Les héros et héroïnes de la Grèce antique (hērōes, hērōinai) sont une catégorie d'êtres surnaturels, des mortels souvent dotés de facultés surhumaines et ayant acquis des pouvoirs après leur mort, qui font l'objet d'un culte et de récits légendaires. Cette catégorie émerge durant l'époque archaïque grecque, entre le et le

Sorte de classe intermédiaire entre les humains et les divinités, plusieurs d'entre eux sont caractérisés de « demi-dieux », parce qu'ils sont d'ascendance à la fois divine et mortelle (Héraclès, Achille). Il s'agit souvent de personnages au destin exceptionnel, souvent des hommes qui ont accompli des exploits guerriers, faisant l'objet de récits légendaires, ayant vécu dans un temps reculé, mythique. Ils sont les personnages principaux de récits épiques en lien avec la guerre de Troie, l'histoire légendaire de Thèbes, les exploits d'Héraclès, et divers autres récits fondateurs. Les héros ont en particulier acquis une grand notoriété par le biais des épopées homériques, puis du théâtre athénien, qui ont été mobilisés pour forger la figure du héros moderne.

Les héros et héroïnes sont aussi des figures majeures des cultes grecs. Après leur mort, ils ont conservé des pouvoirs qui pouvaient influencer de manière positive (parfois négative) la vie des hommes, qui leur rendaient donc un culte conjointement à celui qu'ils vouent aux dieux. Bien qu'ils soient considérés comme moins puissants que ces derniers et que leur rayonnement soit plus limité, ils jouent un rôle important au niveau local. Leur culte est généralement situé en un seul endroit (souvent leur lieu de sépulture) et constitue donc un particularisme local à la différence des dieux vénérés par tous les Grecs. Une autre différence entre les dieux et les héros est que le groupe des héros est bien plus extensible : il incorpore régulièrement de nouvelles personnes, y compris des personnages historiques remarquables, et s'enrichit jusqu'à la fin des cultes polythéistes.

thumb|Kylix, céramique à figures rouges, représentant Achille et Patrocle, vers 500 , Altes Museum. thumb|Détail d'un sarcophage du représentant des héros grecs lors de la chasse au sanglier de Calydon. Musée archéologique du Pirée.

Étymologie

Le terme grec hērōs (ἥρως) a une étymologie obscure. Une connexion avec la déesse Héra a été proposée, le héros ayant été originelle un jeune consort de la déesse, son nom pouvant alors renvoyer à l'idée de jeune homme en âge de se marier. Une autre possibilité est qu'il soit lié à la racine latine servare et renvoie à la notion de préservation et de protection, mais c'est une interprétation minoritaire. Un personnage appelé Trishéros (ti-ri-se-ro-e), qu'il faudrait comprendre comme « trois fois héros », apparaît sur une tablette mycénienne de Pylos du , mais il n'est pas assuré qu'il s'agisse d'une figure héroïque ancienne §3.

Dans les textes antiques le terme a des usages fluides. Depuis Homère (seconde moitié du ), il est employé pour désigner les protagonistes mortels, surtout guerriers, dont les épopées chantent la gloire. Il sert aussi à désigner, au moins à partir du , un vaste ensemble d'êtres surnaturels, des personnes décédées qui reçoivent un culte. Avec le temps, l'usage du terme s'étend. Durant l'époque classique on trouve des vivants qualifiés de héros. Des défunts ordinaires sont également désignés par ce terme aux époques hellénistique et romaine, sans forcément qu'ils reçoivent un culte.

Origines thumb|Détail du vase de Mykonos, portant sur sa panse une des représentations les plus anciennes du cheval de Troie, vers Musée archéologique de Mykonos.

Les plus anciens témoignages écrits sur les héros grecs proviennent des épopées des débuts de l'époque archaïque, celles d'Homère et d'Hésiode. Les héros d'Homère sont des personnages mortels de ses épopées, ce qui comprend ses protagonistes guerriers (Achille, Ulysse, Diomède, etc.), mais aussi l'aède Démodoque et les gens d'Ithaque. Dans Les Travaux et les Jours d'Hésiode, les héros, ou demi-dieux, sont une des quatre races, celle qui précède les humains actuels. En revanche, il n'y a pas dans ces textes de mention explicite d'un culte héroïque, même si est formulée l'idée d'êtres remarquables, semi-divins, ayant vécu glorieusement dans un passé lointain et pour beaucoup morts au combat, qui est la base conceptuelle de ce culte.

Les analyses des données archéologiques ont donné lieu à différentes propositions relatives à l'émergence des cultes héroïques durant la période qui va du au , en particulier au qui est vu comme une période charnière dans la constitution de la civilisation grecque antique, et voit une expansion et une diversification des sites cultuels. Il y aurait alors une première forme de culte des héros épiques (Hélène et Ménélas à Sparte, Ulysse à Ithaque, Agamemnon à Mycènes). Un phénomène souvent mis en avant est l'apparition de cultes auprès de tombes mycéniennes, qui pourraient témoigner des prémices du culte héroïque : on assimilerait ces sépultures monumentales à celles des héros du passé, auxquels on vouerait alors un culte. Mais il pourrait s'agir d'un culte des tombes destiné à des ancêtres ou à des défunts récents. Le problème est qu'en l'absence de témoignages écrits il est impossible de dire si un site rituel a été dédié à un culte héroïque, à un culte ancestral, à un culte funéraire ou à un culte divin, catégorisations complexifiées par le fait que certains spécialistes considèrent le culte héroïque comme une forme de culte ancestral ou un dérivé de celui-ci. La première mention écrite explicite d'un culte voué à un héros date du et se trouve chez Pindare (Pythiques, III, 94-95) concernant Battos le fondateur de la cité de Cyrène, et l'épigraphie de la période témoigne d'un même phénomène. Selon V. Pirenne-Delforge, ce pourrait être à ce moment

Quoi qu'il en soit, le culte des héros et la catégorie des héros se constituent en lien avec les changements survenus durant l'époque archaïque, période qui voit une restructuration de l'univers religieux. Cela comprend différents phénomènes, notamment la constitution des cités-États (polis), avec leurs armées de hoplites et un environnement marqué par la guerre, l'existence d'un groupe aristocratique revendiquant des ascendances prestigieuses, avec un culte des morts parfois très dispendieux, l'apparition de cultes civiques et de grands sanctuaires, aussi des identités régionales et ethniques, en plus de la composition des épopées héroïques, qui rencontrent un grand succès. L'influence homérique jouerait un rôle important dans l'émergence des cultes héroïques, mais le groupe des héros incorporerait aussi des figures divines locales ou secondaires (ce serait le cas d'Hélène), peut-être le résultat de l'élévation de divinités majeures et de la relégation de divinités secondaires qui deviennent des demi-dieux. Mais même si c'était le cas, cette séparation ne s'est jamais faite de manière nette. Le groupe des héros et des héroïnes étant marqué par une forte hétérogénéité, il est en tout cas plus raisonnable de considérer qu'il se constitue à partir de divers éléments, au point qu'il paraît vain d'y chercher une origine unique. Il mêle dès ces époques des personnages des mythes et des épopées, des figures des cultes ancestraux et funéraires, aussi les fondateurs des colonies (oikistes), qui font l'objet de cultes ayant pu influencer le phénomène. L'oracle de Delphes joue aussi un rôle dans la diffusion et la légitimation des cultes héroïques archaïques, plusieurs étant instaurés après une consultation oraculaire.

Traits généraux thumb|Hercule Farnèse. Copie romaine d'après un original grec, . Musée archéologique national de Naples. Des mortels légendaires dotés de pouvoirs

Tel qu'ils se présentent dans les récits mythologiques, en premier lieu les épopées homériques, les héros/héroïnes sont (G. Nagy) : .. Suivant ce modèle, les héros et héroïnes grecs sont souvent présentés comme des demi-dieux (hemitheoi), nés de l'union d'un dieu et d'une mortelle (plus rarement d'une déesse et d'un mortel), quoi que le terme implique plus largement la présence d'une divinité parmi les ancêtres (éloignés ou directs). Néanmoins, au-delà des récits mythologiques, l'hétérogénéité est de mise, et tous les personnages qui sont héroïsés ne sont pas des demi-dieux, loin de là. Les héros sont certes souvent des personnages mythiques et légendaires, mais ce groupe incorpore aussi des personnes ayant réellement existé et sans ascendance divine revendiquée. Tous les héros épiques ne semblent pas non plus avoir fait l'objet d'un culte.

Fondamentalement, les héros se caractérisent donc par le fait qu'il s'agit de mortels défunts. Même s'ils ont des divinités parmi leurs ancêtres, à la différence de ces dernières ils sont mortels, car la présence d'un seul humain parmi leurs aïeux suffit à les soumettre à la mort. Cette mortalité est pour ainsi dire leur caractéristique principale, et leur mort, qui a un aspect spectaculaire (« héroïque »), est le point focal des légendes qui les concernent.

thumb|left|Le sacrifice d'Iphigénie. Fresque antique de Pompéi, peut-être une copie du tableau du peintre grec Timanthe. Musée archéologique national de Naples.

Les héros et les héroïnes sont des défunts, mais pas comme les autres : il s'agit de personnages dont le souvenir a été préservé en raison de leur caractère remarquable, singulier voire paradoxal. Leur vie, et surtout leur mort, sont hors du commun et dignes d'être commémorés dans des légendes. Ils vivent pour la plupart dans des temps mythiques, où ils côtoient les dieux, réalisent des exploits, sont des figures fondatrices propageant la civilisation. Dans les épopées homériques, les héros sont des personnages qui par leurs exploits atteignent la « gloire » ou « renommée » (kleos), notion cardinale dans ces récits. Le cas le plus éloquent est Achille, qui choisit une vie courte mais glorieuse, ponctuée par une mort au combat, plutôt qu'une vie longue mais sans gloire qui le condamnerait à l'oubli.

Pour être un considéré comme un héros, il n'y a pas besoin d'avoir été exemplaire et méritant (à l'image des saints du christianisme). Plusieurs personnages vénérés dans des cultes héroïques sont même malfaisants, par exemple des criminels (Cléomède d'Astypalée) ou des ennemis de l’État. Certains sont des figures vindicatives qu'il faut apaiser. Ces héros peuvent alors prendre un aspect imprévisible et inquiétant. Pour devenir un héros, il semble surtout qu'il faille avoir eu un comportement extrême de son vivant, ou être mort de façon spectaculaire, violente ou prématurée. Cela qui explique pourquoi beaucoup de héros soient des personnes mortes au combat.

Un culte est rendu aux héros et héroïnes parce qu'il est considéré que ces personnages qui ont souvent une force hors du commun ont acquis après leur mort une puissance capable d'influencer le sort des vivants, leur conférant une survie après la mort, voire une forme d'immortalité. Ils peuvent dès lors agir positivement ou négativement sur le sort des vivants. Ceux-ci peuvent solliciter leur puissance, comme ils le font pour les divinités, ce qui justifie leur culte. Bien qu'ils aient des compétences variées, ils jouent plus particulièrement le rôle de protecteur des communautés ayant pris leur suite dans leur localité, notamment dans des temps périlleux, en particulier lors des conflits ; plusieurs légendes relatent comment des héros sont revenus pour participer à des batailles. Les héros malfaisants, ou ceux qui ont subi une mort injuste, reçoivent en revanche un culte non pas tant pour bénéficier de leur aide que pour apaiser leur colère et éviter leurs actes vengeurs. Le pouvoir des héros est souvent lié à leur légende : Amphiaraos était de son vivant un devin, aussi son culte a un caractère oraculaire.

Un groupe hétérogène