Charlotte Delbo, née le à Vigneux-sur-Seine et morte le à , est une écrivaine française, résistante et rescapée des camps de concentration nazis, dont son œuvre est un témoignage à la fois poétique, théâtral et narrativisé.
Issue d'une famille d'immigrés italiens, membre des Jeunesses communistes, elle débute comme assistante du metteur en scène Louis Jouvet et comme rédactrice à la revue communiste Les Cahiers de la jeunesse, dirigée par Paul Nizan et Luc Durtain. Elle s'engage en 1941 dans la Résistance avec son mari Georges Dudach qui sera arrêté avec elle et fusillé au Fort Mont-Valérien en 1942. Charlotte Delbo est déportée à Auschwitz-Birkenau de à , dans le convoi du dit « le convoi des 31000 » qui comprend , résistantes pour la majorité d'entre elles. Elle est transférée au camp de Ravensbrück de à et sera l'une des 49 rescapées de ce convoi.
De cette expérience naît un engagement littéraire et moral : elle se jure d'écrire pour celles qui ne reviendront pas, pour restituer la mémoire et la voix des disparues, ses . Entre 1946 et 1982, elle publie six œuvres polymorphes. Revenue des camps, elle s'engage comme intellectuelle et dénonce la guerre d'Algérie. Elle sera la première à s'opposer publiquement aux thèses négationnistes de Robert Faurisson.
Biographie Origines et formation Ses parents sont des immigrés italiens. : son père, Charles Delbo (mort en 1941), chef monteur-riveteur et originaire de la Sarthe est le fils d’un Italien (d’origine vaudoise) qui a fui la crise économique de son pays. Sa mère, Erminie Delbo née Morero (morte en 1971), est née à Torre Pellice, dans le Piémont et a quitté son pays à dix-huit ans. Elle n’a pas de profession.
Charlotte Delbo est l’aînée d’une fratrie de quatre enfants – dont l’un, Daniel, engagé en 1944 « pour aller chercher sa sœur [à Auschwitz] » est tué au printemps 1945. Elle naît le à Vigneux-sur-Seine, en Seine-et-Oise (actuelle Essonne).
Elle n’a aucun diplôme : dans ses archives personnelles disponibles à la BnF, trois de ses CV sont conservés et il y a des changements. Dans l’un, elle aurait obtenu un baccalauréat ès lettres à Nice. Dans un autre, elle aurait obtenu trois certificats à La Sorbonne : en Histoire moderne, en Histoire de la philosophie et en Histoire de la sociologie. Dans le dernier — celui de 1960 pour rentrer au CNRS — elle dit n’avoir aucun diplôme. Les deux premiers diplômes sont introuvables, c’est donc le troisième qui est admis.
Elle suit tout de même une formation de sténodactylographie bilingue anglais. Elle travaille dès dix-sept ans dans la société Duco puis de 1933 à 1936 dans une société coloniale française, L’Africaine Occidentale, d’importation de bois de Côte d'Ivoire, du Sénégal, de la Mauritanie, du Soudan, de la Guinée et du Togo.
Elle adhère en 1932 aux Jeunesses communistes puis en 1936 à l'Union des jeunes filles de France. fondée par Danielle Casanova. Elle « fait de la philosophie » de 1930 à 1934 : elle assiste aux cours du soir d’Henri Lefebvre dans des locaux de La Sorbonne, cours sur la demande d’une association d’étudiants de gauche. Elle y rencontre Georges Dudach le , jeune militant communiste qu’elle épouse le à la mairie du 3e arrondissement de Paris
Elle rédige à partir d’ des articles dans la revue Les Cahiers de la jeunesse, dont Georges Dudach est le rédacteur en chef et qui est dirigée par Paul Nizan et Luc Durtain. Elle y écrit des articles littéraires — sur les romans d’André Malraux, Jean Giono, Alberto Moravia, Ernest Hemingway, William Faulkner, Henry de Montherlant, Charlotte Brontë et Pearl Buck — et culturels — dont un titré « Mission de la pensée française ». Pour le numéro 3 des Cahiers, elle interview Louis Jouvet, comédien, metteur en scène, directeur de l’Athénée et professeur au Conservatoire. Frappé par la qualité de sa transcription, il l’engage comme assistante personnelle à partir de . Jusqu’en 1940, elle prend en notes les cours de Jouvet au Conservatoire, notes qui deviendront deux volumes publiés par Gallimard.
Elle continue son activité à l’Athénée lors de l’invasion de la Pologne par l’Allemagne puis lors de la « drôle de guerre ». Louis Jouvet décide alors de monter L'École des femmes et de lancer une tournée pour fuir Paris : les autorités allemandes lui ont interdit de monter des pièces de Jean Giraudoux ou Jules Romains, censure oblige, et lui ont demandé de nommer les éventuelles personnes juives travaillant pour lui. Delbo est chargée des ausweiss (laissez-passer), délivrés au siège du Militärbefehlshaber in Frankreich (Haut commandement militaire allemand en France) au Majestic. Après avoir été acclamée à Paris, la pièce s’exile en Suisse, au Portugal puis au Brésil et en Argentine, à partir de . En septembre, en apprenant que des résistants communistes sont fusillés et que son mari est en grand danger, Charlotte Delbo décide de rentrer, malgré les mises en garde de Jouvet. Elle arrive au Portugal le à bord du Bagé, paquebot qui sera coulé à son retour vers le Brésil d’où elle était partie.
Résistance et arrestation vignette|Plaque commémorative au 93, rue de la Faisanderie ( de Paris). Charlotte Delbo vit dans la clandestinité avec son mari. Elle est chargée de l'écoute de Radio Londres et de Radio Moscou qu'elle prend en sténo.
Alors qu'ils travaillent à la parution du premier numéro de Les Lettres françaises, dont Jacques Decour est le rédacteur en chef, Charlotte Delbo et Georges Dudach sont arrêtés le , à leur domicile, au 93, rue de la Faisanderie, dans le , par cinq policiers des Brigades spéciales, dans le cadre d’une importante enquête et de filatures très organisées qui visent le mouvement intellectuel clandestin du Parti communiste français. Pierre Villon, qui se trouvait avec eux, réussit à s'échapper par la fenêtre de la salle de bain avant que les hommes des Brigades spéciales ne s'aperçoivent de son exfiltration..
Charlotte Delbo et Georges Dudach sont arrêtés en même temps qu’une centaine de résistants dont Maï et Georges Politzer, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Jacques Decour, Jacques Solomon et Hélène Solomon-Langevin..
Emprisonnement et déportation vignette|Entrée d'Auschwitz avec l'inscription (« le travail rend libre »).|alt=|gauche Les hommes du groupe subissent des tortures. Les femmes sont jusqu'au où elles sont remises à la Gestapo et fichées Nuit et brouillard.
Georges Dudach est fusillé au Fort du Mont-Valérien le , à l'âge de .
Charlotte Delbo est incarcérée à la prison de la Santé, à Paris, jusqu'au , puis au fort de Romainville où se retrouvent la plupart des venant de toute la France et issues de différentes classes sociales, qui formeront le groupe de 230 femmes dans « le convoi des 31000 » déportés parti de Compiègne le . Il s'agit, pour des raisons encore inexpliquées, du seul convoi de déportées politiques françaises envoyé à Auschwitz..
Ces femmes ont marqué l'histoire de Birkenau : elles entrent en chantant La Marseillaise.. La force de leur solidarité depuis le Fort de Romainville permet à d'entre elles de rentrer.Elle écrit à propos du numéro , dans Le Convoi du 24 janvier, page 102 : ..
Charlotte Delbo est affectée aux commandos les plus durs (assèchement des marais et démolitions). À partir de , grâce à l’organisation solidaire et politique des déportées entre elles, Charlotte Delbo et quelques-unes de ses compagnes sont envoyées au petit camp agricole de Raïsko. Des conditions moins dures leur permettent de reprendre vie et de monter une pièce de théâtre : le Malade imaginaire de Molière..
Le , elle est transférée à Ravensbrück parmi un petit groupe de huit. C’est là qu’elle échange sa ration de pain contre un exemplaire du Misanthrope de Molière. Le soir, elle l’apprend par cœur, et se le récite pour tenir pendant les appels interminables. Le , Charlotte Delbo fait partie des Françaises emmenées en Suède par la Croix Rouge suédoise.
Après la guerre Au début de 1946, elle vient en convalescence au Mont-sur-Lausanne (Suisse), à la pension Hortensia, une des 9 maisons d'accueil mises sur pieds par l'ADIR et son Comité d'aide en Suisse. Pendant ce séjour elle commence son travail d'écriture, publiant en particulier 2 nouvelles dans le mensuel féminin suisse Annabelle. Elle se lie aussi d'amitié avec Ida Grinspan. Après ce séjour, elle retravaille auprès de Louis Jouvet jusqu’en 1947. Puis, elle trouve un emploi à l’ONU (Genève) comme traductrice interprète. Elle y travaille jusqu’en 1960 à différents emplois, dont un d’une année (1949) à Athènes.
En 1959, elle participe à un voyage d’observateurs organisé par l’ONU qui lui permet de traverser une partie de l’URSS. Elle en ressent un immense désappointement de ce qu’elle avait imaginé du socialisme réel. Elle découvre la réalité sociale et culturelle de la Russie soviétique, considère qu’elle a été le jouet d’une mystification et que tout était donc faux.
Elle rentre à Paris en , opposée à la guerre d’Algérie. Elle trouve un emploi, au CNRS, auprès d’Henri Lefebvre. Elle transcrit ses cours à l’Université, tape ses manuscrits, suggère des corrections, débat avec lui, écrit des articles pour la Revue française de sociologie.
En 1961, elle achète dans le Loiret une maison de campagne pour y séjourner avec ses amis, l'ancienne gare de Breteau, la « plus petite gare du monde », écho d’Auschwitz, « la plus grande gare du monde ».
En 1974, elle sera la première à réagir aux propos négationnistes de Robert Faurisson.
Elle voyage en Grèce et en Italie, ses pays de prédilection, aux États-Unis, en Espagne, au Portugal, en Écosse.
On lui découvre un cancer du poumon au début des années 1980, elle décède à l’Hôtel Dieu à Paris, le ..
L'œuvre « Puisque j’ai eu le privilège d’être témoin de ce paroxysme de l’histoire, d’y participer, la chance d’en revenir et la capacité d’écrire, eh bien il n’y avait plus qu’à écrire ».
Pour Michael Rothberg, l’œuvre de Charlotte Delbo « compte parmi les réponses les plus implacables aux camps nazis publiées dans quelque langue que ce soit. ».
« Charlotte Delbo a écrit avec une lucidité éprouvante les scènes vécues. Elle en a fait des tableaux aux arêtes coupantes. C’est un au-delà du monde, qui est dépeint, où ne s’entendent plus les cris d’épouvante de celles qui sont au bord des mourantes. L’épreuve de la lecture est métamorphosée par son écriture, le rythme, les mots choisis, ce qu’ils contiennent d'émotion, d’amour, de saisissante conscience. Les quelques images qui se détachent dans le récit agissent comme un baume sur le lecteur, au milieu du terrible qui est lu ».
Aucun de nous ne reviendra À son retour de déportation, dès qu’elle « a pu tenir debout et tenir une plume », comme elle le disait, elle écrit Aucun de nous ne reviendra, titre emprunté à un vers d’ApollinaireJacques Chancel, Radioscopie : Charlotte Delbo, sur France Inter . Encore imprégnée du traumatisme, elle y décrit avec acuité une suite de scènes de Birkenau dont la chronologie est éclatée. Son livre ne commence pas par leur arrivée, mais par l’arrivée d’un convoi de juifs de l’Est de l’Europe dont elle s’attache à montrer l’humanité des personnes descendant du train. Le titre qui inclut les rescapés « exprime l'idée selon laquelle les rescapés ne sont pas vraiment revenus ». Elle raconte celles qui étaient « nos camarades d’hier », ce qu’elles subissaient dans les commandos, derrière la vision des cadavres gelés entassés dans la cour du bloc. Des poèmes alternent avec les récits et scandent le rythme de la lecture. Elle rend les sensations éprouvées avec une langue précise, économe en mots, et des images saisissantes de force poétique. L’influence des mises en scène de Jouvet qui travaillait l’illusion poétique pour rendre l’action, se retrouve dans le caractère pictural des tableaux qu’elle décrit.