La domerie d'Aubrac, également hôpital d'Aubrac, est un ancien monastère français situé sur le haut-plateau d'Aubrac dans le village d'Aubrac, dans le département de l'Aveyron en région Occitanie.

Fondée entre 1108 et 1125 par l'abbaye Sainte-Foy de Conques à l'initiative d'Adalard, grand personnage flamand, elle échappe rapidement au contrôle du monastère rouergat et devient au cours des siècles suivants un acteur politique et économique de premier plan dans la région. Outre sa fonction d'accueil des malades et des indigents, l'hôpital est une étape importante sur la via Podiensis, un des chemins de Compostelle. Les religieux sont dépossédés de leurs biens en 1791, au cours de la Révolution française. Le monastère est abandonné et la plupart de ses bâtiments disparaissent pendant les décennies qui suivent.

Fondation Le contexte : l'Aubrac entre les Après avoir été dominé jusqu'au par les puissances comtales de Gévaudan, de Clermont et de Rouergue, le plateau d'Aubrac est divisé au entre les nombreuses seigneuries laïques situées à sa périphérie, qui nourrissent des rivalités et entretiennent des conflits pour y exercer leur dominationIl s'agit des seigneuries laïques contrôlées par les familles Nonette, Saint-Urcize, Apcher, Canilhac, Peyre, Belvezet et Calmont.. Le haut intérêt porté pour ces terres s'explique par une volonté de contrôle de leurs grands axes de circulation, comme en témoignent notamment la concurrence par vassaux interposés entre les Saint-Urcize et les Peyre à Montgros, aux Salhiens et à Marchastel, autour de la voie de passage majeure héritée de l'AntiquitéCet axe de communication médiéval d'importance régionale suit l'ancienne voie romaine qui conduisait de Saint-Bertrand-de-Comminges à Lyon (section Rodez-Javols), signalée dans la table de Peutinger, et dont les nombreux vestiges mis au jour sur le plateau d'Aubrac ont permis de préciser le tracé local. , les affrontements entre les Canilhac et les Peyre pour le contrôle de la Boleyra, voie qui suit sur le haut-plateau le tracé entre Gévaudan et Rouergue, mais également l'âpre conflit direct sur le versant aveyronnais de l'Aubrac, entre les Nonette et Saint-Urcize d'une part et les Calmont d'autre part, pour le contrôle du principal accès au haut-plateau depuis la vallée du Lot et du « chemin du sel » situé près de Saint-Côme-d'Olt.

Les convoitises pour le plateau d'Aubrac sont renforcées par la montée d'un enjeu économique et démographique et par la nécessité de s'en assurer la maîtrise : entre les , le plateau connaît en effet une période de défrichements et de mise en valeur des terres et de peuplement sans précédent, à travers l'implantation de nombreux « mas » paysans, pratiquant polyculture et élevage ovin.

Conques et la fondation de l'hôpital vignette|La donation d'Adalard destinée à fonder l'hôpital d'Aubrac figurant dans le cartulaire de Conques. L'abbaye de Conques, qui participe du mouvement régional de la Paix de Dieu, destiné à pacifier les territoires soumis à l'époque aux exactions des seigneurs locaux, a étendu pendant le ses implantations sur la planèze de Saint-Flour à Tanavelle, Valuéjols, et Ussel, mais aussi à la vallée du Lot, d'Entraygues-sur-Truyère à Espalion et Pomayrols. À la fin du , le monastère n'est présent aux abords du plateau d'Aubrac qu'à Lacalm, où il possède l'église et le village, mais la situation évolue au début du grâce à la seigneurie de Peyre, cette dernière lui faisant don des mas et de l'église de Prinsuéjols, ainsi que du domaine de Malbouzon, afin d'y créer une sauveté. La tentative de Conques destinée à créer autour de 1105 une sauveté à Nasbinals, s'avère néanmoins être un échec.

C'est dans ce contexte qu'entre 1108 et 1125, l'abbaye de Conques se voit confier la création de l'hôpital d'Aubrac, à l'initiative d'Adalard, grand personnage flamand étranger à la région et neutre, ce dernier lui faisant don à cet effet d'un terrainÀ la même époque, Adalard s'engage auprès de Conques à fonder un autre « lieu de paix », la sauveté de Malessagne sur la planèze de Saint-Flour. . Cependant, Aubrac échappe rapidement après sa fondation au contrôle de Conques, sans que les raisons précises en soient connuesPour des raisons inconnues, toutes les archives se rapportant aux premières décennies de l'hôpital d'Aubrac ont disparu, absence ayant alimenté de nombreuses légendes autour de sa fondation. En ce qui concerne le retrait de Conques, les historiens de ce monastère indiquent que le premier quart du correspond au début de son déclin et de l'hémorragie de ses possessions. Gérard Pradalié émet par ailleurs l'hypothèse d'un conflit entre Conques et l'évêque de Rodez, soutien de l'hôpital d'Aubrac. . En 1162, la protection du pape Alexandre III et l'octroi par l'évêque de Rodez Pierre II aux chanoines d'Aubrac d'une règle inspirée des préceptes de Saint-Augustin, affirment l'indépendance de l'hôpital vis-à-vis de l'abbaye rouergate. Du fait de la fonction d'accueil des pauvres et des malades, mais aussi des pèlerins de Compostelle développée par le monastère, ses religieux sont communément appelés « hospitaliers ».

Histoire vignette|redresse|Les vestiges de la domerie d’Aubrac. L'expansion de la seigneurie Insérée dans un dense réseau de pouvoirs locaux, la constitution de la seigneurie d'Aubrac prend du temps et ne se termine qu'à la fin du . La bulle pontificale de 1162 accordant la protection papale au monastère, ne mentionne encore que sept dépendances, dont deux seulement sur le versant lozérien du plateau. Un siècle plus tard, en 1267, l'hôpital d'Aubrac est devenu une des principales puissances de l'Aubrac lozérien, grâce aux dons des seigneuries de Saint-Urcize, de Canilhac et d'Apcher, et y possède les villages et églises de La Fage-Montivernoux et Nasbinals, mais aussi trois granges et plus de 80 mas ou lieux-dits. Ces possessions lui permettent de contrôler le chemin de la Boleyra et son croisement avec la voie d'origine antique. Sur le versant aveyronnais, l'hôpital a notamment déjà étendu à cette date son influence sur les villages et les églises de Prades et Condom, mais doit attendre 1270 pour prendre en partie possession du village de Saint-Chély-d'Aubrac et 1284 de son église, avant de s'implanter en 1294, partiellement là encore, dans la seigneurie d'Aurelle.

Au-delà de l'Aubrac, l'hôpital a également acquis des possessions dans la proche région, près de Marvejols, de Chaudes-Aigues, de Saint-Côme-d'Olt et au sud du Lot, en particulier à Bertholène dans la vallée de l'Aveyron. D'autres sont même beaucoup plus lointaines, comme à Najac, Anduze et l'Isle-en-Dodon.

Dans la plupart des cas, les donateurs conservent la propriété éminente, tandis que l'hôpital bénéficie pour sa part des droits qui lui sont liés. Ces possessions lui procurent ainsi d'importants revenus : outre les droits levés sur la circulation des hommes, des animaux et des marchandisesEn plus de la levée de ces droits de passage, l'hôpital bénéficie pour lui-même d'exemptions de droits de passage accordées par les seigneurs locaux., l'hôpital perçoit l'acapte, la taille, les dîmes, les carnalages, les champarts et les oblies, tandis que les paysans travaillant sur ses propres terres lui doivent corvées et service militaireEn 1276, les habitants du Serre de Condom-d'Aubrac se dressent contre l'hôpital et obtiennent la mise en place d'une charte établissant leurs droits et obligations, témoignage du caractère pesant des prélèvements opérés par la seigneurie d'Aubrac. En 1405, le dom allant jusqu'à revendiquer tailles et corvées à merci, ceux-ci se dressent une nouvelle fois pour maintenir les droits inscrits dans la charte de 1276 et n'obtiennent gain de cause qu'après avoir fait appel au juge royal des Montagnes, puis en second appel, à la cour royale de Villefranche-de-Rouergue. . Il partage sur ses possessions un pouvoir de justice avec les seigneurs locaux, mais aussi avec le roi. Ceux-ci se réservent généralement le droit de haute justice, sauf à Aubrac même, où l'hôpital élève ses fourches patibulaires.

En 1437, la domerie d'Aubrac tombe en commende. La commende de l'hôpital est d'abord donnée aux nobles du Rouergue Pierre d'Estaing, Jean-Pierre d'Estaing et Antoine d'Estaing, puis aux cardinaux Georges d'Armagnac, François d'Escoubleau de Sourdis, Jules Mazarin, Octave de Bellegarde, à l'archevêque de Bourges Anne de Lévis de Ventadour, et au cardinal Louis Antoine de Noailles. En 1695, ce riche bénéficeEn 1699, le revenu annuel de l'hôpital d'Aubrac s'élevait à livres : . Il était estimé en 1782 à livres, dont revenant au dom : Didier Robert de Vaugondy, Encyclopédie méthodique, Géographie moderne, tome 1, Paris, Panckoucke, 1782, page 194. passe aux mains de Gaston de Noailles, évêque de Châlons. Pour lutter contre le relâchement des religieux, Gaston de Noailles fait appel aux Génovéfains mais ces derniers abandonnent, ne s'adaptant pas au rude climat de l'Aubrac. En 1697, Gaston de Noailles entre en pourparlers avec Jean III de Valbrune de Bélair, abbé de Chancelade. L'accord établi entre le dom d'Aubrac et l'abbé de Valbrune est approuvé par lettres patentes du roi en décembre 1698. Elles sont enregistrées par le parlement de Toulouse en 1699. Le , l'évêque de Rodez donne son consentement et permet aux religieux de Chancelade de prendre possession de la domerie d'Aubrac. Les religieux sont comme leurs prédécesseurs des chanoines réguliers de Saint-Augustin, mais ont continué comme eux à être appelés hospitaliers.

La spécialisation pastorale Au , les installations paysannes engagées depuis le sur les terres du plateau d'Aubrac sont en reflux et la plupart des mas sont désertés. L'hôpital entreprend de systématiser la formation de pâturages d'estive destinés à accueillir en location les troupeaux transhumants alors en essor dans la vallée du Lot et sur les causses. À la fin du , la mainmise de l'hôpital sur les pâturages d'altitude existants au détriment des seigneuries concurrentes, la création par le monastère de nouveaux pâturages sur les terres paysannes communautaires ou sur les zones abandonnées, et la transformation de cet ensemble en vastes unités de location d'environ 100 à , les « montagnes », sont achevées. Vers 1400, les hautes terres d'Aubrac accueillent chaque été au sein de la trentaine de « montagnes » ainsi constituéesPendant les siècles qui suivent, ces unités pastorales sont souvent divisées en unités de plus petite dimension, en ajoutant à leur nom d'origine les adjectifs « haut », « du milieu », ou « bas »., plusieurs milliers de bovins ou d'ovins destinés à la boucherie. Ces troupeaux appartiennent à des seigneurs laïcs (comte d'Armagnac, seigneur de Séverac) ou ecclésiastiques (abbayes de Nonenque et de Marcilhac), ou encore à des entrepreneurs de transhumance, marchands d'animaux, ou bouchers. S'y adjoint le troupeau de l'hôpital, qui redescend pendant l'hiver dans ses possessions du bas-pays. Cette activité se spécialise progressivement dans la transhumance bovine. Elle participe pour une part importante des revenus de l'hôpital et permet à certains marchands et négociants régionaux ou locaux de constituer d'importantes fortunes par la vente des animauxIl s'agit notamment pour ce qui concerne le plateau d'Aubrac, de négociants des villages de Saint-Urcize et Nasbinals, où se tiennent à cette époque des foires aux animaux.. Elle atteint son point culminant au milieu du et aboutit à la création des paysages pastoraux qui caractérisent encore le haut-plateau d'Aubrac au début du .