grünewald - Untersuchung und Restaurierung am Landesamt für Denkmalpflege in Esslingen », dans Denkmalpflege in Baden-Württemberg 41, 2012, .. La question de savoir s'il fallait conserver ou non le Dieu-le-Père extrapolé par Tettenborn s'est notamment posée : la décision a été, par prudence, de le conserver, puisque le rétablissement d'une figure antérieure pouvait altérer encore plus le tableau qu'il ne l'était déjà Doris Brändle, « Gottvater darf bleiben », Esslinger Zeitung, 16 juin 2012. Lire en ligne. Page consultée le 9 mai 2014.

Conservation et expositions temporaires

En très mauvais état général, le panneau n'est fondamentalement pas transportable. Il a quitté l'église de Stuppach pour la première fois depuis 1931 entre 1998 et 1999, lors de la restauration de la chapelle où il est conservé. Il a à cette occasion été exposé à la Staatsgalerie de Stuttgart et au Musée diocésain de Rottenburg am Neckar.

Il a été également présenté lors de l'exposition « Splendeurs célestes : Raphaël, Dürer et Grünewald peignant la Vierge » (« ») qui s'est tenue du au aux Musées du Vatican et à la Gemäldegalerie Alte Meister du Zwinger de Dresde. Au regard de l'état du tableau, qualifié de « ruine » par le président de l'Association des restaurateurs Volker Schaible, ce prêt a suscité la controverse.. La Madone a réintégré l'église de Stuppach en ..

Données techniques La Madone de Stuppach a été peinte sur sept planches de sapinPiero Bianconi, notice de La Vierge et l'Enfant, « Catalogue des œuvres » 27, dans ., recouvertes pour l'essentiel d'une toile très fine enduite d'un mélange de colle et de craie. Sur une sous-couche de céruse, l'esquisse préparatoire a été effectuée à la sanguine..

Contrairement à ce qui était généralement admis auparavant, et qui considérait le tableau à la tempera, les analyses effectuées en 2012 lors de la dernière restauration du tableau ont révélé que la Madone de Stuppach avait été essentiellement réalisée à l'huile, en utilisant les pigments colorés traditionnels de l'époque — et présents dans les autres peintures de Grünewald — : blanc de céruse, jaune de plomb-étain, rouge vermillon, bleu d'azurite, vert de cuivre, ocres jaune et rouge et d'autres oxydes rouges et verts.