vignette|droite|alt=Photographie d'une tablette fragmentée en argile beige couverte d'écritures cunéiformes anciennes. Partiellement reconstituée, la tablette est inégale et incomplète, avec des bords cassés. Elle montre des signes d'érosion qui témoignent de son âge et de son origine historique. Les lignes de texte cunéiforme sont incomplètes.|Première tablette du manuscrit d'Ipiq-Aya du mythe d'Atrahasis. - British Museum BM78941 - Londres..

Le mythe d’Atrahasis, également appelé poème du Supersage, est un récit mythologique en akkadien composé pendant la période paléo-babylonienne, dans la première moitié du Son héros, Atrahasis — —, est un homme protégé par le dieu Enki/Ea qui survit au déluge. Le manuscrit le mieux conservé, copié sur trois tablettes par le scribe Ipiq-Aya à Sippar vers , conserve environ environ plus de la moitié du poème.

Au commencement du récit, les jeunes dieux Igigi, chargés d’accomplir les travaux nécessaires à l’entretien des grandes divinités, se révoltent contre Enlil. Afin de les libérer de leur labeur, Enki et la déesse mère créent l’humanité à partir d’argile mêlée à la chair et au sang du dieu Wê, mis à mort pour l’occasion. Les humains se multiplient cependant et leur bruit empêche Enlil de dormir. Celui-ci tente de réduire leur nombre par les maladies et la famine, puis décide de les anéantir par un Déluge. Enki avertit secrètement Atrahasis, qui construit un bateau et sauve sa famille. Après la catastrophe, les dieux instaurent de nouvelles règles destinées à limiter la population humaine.

Le poème réunit ainsi dans un même récit la création de l’humanité, le Déluge et l’établissement de la condition humaine. La matière divine incorporée à l’être humain est notamment interprétée comme l’origine de son intelligence et de la présence d’un esprit subsistant après la mort. Le battement d’un tambour peut évoquer celui du cœur humain ou entretenir le souvenir rituel du dieu sacrifié. Le bruit, manifestation de la vie, du travail et de l’activité créatrice, devient une menace pour l’ordre divin lorsqu’il s’amplifie avec la multiplication des hommes. La figure du survivant associe également la sagesse à une fonction de médiation entre les hommes et les dieux et, dans certaines traditions apparentées, à la royauté.

Le récit est transmis en Mésopotamie pendant près de quinze siècles. Son épisode du Déluge est repris dans l'épopée de Gilgamesh, tandis qu’une tradition apparentée demeure connue par les fragments de l’œuvre du prêtre babylonien Bérose. Ses rapports avec les récits de la Genèse, notamment ceux de la création, de Caïn et Abel et de Noé, constituent également un important sujet d’étude. Redécouverts et publiés à partir du , les différents fragments du poème permettent aux assyriologues d’en reconstituer progressivement environ les deux tiers.

Les sources et leurs traductions Un récit chaldéen de la Genèse vignette|droite|alt=Photographie en noir et blanc d'un homme avec une barbe fournie et une moustache, arborant une coiffure d'époque et un regard sérieux.|George Smith (-), assyriologue britannique autodidacte, découvre, traduit et publie, en , les premières tablettes racontant l'histoire du déluge. Au , l'exploration de la Mésopotamie par les archéologues britanniques permet la découverte de nombreuses sculptures en relief, notamment à Kuyunjik site de l'ancienne Ninive près de Mossoul. Parmi les trésors exhumés là-bas, une multitude de tablettes d'écriture cunéiforme fragmentées, dont certaines se rapportent à ce qu'il sera plus tard identifié au mythe d'Atrahasis. Elles sont, pour la plupart, acheminées vers le British Museum où George Smith, un ex-graveur de billets de banque devenu archéologue autodidacte, se distingue rapidement par sa capacité d'en assembler et d'interpréter les fragments. Sa traduction de la version babylonienne du récit du Déluge, révélée au monde en , ébranle la communauté de l'archéologie biblique et pose les fondements des études comparatives entre les textes mésopotamiens et bibliques. Smith publie ensuite, en , son ouvrage qui comprend alors, à côté d'un extrait de l'épopée de Gilgamesh, une partie du mythe d'Atrahasis qu'il appelle alors « l'histoire d'Atarpi »..

Depuis les découvertes de Smith au , de nombreuses recherches à propos des récits du Déluge dans les traditions bibliques et mésopotamiennes sont menées. Elles se focalisent particulièrement sur l'histoire primordiale et des textes mythologiques clés tels que le mythe d'Atrahasis et l'épopée de Gilgamesh. D'autres fragments, la plupart dans les réserves de musées, qui se rapportent au mythe d'Atrahasis sont découverts. En , Jean-Vincent Scheil, un prêtre français, publie un fragment d'un mythe du déluge différent de celle de Smith : il date ce texte du règne d'Ammi-saduqa ( à ). La même année, Theophile Pinches copie un texte mythologique de la même période décrivant la création de l'homme. En , le chercheur allemand Heinrich Zimmern rédige un article dans lequel il démontre que les travaux de Smith, Scheil et Pinches font partie du même mythe et d'une source unique : celle qui sera connue plus tard comme écrite par le scribe Ipiq-Aya. Il argumente que le nom du héros n'est pas Atarpi, mais bien Atra ou Atrahasis. Toutefois, l'ordre correct des fragments demeure indéterminé. Cette situation persistera pendant cinquante ans : à ce moment-là, les chercheurs explorent de nouveaux champs et le sujet du Déluge est alors estimé largement épuisé.

Le temps de l'assemblage vignette|droite|alt=Photographie d'une tablette fragmentée en argile beige couverte d'écritures cunéiformes anciennes. La tablette est inégale et incomplète, avec des bords cassés. Elle montre des signes d'érosion qui témoignent de son âge et de son origine historique. Les lignes de texte cunéiforme sont incomplètes.|Fragment de la seconde tablette du manuscrit d'Ipiq-Aya du mythe d'Atrahasis. - Morgan Library & Museum - MLC 1889 - New-York.. Ce n'est qu'en que l'assyriologue danois Jørgen Læssøe parvient à assembler d'autres fragments retrouvés entre-temps. Il établit explicitement qu'il s'agît d'une version ancienne de la Genèse, couvrant le récit primitif de l'homme depuis sa création jusqu'au Déluge et au début des temps historiques.

Dix ans après, en , explore davantage le sujet. Il publie le Mythe d'Atrahasis, à l'aide du manuscrit d'Ipiq-Aya, celui qui est le plus largement préservé. Il réalise sa traduction à l'aide d'autres fragments du poème de la même époque qu'il découvre presque tous conservés dans le British Museum de Londres depuis . Deux d'entre eux sont essentiellement des doubles de l'édition en trois tablettes. Avec ces découvertes, il est possible de restaurer environ deux tiers de l'œuvre. Une restitution plus complète est publiée en , accompagnée d'analyses détaillées, d'une traduction et de notes critiques. Elle est l'œuvre de Lambert et connue sous le titre de « ».. En , l'assyriologue Jean Bottéro fait le même travail de traduction en français.

Le manuscrit d'Ipiq-Aya, rédigé à Sippar, est daté par son scribe vers lors de la période paléo-babylonienne. Il contenait à l'origine dont environ en tout sont conservés. Les fragments qui la composent sont organisés en trois tablettes de huit sections, réparties équitablement entre les deux faces. Aujourd'hui, les première et troisième tablettes du manuscrit d'Ipiq-Aya sont conservées au British Museum, une partie de la troisième tablette est conservée au Musée d'art et d'Histoire de Genéve. La seconde tablette est conservée au Musée Morgan Library and Museum à New-York et une copie de cette dernière au Musée archéologique d'Istanbul.

Deux autres fragments paléo-babyloniens du mythe d'Atra-Hasis datant de la fin du ont été découverts et publiés en , tous deux confirment la version de Lambert et Millard. Moins bien conservés, ils contiennent le même texte que les fragments secondaires utilisés par les deux assyriologues, à l'exception de l'omission, probablement par inadvertance, de six lignes dans l'un d'eux. En , une nouvelle reconstruction du poème babylonien à partir de ces nouvelles tablettes est récrite et publiée en par Benjamin R. Foster.

Il reste par ailleurs les morceaux de divers autres manuscrits mésopotamiens traduits jusqu'en datant de diverses époques jusqu'à l'Empire néo-babylonien ( - ) et qui racontent des versions très semblables à celles de Sippar. Notamment, une courte version du mythe datant de la Dynastie kassite de Babylone ( - ) trouvé à Ougarit sur la côte syrienne et traduite en .. Une version probablement plus ancienne d'un siècle que celle d'Ipiq-Aya qui en diverge légèrement et où le dieu au nom sumérien d'Enki porte son nom akkadien Ea, provenant de Larsa est traduite par Andrew R. George en .

Un vers discuté Le premier vers du mythe d'Atrahasis est l'objet d'un débat long et complexe. Il commence par l'interprétation initiale de W. G. Lambert en , qui voit dans ce vers une expression de la condition laborieuse des dieux, comparée à celle des humains. Ce premier vers, selon Lambert, établit une analogie entre les dieux et les hommes en termes de labeur, où les dieux sont décrits comme subissant les mêmes peines que les humains..

Cependant, cette interprétation est remise en question par Wolfram von Soden, pour qui ce vers ne devrait pas être compris comme une comparaison. Selon lui, celui-ci indique que les dieux, comme des humains, subissaient la pénibilité du travail, mais cela ne sous-entend pas forcément qu'ils étaient comparables aux hommes dans leurs souffrances.

De à , le débat académique est marqué par des échanges, dans les revues spécialisées, entre ces deux assyriologues, chacun défendant vigoureusement son point de vue. En , Brigitte Groneberg, alors élève de von Soden, propose traduit par Marie-Joseph Seux en . En 1989, Jean Bottéro propose dans son fameux recueil de textes mythologiques . En 2004, Sergey Loesov, professeur de langues sémitiques à la lumière du débat entre von Soden et Lambert, propose un . En , Nele Ziegler, sur base d'une comparaison écrite dans une lettre envoyée au roi Zimri-Lim de Mari par son devin, propose de traduire les 2 premiers vers (diapositive 39)..

Ce débat, aujourd'hui en suspens et sans consensus véritable, illustre bien la complexité de l'interprétation des textes anciens et les nuances significatives que peuvent impliquer les choix de traduction, affectant la compréhension des mythes anciens et, par extension, notre perception de ces cultures antiques.

Le scribe du mythe d'Atrahasis Le manuscrit du scribe Ipiq-Aya est l'exemplaire le plus complet du mythe d'Atrahasis : il a été acquis, pour sa plus grande partie, par l'égyptologue et orientaliste anglais Wallis Budge en Mésopotamie en . Il était alors en mission pour le British Museum afin d'enquêter sur l'apparition soudaine des tablettes cunéiformes sur le marché international de l'art. Écrit à Sippar, Ce manuscrit est daté par son scribe et devrait dater de lors de la période paléo-babylonienne.

Au moment de l'écriture du mythe d'Atrahasis, Ipiq-Aya semble être un « jeune scribe » , servant sous Ammi-saduqa ( à ), le monarque de Babylone, à une époque où Sippar est un centre cultuel et éducatif majeur. À la fin de chacune des trois tablettes, se trouve le colophon : . La première tablette est datée du 21 du premier mois de la douzième année du roi Ammi-zaduqa (), la deuxième tablette est la plus ancienne, elle est datée du 28 de la onzième année () et la troisième, du mois 2 de la douzième année (). Il est probable que le jeune scribe ait commencé dans l'ordre, mais ayant terminé la seconde tablette, lui ou son maître estimant que la première était à refaire, il n'a écrit la première qu'après la dernière tablette.