Le procès des 66 ou procès des anarchistes de Lyon, impliquant 66 militants anarchistes, est une affaire politique jugée devant le tribunal correctionnel de Lyon le . Cette dernière a lieu dans un contexte où la commune de Paris et plus largement les insurrections communalistes de 1870-1871 ainsi que la campagne de 1871 à l'intérieur sont encore très présentes dans la mémoire collective.

Le ministère public reproche aux 66 inculpés .

Le , les prévenus lisent une déclaration pour expliquer « Ce qu'est l'anarchie et ce que sont les anarchistes » et la plupart d'entre eux sont condamnés à de lourdes peines de prison, dont Pierre Kropotkine, à cinq ans.

Le contexte thumb|right|L'explosion dans le restaurant du théâtre Bellecour de Lyon le (gravure).

Dans les années 1880, l’agitation ouvrière est particulièrement vigoureuse à Lyon, où les revendications ouvrières se font plus virulentes au début de la décennie, dans un climat de fortes tensions sociales. La région bouillonne, et pour les pouvoirs publics cette agitation est d’autant plus alarmante que Lyon a derrière elle une longue tradition révolutionnaire et abrite un mouvement anarchiste très actifConstance Bantman, Les catalyseurs du mouvement : le Procès de Lyon, Chicago, in Anarchismes et anarchistes en France et en Grande-Bretagne, 1880-1914 : Échanges, représentations, transferts, Thèse de doctorat en langues et littératures anglaises et anglo-saxonnes, université Paris 13 Nord, 2007, page 54 et suivantes..

En 1878, une grève dure éclate à Montceau-les-Mines (Bourgogne). Les gendarmes interviennent, les affrontements sont violents. En , de nouvelles émeutes de mineurs ont lieu à Montceau-les-Mines.

En juin, puis en , à Montceau-les-MinesL'Éphéméride anarchiste : 5-6 août 1882, Montceau-les-Mines (Bourgogne)., La Bande noire, une organisation syndicale anarchiste d’ouvriers mineurs de la Compagnie des Mines de Blanzy, commet ses premiers attentats contre des symboles catholiques et bourgeois.

À Lyon, dans la nuit du , deux détonations, suivies d’une formidable explosion, éclatent dans le restaurant du théâtre Bellecour dit « L’Assommoir »L'Éphéméride anarchiste : L'explosion dans le restaurant du théâtre Bellecour.. L'anarchiste Antoine Cyvoct est soupçonné, à tort, d'en être l'auteurThierry Vareilles, Histoire d'attentats politiques : De l'an 44 avant Jésus-Christ à nos jours…, L'Harmattan, 2006, page 53..

Le , un autre attentat a lieu au bureau de recrutement militaire de La VitrolerieJean Grave, Quarante ans de propagande anarchiste, Flammarion, 1973, page 155.Marc Jampy, Répression des anarchistes et de leurs journaux en 1882-1884, in Surveiller la ville, Organisation et pratiques de la police lyonnaise au , Laboratoire de recherches historiques Rhône-Alpes, , texte intégral..

Dès la mi-1882, dans la crainte de la généralisation du mouvement insurrectionnel, la police croyant ainsi juguler un complot révolutionnaire ourdi par une « Internationale Anarchiste », procède à de nombreuses perquisitions et arrestationsMichel Ragon, Dictionnaire de l'Anarchie, Albin Michel, 2008, texte intégral.. En , vingt-cinq militants de la Fédération révolutionnaire de l'Est sont arrêtés.

C'est dans ce contexte qu'est organisé ce grand procès qui rassemble sur les bancs du tribunal correctionnel de Lyon la plupart des militants anarchistes connus à cette époqueHenri Parriat (1910-1975), Société d'études des sciences naturelles et historiques, 1986, page 56., pour prouver que le gouvernement veut mettre un terme à l'agitationMichel Dreyfus, Claude Pennetier, Nathalie Viet-Depaule, La part des militants biographie et mouvement ouvrier : autour du Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Paris, Éditions de l'Atelier, 1996, page 187. et que la République ne transige pas avec l'ordreBruno Benoit, L'Identité politique de Lyon, L'Harmattan, Paris, 1999, page 79.. La région lyonnaise est alors le premier centre d'activités anarchistes en FranceJean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France, des origines à 1914, tome 1, Paris, Gallimard, 1992, page 143..

Le procès thumb|300px|right|Pierre Kropotkine au procès.

L'accusation se base essentiellement sur la loi Dufaure du , réprimant la reconstitution d'une organisation internationaleJan Bloch, La Guerre, volume 5, Guillaumin et , 1898, page 133.Thierry Maricourt, Plaidoyer pour Ravachol, Encrage, 1997, page 36. « antiautoritaire »Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France, des origines à 1914, tome 1, Paris, Gallimard, 1992, pp. 171-177., l'Association internationale des travailleurs censée avoir été reconstituée au congrès de Londres en . Elle s'appuie sur des articles publiés dans le journal libertaire Le Droit social et sur les rapports de police du commissaire spécial Perraudin.

Comme souvent dans les procès de cette nature, un agent provocateur, l'indicateur de police Georges Garraud dit Aristide Valadier, est mêlé aux événements qui précèdent l'affaire.

Pierre Kropotkine, Toussaint Bordat, Joseph Bernard présentent eux-mêmes leur défense, mais celui qui produit la plus forte impression est Émile Gautier. Son éloquence est prenante et le procureur signale, par deux fois, combien il influence l'auditoire et les jurés.

Les prévenus sont divisés en deux catégories : la première est celle des simples adhérents et la deuxième celle des « responsables ».

Le premier groupe est visé par l’article 2 de la loi des 14 et , qui punit tout individu qui .

Pour le second groupe, l'accusation s'est enrichie de l’article 3 de la même loi, qui stipule que .

Les inculpés du second groupe sont condamnés à cinq ans de prison pour Kropotkine, Gautier, Bernard et Bordat et à quatre ans de prison pour Pierre Martin.

Sur les 52 inculpés du premier groupe, 39 écopent de six mois à trois ans de prison, sans compter les lourdes condamnations par contumace.

Selon l'historien Jean Maitron, .

Une grande partie des condamnés font appel, et un nouveau procès a lieu devant la cour d’appel de Lyon, du au . Le tribunal réduit la peine de la plupart, mais la confirme intégralement pour Bernard, Bordat, Gautier, Desgranges, Bardoux, Fages, Chavrier, Coindre, Hugonnard, Sourisseau et Champalle. Kropotkine, lui, n’avait pas fait appel.

La déclaration du 19 janvier thumb|250px|right|Les protagonistes du procès.

Le dernier jour du procès, Frédéric Tressaud, après le réquisitoire, fait la lecture d’une déclaration signée par 47 des prévenus qui définissent la doctrine anarchiste dont ils se réclament.

Un procès-spectacle thumb|250px|right|La lecture du jugement d'après une gravure de presse.

Le procès des 66 est le premier procès-spectacle de prévenus qui se réclament explicitement de l’anarchisme en FranceJean Thioulouse, Jean Grave (1854-1939) journaliste et écrivain anarchiste, Presses universitaires du Septentrion, 1994, page 287.. C'est aussi un procès international qui implique des militants de nationalité russe, française, suisse et autrichienne.

Selon Constance Bantman : « Le caractère fantaisiste des inculpations (Kropotkine n’a par exemple aucun lien avec les agitations récentes), la dimension quelque peu paranoïaque du procès (l’un des chefs d’accusation retenus contre plusieurs des accusés est l’affiliation à l’Internationale, qui aurait été recréée à Londres en 1881) témoignent bien d’une volonté de décapiter « le parti » et du sentiment de menace profond déclenché par l’essor de l’anarchisme. C’est le début d’une période répressive qui annonce le mode de traitement privilégié de la question anarchiste pendant ces années : la voie répressive. Enfin, le mythe de l’organisation tentaculaire qui, dès lors et pour les dix années à venir, justifie toutes les terreurs et toutes les répressions, est déjà bien en place. »

La presse fait une grande publicité au procès, et les anarchistes l’utilisent comme une tribune majeure, notamment grâce aux déclarations des plus éminents accusés. Ainsi, Le Moniteur viennois du ne peut réprimer un commentaire admiratif : « Si nous ne partageons pas leurs opinions, admirons le caractère de ces hommes que la loi vient de frapper. Quelle rhétorique que celle de Gautier ! Quelle éloquence que celle de Bordat ! Quelle philosophie que celle de Kropotkine ! Il serait à souhaiter que notre république possédât des défenseurs analogues à ceux de la Révolution sociale. »

Lors du procès, Pierre Kropotkine déclare à ses juges que la révolution sociale est proche, « dans dix ans, cinq peut-être ». Et encore fait-il figure de pessimiste parmi les compagnons anarchistes..

Élisée Reclus bien que séjournant en Suisse et n'étant pas inculpé, écrit au juge d'instruction pour lui dire qu'il venait de passer deux mois en France et qu'il se tenait prêt à répondre à toute convocation de la justice française.

Les inculpés Les inculpés présents à la barre sontLa liste exacte des prévenus du procès des 66 est issue de la citation de l’huissier agissant sur la requête du procureur de Lyon, datée du , 2U433, dossier Crestin et autres.

Seront acquittés

Les fugitifs sont

Suites De ses cinq années passées dans les prisons française, Pierre Kropotkine tire l'ouvrage Dans les prisons russes et françaises (1887), dans lequel il décrit le système de travail, profitant à des entrepreneurs privés, mis en place dans les prisons françaises. La fréquence de la récidive lui paraît être inscrite dans le principe même de la prison, notamment parce qu'elle « tue en l'homme toutes les qualités qui le rendent mieux approprié à la vie en société »Conférence de Pierre Kropotkine, Paris, salle Rivoli, 20 décembre 1887, extraits.. Il conclut « qu'on ne peut pas améliorer une prison. Sauf quelques petites améliorations sans importance, il n'y a absolument rien à faire qu'à la démolir »Conférence donnée à Paris en 1887, cité par Jean-Claude Vimont, La Prison. À l'ombre des hauts murs, Gallimard, Paris, 2005, p. 100..

À terme, les condamnations de Lyon sont loin d’avoir l’effet voulu et éveillent l’intérêt de catégories nouvelles, attirées par l’aura sulfureuse de l’anarchisme, comme les bourgeois, artistes et simples snobs qui se rapprochent alors des milieux libertaires. Mais le procès de Lyon marque un coup d’arrêt pour l’anarchisme régional et national. Il désorganise partiellement le mouvementEmmanuel Germain, La Bande noire : société secrète, mouvement ouvrier et anarchisme en Saône-et-Loire (1878-1887), revue électronique Dissidences, n°3, printemps 2012, texte intégral., puisque d’importants militants sont condamnés et envoyés en prison, tandis que Jean Grave s’exile en Suisse où il devient le principal rédacteur du Révolté.

Sources primaires

Condamnations en première instance du procès des soixante-six sur Wikisource

Médiagraphie Bibliographie et sources Le Procès des anarchistes devant la police correctionnelle et la cour d’appel de Lyon, Cour d'appel, Imprimerie nouvelle, 1883, , Ulan Press, 2012, texte intégral. Thierry Maricourt, Histoire de la littérature libertaire (en France), Albin Michel, 1990, page 439. Jean Maitron, Le mouvement anarchiste en France, des origines à 1914, tome 1, Paris, Gallimard, 1992, pp. 171-177. Michel Ragon, Dictionnaire de l'Anarchie, Albin Michel, 2008, texte intégral. Jean-Didier Vincent, Élisée Reclus, géographe, anarchiste, écologiste, Robert Laffont, 2010, extraits en ligne. Laurent Gallet, Machinations et artifices : Antoine Cyvoct et l’attentat de Bellecour (Lyon 1882), Atelier de création libertaire, 2015, présentation éditeur. Marcel Massard, Laurent Gallet, Histoire du mouvement anarchiste à Lyon, 1880-1894, suivi de Aspects de la vie quotidienne des anarchistes à Lyon à la fin du , Atelier de création libertaire, 2016, présentation éditeur. Vincent Banssillon, Lyon, capitale de l’anarchisme 1860/1890 (5/5), Histoires lyonnaises, , .

Travaux universitaires Marcel Massard, Histoire du mouvement anarchiste à Lyon 1880-1894, DES, Lyon, 1954, .