En Argentine, il est d’usage de nommer Patagonie rebelle (en ) ou Patagonie tragique (Patagonia trágica) la lutte menée entre 1920 et 1921 par des travailleurs insurgés, principalement anarcho-syndicalistes, dans la province de Santa Cruz, en Patagonie argentine.
Le conflit débuta par une grève des journaliers agricoles et des ouvriers de l’industrie de la viande, qui se termina dans un premier temps par la conclusion d’un accord avec le patronat sur la base d’une plateforme de revendications des travailleurs. Cependant, lorsqu’il apparut que le patronat n’avait pas l’intention de respecter l’accord signé, et que déjà des mesures de rétorsion étaient prises à l’encontre des meneurs de la grève, le conflit social dégénéra en une grève insurrectionnelle, qui fut durement réprimée par les troupes de l’Armée argentine dépêchées sur place par le gouvernement central d’Hipólito Yrigoyen, alors président en exercice, et commandées par le lieutenant-colonel Héctor Benigno Varela. Lors de cette répression, féroce et disproportionnée, quelque ouvriers furent passés par les armes. Un an plus tard, Varela périt dans un attentat à la bombe perpétré à titre de vengeance par Kurt Gustav Wilckens, anarchiste allemand.
Déroulement des événements La Fédération ouvrière régionale argentine (FORA) avait fondé à Río Gallegos, dans la province de Santa Cruz, la Sociedad Obrera (Société ouvrière) de Río GallegosLa Sociedad Obrera fut fondée à Río Gallegos vers 1918 et disposait d’une imprimerie et d’une école. Elle publiait la revue 1° de Mayo (litt. Mai). Elle envoyait des délégués dans tous les grands domaines agricoles et était surveillée par la police. Cf. Osvaldo Bayer, La Patagonia Rebelde, tome I, éd. Booket, Buenos Aires, 2004., dirigée par l’anarchiste espagnol Antonio Soto, connu sous le sobriquet de el Gallego (le Galicien) Soto. Santa Cruz était une zone de production de laine qui dépendait de l’exportation et s’appuyait sur la grande propriété foncière de la région d’une part, et sur l’implantation de sociétés frigorifiques anglaises d’autre part. Avec la fin de la Première Guerre mondiale, le prix des exportations primaires de Patagonie s’affaissa ; la baisse de la demande des stocks de laine accumulés depuis la fin de la guerre, et la chute du prix de la laine de à , ramenant ce prix à son niveau normal de cotation en temps de paix, provoquèrent une crise régionale. Celle-ci toucha les exploitants des grands domaines et les négociants, mais se répercuta plus durement encore sur les ouvriers lainiers et les journaliers agricoles, qui vivaient dans des conditions misérables. La journée de travail normale des ouvriers était alors de 12 heures, celle des tondeurs et des muletiers avoisinait les 16 heures, et le dimanche était l’unique jour de repos. Les salaires, infimes, étaient souvent payés sous forme de bons ou en monnaie étrangère, laquelle était, lorsqu’il s’agissait ensuite de l’échanger dans les commerces, acceptée en dessous de sa valeur.
vignette|400px|Façade du local de la Sociedad Obrera de Río Gallegos (1920).
Une grève de protestation déclenchée en contre l’arbitraire des autorités policièresLa Sociedad Obrera avait sollicité auprès du commissaire Ritchie la permission de rendre un hommage au pédagogue libertaire Francisco Ferrer y Guardia. Ritchie ayant refusé de donner son autorisation, les ouvriers déclenchèrent une grève de 48 heures. En outre, le 19 octobre, le gouverneur Correa Falcón fit mettre en détention les participants à une réunion tenue dans le local de la Sociedad Obrera, ce qui donna lieu, en réaction, à un arrêt de travail général., le boycott décidé contre trois commerçants liés à la Sociedad Rural, puis l’arrestation des dirigeants de la Sociedad Obrera, exacerba l’antagonisme entre travailleurs et patronat. Des délégués arrivèrent alors de toute la province et discutèrent des exigences à opposer à la Sociedad Rural. Les ouvriers affiliés à la Sociedad Obrera de Río Gallegos présentèrent ensuite au patronat une plateforme de revendications tendant à améliorer leurs conditions de travail.
Entre autres demandes, les ouvriers exigeaient qu’il fût interdit d’héberger plus de trois hommes dans un logis de , que chaque ouvrier eût droit tous les mois à un paquet de bougies Pendant l’hiver patagonien, les jours sont très courts et les magasins des propriétaires agricoles faisaient payer jusqu’à 80 centavos un paquet de bougies qui n’en coûtait que 5. Cf. Osvaldo Bayer, La Patagonia rebelde, tome I, éd. Booket, Buenos Aires, 2004., et que le samedi fût jour chômé ; étaient exigés en outre une amélioration des rations alimentaires, un salaire mensuel minimum de 100 pesos, et la reconnaissance de la Sociedad Obrera comme seul représentant légitime des travailleurs, ceci impliquant que le délégué nommé comme médiateur entre les parties en conflit eût à être agréé comme tel. Ce cahier de revendications fut cependant rejeté par l’organisation regroupant les propriétaires terriens, la Sociedad Rural. Les travailleurs ripostèrent en décrétant la grève générale dans toute la province de Santa Cruz.
Première grève La grève générale fut déclarée le . Le eut lieu une tentative d’assassinat du dirigeant Antonio Soto, mais celui-ci en réchappa. Le , lors d’une assemblée à la Sociedad Obrera, une nouvelle proposition, sous la forme d’un de revendications, fut transmise à la Sociedad Rural, laquelle proposition fut acceptée par un groupe limité de propriétaires le . À Puerto Deseado et à Puerto San Julián également la grève générale fut décrétée ; celle-ci, à laquelle se joignirent les cheminots et les employés des grands magasins La Anónima, était dirigée par des anarchistes. Le , la police tua le gréviste Domingo F. Olmedo.
La Sociedad Obrera, réunie en assemblée pour discuter de la marche à suivre, radicalisa ses positions, la tendance de la FORA du Congrès (anarchiste) l’emportant en effet sur celle de la FORA du Congrès (syndicaliste). Antonio Soto se rendit clandestinement à Buenos Aires pour demander appui et solidarité au Congrès de la FORA qui se tenait à ce moment.
vignette|200px|Le gouverneur Edelmiro Correa Falcón.
Entre-temps, les grévistes prenaient en otage des policiers, des propriétaires fonciers et des employés administratifs des établissements ruraux, capturant armes et provisions pour les besoins de leurs propres colonnes mobilisées. Jusqu’à ce moment, des faits de violence graves ne s’étaient pas encore produits, à l’exception des actes commis par une bande anarchiste emmenée par Alfredo Fonte, alias El Toscano, qui avait pris d’assaut un certain nombre de fermes, notamment le domaine El Campamento, assailli le par El Toscano et son associé El 68.
Dans la région du lac Argentino, les ouvriers s’organisèrent en colonnes et, faisant escale dans les différentes exploitations agricoles, s’attachèrent à y soulever la main-d’œuvre. Pour se soustraire à la répression policière, ils se déplaçaient sans cesse d’un lieu à un autre, pour finalement se diriger sur la ville de Río Gallegos. Le , alors qu’ils approchaient du lieu-dit El Cerrito, la police les attaqua à l’arme à feu. L’affrontement fit plusieurs morts et blessés parmi les policiers et les ouvriers. Cet incident fut par la suite manipulé par les organes de presse assujettis à la Sociedad Rural, au gouverneur Edelmiro Correa FalcónLa Sociedad Obrera avait dénoncé Correa Falcón comme étant le gouverneur par intérim et secrétaire de la Sociedad Rural. et à la Ligue patriotique argentine, pour faire accroire à l'opinion publique que la province tout entière était en proie au banditisme anarchiste. Le but de ces milieux était d’inciter le gouvernement national présidé par Hipólito Yrigoyen à engager la répression contre le mouvement ouvrier.
Le , les ouvriers s’emparèrent du domaine agricole La Anita, prenant en otage ses propriétaires et le commissaire Micheri, puis dans la foulée occupèrent la ferme La Primavera. Le , le nouveau gouverneur de Santa Cruz, le capitaine Ángel Ignacio Yza, de tendance yrigoyéniste, arriva en Patagonie, en remplacement de Correa Falcón. Sa politique cependant en sera une de conciliation, s’efforçant à trouver des règlements pacifiques entre les parties. Entre-temps, les troupes de l’armée fédérale commandées par le lieutenant-colonel Héctor Benigno Varela débarquèrent à Puerto Santa Cruz le et se mirent aussitôt en route pour Río Gallegos.
Le gouverneur Yza et Varela convinrent d’éviter la répression et s’entretinrent avec les grévistes à la ferme El Tero le . Les conditions qu’ils posèrent à ceux-ci portaient que les armes eussent à être déposées et les otages relâchés. En contrepartie serait satisfaite une grande partie des revendications des travailleurs, après acceptation d'un accord déjà proposé par les patrons aux ouvriers à la date du . Ledit accord disposait ce qui suit :
Le lendemain, la grève fut levée, tandis que régnait une atmosphère de triomphe dans la Sociedad Obrera. Cependant, El Toscano et sa bande avaient pour leur part refusé d’accepter la médiation et s’en furent se mettre à l’abri dans l’intérieur de la province, en emportant la plupart des armes, pour prévenir leur confiscation. Le conflit toutefois parvint à un début de solution à travers la sanction arbitrale du gouverneur Yza, laquelle fut acceptée par les parties et homologuée par le ministère fédéral du Travail le .
À la suite de l’accord avec le gouverneur Yza, les troupes de Varela s’en retournèrent à Buenos Aires en Osvaldo Bayer ainsi que Felipe Pigna relatent l’épisode suivant : Sa mission accomplie, Varela et son régiment, le de cavalerie, se disposent à partir. Avant de s’embarquer, un grand fermier est pris de doutes sur le maintien de la paix sociale et dit à Varela : « Vous vous en allez, et la même chose recommencera », à quoi Varela répondit : « S’ils se soulèvent à nouveau, je reviendrai et les fusillerai par dizaines ». Cf. Sangrientas huelgas patagónicas, art. de Felipe Pigna, Clarín, 12 août 2007.. L’accord fut cependant loin d’être respecté, le patronat engageant en effet, dans les fermes et dans les ports de la province de Santa Cruz, une série de mesures de rétorsion contre les participants aux grèves. Les forces de police, assistées de milices parapolicières composées de membres de la Ligue patriotique du nationaliste Manuel Carlés, entrèrent en action.
Intermède et approfondissement du conflit