La crise du est une succession de désastres qui affectèrent une vaste région s’étendant de l’océan Atlantique jusqu'à l’Asie centrale entre environ 940 et environ 1150. Entre ces deux dates, l’Empire byzantin, les principautés chrétiennes orientales et les principaux États musulmans furent secoués par des troubles politiques profonds et des crises économiques importantes. Ces catastrophes se sont traduites par une nette diminution de l’importance des mondes musulman et byzantin par rapport à l’Inde, la Chine et l’Europe à partir de la fin du Moyen Âge.

Les événements qui ont secoué les mondes arabe, byzantin et persan pendant la crise du n’ont que récemment été liés entre eux par les historiens. Auparavant, les grandes phases de la crise étaient considérées indépendamment. Un premier essai de systématisation se trouve sous la plume de Pierre Guichard en 1998. Puis, en 2012, l’universitaire israélien, Ronnie Ellenblum propose de lier l’ensemble de ces évènements en leur donnant une cause climatique commune..

Ainsi, le est sans doute à placer parmi les grandes crises générales qui ont affecté des zones plus ou moins vastes du monde telles que l’effondrement du monde méditerranéen à la fin de l’âge du bronze, la peste de Justinien, la crise de la fin du Moyen Âge ou celle du .

Causes Les diverses crises qui émaillent la période 950-1150 ont individuellement reçu beaucoup d'attention, leurs origines ont été cherchées dans trois directions différentes : un recul de l'agriculture, une mauvaise gestion politique et l'influence du climat.

Hypothèse agricole Dans certaines régions, de nombreux éléments indiquent que dès le la production agricole dans l'empire Abbasside s'était effondrée depuis la mise en place du califat. Ainsi, en Mésopotamie, la somme des taxes prélevées dans les régions rurales était passée de de dirham à la fin du à au début du .. Cette détérioration de la production entraîna une déstabilisation des campagnes et un nombre important de révoltes (en particulier celles des Zanj et des Qarmates) éclatèrent en Irak dès le . Ces mouvements insurrectionnels, suivis par d'autres qui frappèrent les villes un peu plus tard, auraient contribué à approfondir la crise en forçant une partie des communautés rurales à émigrer et en causant d'importants dommages aux ouvrages d'irrigation, diminuant encore plus la production agricole en Mésopotamie. Cette diminution avait déjà été notée par les auteurs arabes dès le ..

La salinité accrue des champs en raison de travaux d'irrigation trop étendus est une cause possible de la baisse considérable de la production agricole entre la période Sassanide et la période Abbasside.. L'élite qui avait émergé depuis la conquête musulmane ou qui avait perduré malgré elle, se trouva donc dans l'impossibilité de maintenir son train de vie sans augmenter les rentes qu'elle prélevait sur les campagnes. La croissance consécutive des impôts amena selon Von Sivers des révoltes rurales contre le niveau des impôts et finalement l'affaiblissement du régime.. Cependant, une telle tendance séculaire vers une diminution significative des rendements agricoles ne semble pas se retrouver ailleurs dans le monde islamique ou chrétien oriental. Au contraire, dans certaines régions les semblent avoir connu une amélioration notable de leurs productions agraires en partie grâce à l'adoption de nouveaux cultivars venus d'Orient, de nouvelles techniques et au développement des échanges. À tel point que l'on a pu parler pour les trois siècles qui suivirent la conquête musulmane de "révolution agricole".

Hypothèse institutionnelle Certains historiens ont eu un jugement particulièrement sévère à l'égard de la façon dont les mondes musulman et byzantin furent dirigés avant et pendant la crise.. Ainsi, la succession de conflits civils qui affectèrent l'Irak du début du au milieu du sont parfois considérés comme des causes directes de la dépression économique traversée par le califat abbasside.. La rébellion des Qarmates aurait ainsi fragilisé les communautés sédentaires au profit des nomades et durablement perturbé le commerce du Golfe..

L'importance du gouvernement (l'État abbasside en particulier) dans l'entretien des infrastructures hydrauliques implique aussi que les périodes de troubles et de crises fiscales entraînaient des baisses considérables de la production agricole. Sans compter que les armées en campagne endommageaient couramment ces installations.. Le développement de l'iqta, un système d'entretien de l'armée sur un modèle féodal qui prend un essor important au milieu du a aussi été considéré comme un développement dommageable pour la santé économique du monde musulman.. Les soldats mis à la tête des iqta auraient en effet exploité la paysannerie sans retenue, au point de forcer une partie de la population rurale à s'enfuir pour éviter le poids de plus en plus écrasant des taxes.

Les militaires à qui des iqta étaient confiés sont aussi largement accusés de ne pas avoir reversé au pouvoir central la part des prélèvements fiscaux lui revenant. Ce manque à gagner aurait entraîné un affaiblissement du gouvernement, amenant logiquement une baisse des investissements dans les infrastructures hydrauliques et une augmentation de l'insécurité.. Ainsi, un véritable cercle vicieux se serait mis en place amenant le monde musulman vers un déclin inévitable.

L'une des causes majeures d'insécurité en Irak et en Iran était la présence des ayyārun dans les villes (connus sous le nom de ahdath en Syrie.). Ces gangs de jeunes gens, forts de leur nombre et de leurs soutiens politiques, rendaient parfois la situation intenable pour les marchands et les artisans vivant en ville.. Une des manifestations les plus dommageables de ces gangs fut leur militantisme sunnite qui amena, par exemple, les chiites à enfermer leurs quartiers derrière des murs à Bagdad pour se protéger des raids nocturnes. L'instabilité dans les villes se traduisit souvent par des conflits inter-ethniques ou inter-religieux, voire entre cités rivales.

L'attraction particulière exercée par les villes dans la culture islamique, le poids des taxes dans les campagnes et les ravages des nomades sont tour à tour cités comme des causes immédiates de l'augmentation de la part des citadins dans la population totale. Au seuil du , Constantinople, Le Caire et Bagdad atteignent ainsi au moins . En Égypte, à l'image d'autres régions, l'arrivée de troupes nomades employées comme mercenaires a aussi pu faire basculer la balance démographique en faveur des villes moins taxées et amener une diminution du ratio entre producteurs et consommateurs, rendant les sociétés d'autant plus fragiles aux chocs affectant l'offre alimentaire..

Hypothèse climatique En Europe occidentale, la période qui s'étend d'environ 900 à environ 1200 est considérée comme un épisode climatique favorable au développement des activités humaines et en premier lieu de l'agriculture. Cependant, le même épisode semble avoir eu en Europe du Sud-Est, en Afrique du Nord et en Asie du Sud-Ouest des effets bien plus délétères. En particulier, une vague de froid semble avoir frappé ces régions à partir du début du . Dans le même temps, la prévalence des sécheresses dans la région a aussi augmenté remarquablement, avec en particulier une nette diminution des crues du Nil.

Le froid eu pour conséquence essentielle de rendre difficile la survie des troupeaux des peuples nomades en Asie centrale, dans la steppe ukrainienne et dans les régions désertiques d'Afrique et d'Arabie. Incapables de survivre dans ces conditions, des peuples entiers (Petchénègues, Bédouins, Seldjoukides) se mirent en mouvement, déstabilisant au passage les sociétés sédentaires et les États qu'ils traversaient et ruinant les économies. La sécheresse eut souvent des effets comparables et affectait directement la production des régions agricoles comme l'Égypte ou la Tunisie. Dominique Valérian rappelle ainsi qu'au , vers la fin de l'optimum médiéval, en Kabylie, la sécheresse rendait l'eau si rare que les pauvres devaient bénéficier de la charité d'un saint homme pour survivre.. On peut noter que la prise de conscience par les historiens et les climatologistes que cet épisode climatique n'avait rien de nécessairement optimal pour les non-Européens, les a conduit à le rebaptiser "anomalie climatique médiévale".

À ce titre, la crise du est peut-être comparable à celle du qui vit par exemple les nomades Mandchous s'emparer du pouvoir en Chine à l'occasion du petit âge glaciaire.

Par région Byzance L'Anatolie est particulièrement touchée par la sécheresse qui s'installe au . Le lac de Van voit ainsi son niveau baisser considérablement.. La Grèce, elle, a sans doute été moins touchée, ou plus tard comme l'indique la renaissance artistique du et les efforts de reconquête des territoires récemment perdus par les armées du basileus. Neville Brown émet de plus l'hypothèse que l'augmentation des tempêtes dans la région, spécialement en Anatolie à cette époque, ait pu entraîner une augmentation de l'érosion. Les sédiments perdus par les champs auraient ainsi rendu la vie des paysans-soldats de l'armée des thèmes plus précaire, et considérablement affaibli la puissance militaire byzantine.. vignette|Bataille de Mantzikert vue par un miniaturiste français du . Ces évolutions ont pu avoir des avantages pour certaines populations. Ainsi, les paysans situés dans les terres en aval bénéficièrent de l'augmentation des dépôts de sédiments et les grands propriétaires ont pu se lancer dans l'élevage extensif avec le retrait des petits cultivateurs des hautes terres.. Mais dans l'ensemble, l'agriculture byzantine semble bien avoir traversé une période de crise. Le pouvoir à Constantinople essaya à plusieurs reprises de limiter le développement des grands domaines nobiliaires et monastiques, en particulier pendant la dynastie macédonienne, afin de défendre la paysannerie, base de la puissance militaire byzantine, mais ces tentatives n'eurent qu'un effet limité et toujours temporaire.

Une conséquence positive de la crise fiscale fut de limiter les ardeurs belliqueuses du basileus et de certains de ses ennemis tels les califes abbassides..

À Byzance aussi, les crises économiques et dynastiques débouchent sur des tensions ethniques telles celles qui amenèrent en 1182 le massacre des marchands latins de Constantinople.

Levant et Syrie

Dès le , Guillaume de Tyr, en comparant la réalité qu'il avait sous les yeux avec des sources antiques, remarque qu'à son époque la région de Jérusalem devait être particulièrement affectée par la sécheresse.. À partir de l'An Mil, le niveau de la Mer Morte se met à baisser, conséquence de cette sécheresse. vignette|L'église du Saint-Sépulcre à Jérusalem qui fut détruite deux fois au cours de la crise du (en 966 et en 1009). L'affaiblissement de l'Égypte des Ikhchidides entraîne un relâchement de leur contrôle sur la région. L'Empire byzantin sous Nicéphore Phocas en profite. Après la reconquête de Tarsus, de Chypre et de la Cilicie, les Byzantins parviennent à s'emparer d'Antioche et d'Alep.

Au niveau politique, la crise du au Levant se matérialise par trois phénomènes assez originaux : un niveau élevé de tensions inter-religieuses avec, particulièrement, les conflits entre Juifs et Chrétiens et les tentatives de conversions forcées orchestrées par le pouvoir fatimide sous le calife al-Hakim, les tentatives d'autonomie urbaine presque inconnues ailleurs dans le monde musulman. Tripoli et Tyr en particulier se distinguent par leurs velléités d'indépendance., l'arrivée massive des Occidentaux au cours des Croisades.

Égypte