Walid Raad (en arabe وليد رعد), né en 1967 à Chbanieh, est un artiste libanais qui utilise un large éventail de techniques et de formats (texte, photographie, vidéo, édition, installation, performance) autour d’une réflexion sur les représentations possibles d’un pays en guerre.

Biographie

Walid Raad quitte le Liban en 1983, du fait de la guerre civile. Il s'installe à New York, où il étudie la photographie au Rochester Institute of Technology. Il y enseigne à l’école d’art The Cooper UnionValérie Dupont. L'histoire libanaise de Walid Raad. Sociétés et représentations 2012, n°33, pp. 49-64. Lire en ligne. Artiste à la grande renommée internationale, il a exposé en Europe, au Moyen-OrientDanny Mallat. Raad, Rechmaoui et Zaatari, au-delà du virtuel et des frontières. L'Orient-Le Jour, 11 mars 2021. Lire en ligne et en Amérique du Nord, notamment à l’occasion d’une grande rétrospective en 2006 à la Hamburger Banhof (Berlin, Allemagne) puis en 2010 à la Whitechapel Gallery (Londres, Royaume-Uni), ainsi qu’au 104 dans le cadre du Festival d’Automne à Paris (France).

Il a participé aussi à la Documenta11 à Cassel (Allemagne) en 2002, à la Biennale de Venise (Italie) en 2003, à Home Works, forums des pratiques culturelles à Beyrouth (Liban), à la Kunsthalle de Zurich au Festival d’Automne à Paris et au musée d’art moderne de New York. Il est lauréat de la Bourse Guggenheim en 2009. Il a été récompensé par le Alpert Award in Visual Arts et le Deutsche Börse Photography Prize en 2007 ainsi que le Camera Austria Award en 2005.

L’artiste est également membre de l’AIF (Arab Image Foundation), une institution située à Beyrouth depuis 1997 dont le but est de collecter et de valoriser un patrimoine visuel du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord et de la diaspora arabe. 

Œuvres

Atlas Project

The Atlas Group (1989-2004) est présenté comme un centre de recherche imaginaire qui se propose d’identifier, d’étudier et de préserver des archives visuelles, sonores et littéraires réelles ou fictives avec des personnages historiques ou imaginaires liés aux conflits libanais. Ce projet artistique est centré sur les dimensions politiques, sociales, psychologiques et esthétiques des guerres au Liban intervenues sur les trente dernières annéesJuliette Bouveresse. Walid Raad / The Atlas Group. Les clés du Moyen-Orient, 28 novembre 2012. Lire en ligne.

Il a créé la figure du Docteur Fadl Fakhouri, le personnage principal, décrit comme étant « le plus renommé des historiens au Liban » et donc comme garant de la narration des faits.

S'entremêlent ainsi une vidéo sur la détention des otages américains au Liban, un collage photographique sur les 245 voitures piégées à l’explosif dans les centres urbains libanais et des restes retrouvés au fond de la Méditerranée en face de Ras Beyrouth... Des photographies sont constellées de points de couleur censés représenter la provenance des balles criblant les murs. Ce fait imaginaire essaie de mieux rendre compte que l’histoire et les prétendus « faits », la vérité vécue des peuples sous les bombes. Ces collages colorés ont des titres ironiques : Let’s Be Honest, The Weather Helped, 2006 (Soyons honnêtes, la météo a aidé).

The Atlas Group (1989-2004) est aussi une interrogation du processus de documentation lui-même et un regard porté sur la façon dont l’histoire est transmise, transformée et instrumentalisée. Critiquant la suprématie du document dans les récits et chroniques de l’actualité, il propose une mise en mémoire de l’histoire comme une suite de mystères sujets à interprétations multiples, chargés des références que le spectateur peut y projeter. Le spectateur se retrouve plongé dans un scénario bizarre où la frontière séparant la notion de document et d'histoire est floue : le document peut être trouvé s'il est réel ou produit s'il est fictif, l'histoire est assimilée à des situations décrites sont traitées comme « ayant très bien pu avoir eu lieu » et donc comme de réels événements historiques. En créant volontairement une confusion entre la fiction et le documentaire, il interroge les représentations possibles de l’histoire, les personnes aptes à se charger de son écriture et à l’opération historiographique. Walid Raad a innové en abordant la problématique mémorielle sous l’angle d’une esthétique postmoderne. Le regroupement des documents de l'Atlas Group ne sont pas destinées à clarifier un espace géopolitique complexe. Ils servent plutôt à démontrer la pseudo-lisibilité de ce type de documents et à y insérer un autre type d'image, d'unité ou d'expérience.

Walid Raad est le Fondateur et le membre unique de cet organisme imaginaire. En se présentant comme une institution, un « Groupe », il pose la problématique du statut de l'auteur.

Scratching on things I could disavow: A history of art in the Arab world

(« Frotter les choses que je pourrais désavouer : Une histoire de l'art dans le monde arabe ») interroge les données et les conditions d’une histoire de l’art relative aux arts de l’Islam et du Moyen-OrientÉric Loret. Walid Raad, reflets et réflexions. Libération, 13 juin 2014. Lire en ligneHolland Cotter. Walid Raad’s Unreality Show Spins Middle Eastern History as Art. New York Times, 7 janvier 2016. Lire en ligne.

Initiée en 2007, ce projet envisage d'aborder deux phénomènes parallèles que sont l’émergence d’infrastructures culturelles inédites dans les pays du Moyen-Orient notamment à Abou Dabi, au Qatar et le développement, à l’échelle mondiale, de nouveaux projets muséographiques consacrés au patrimoine artistique de ces mêmes régions, aux innovations technologiques dans les domaines des statistiques, de l’extraction de données et de la finance avec leurs manifestations dans les bases de données consacrées à l’art et les fondations artistiques. Cette exposition aussi aborde le développement du secteur high-tech en Israël au cours des vingt dernières années.

En s'appuyant sur des photographies, des installations, des publications et des performances, Walid Raad développe une méditation visuelle et narrative au sujet des déplacements qui se jouent aujourd’hui dans l’attention portée aux scènes artistiques et à l’histoire de l’art des pays arabes.

En se basant sur les réflexions de l'écrivain irakien Jalal Toufic, en particulier sur son ouvrage The Withdrawal of Tradition Past a Surpassing Disaster, publié en 2009, Walid Raad laisse entendre que les œuvres de création sont littéralement éclipsées par les traumas de l’histoire (guerres, conflits, mutations géopolitiques). Même lorsqu’elles survivent matériellement, les œuvres du passé subissent les symptômes d’un « retrait de la tradition suite à un désastre démesuré », elles deviennent « invisibles » ou « inaccessibles » aux artistes d’aujourd’hui et des temps à venir.

Ce projet comprend des vues d'intérieurs d'architectures de musées modernes vides sous forme d'hologrammes en trois dimensions et des listes des noms des artistes qui ont vécu au Liban à la fin du et durant le . Les noms sont formés avec trois couches de peinture vinyle blanche sur un mur blanc et disposés les uns à côté des autres. Elle commence avec le mot « et » et se termine par le même mot « et ». Dans cette œuvre, il soutient que les artistes du futur lui ont transmis ces noms par télépathie et que, étant donné son expérience du type de « bruit » qui accompagne la réception télépathique, il publie cette liste publique dans l’espoir que toute nuisance (orthographique ou autre) puisse être identifiée. Et effectivement, il se trouve que certains noms étaient mal orthographiés. Avec ce travail, il laisse aux autres le soin de lui notifier ses erreurs. D'ailleurs en , un soi-disant critique d’art a corrigé le nom d’un peintre qu'il avait mal orthographié au crayon rouge sur le mur blanc. Selon l'artiste, ces corrections sont comme une incitation à en découvrir davantage sur les artistes dont le nom lui est parvenue de façon déformée. Initialement, il pensait que les artistes du futur avaient assumé la tâche de lui rappeler ses prédécesseurs et leurs œuvres. Mais il s’est avéré qu’en me communiquant télépathiquement ces noms déformés, leur entreprise était toute autre. Les artistes du futur s’intéressent davantage à ressusciter certaines lignes, couleurs, contours ou formes qu’à maintenir en vie les œuvres de certains des peintres, sculpteurs, photographes et cinéastes qui ont vécu et travaillé au Liban au .

Dans cette exposition, entre pratique esthétique et réflexion sur les nouvelles inflexions du marché il aborde les modes d’apparition de l’histoire de l’art moderne et contemporain dans le monde arabe à l'heure de la mondialisation. Préoccupé par l'influence des guerres et des changements géopolitiques sur le rapport à l’histoire, l’artiste interroge le regard actuel sur la tradition. En plus d'interroger les conséquences à plus ou moins long terme physiques et psychologiques des différentes guerres qui ont brûlé le Moyen-Orient depuis les dernières décennies, les œuvres de Walid Raad envisagent également des conséquences moins visibles et traumatisantes (non psychologiques) qui affectent profondément la tradition. La « tradition » est entendue ici, non pas comme ce qui est transmis par le dogme et la répétition, mais par ce qui peut constituer un fonds commun, un lieu où la parole peut avoir lieu, un espace de transmission possible.

La tradition n’est pas seulement ce qui, matériellement et ostensiblement, a survécu à « l’épreuve » du temps. Si par des temps normaux elle est une entité nébuleuse – en dépit du processus quelque peu artificiel de la formation du canon -, la tradition devient délimitée et spécifique avec le désastre « surpassant » (). La tradition est à la fois ce qui survit matériellement au désastre « surpassant », ce qui a été immatériellement retiré par lui, et qui a la chance d’être ressuscité par la suite par les artistes, les écrivains et les penseurs.

La notion de tradition qu’il avance est clairement liée au concept de désastre « surpassant » et à la communauté de ceux qui sont sensibles à la façon dont un désastre affecte de façon immatérielle la culture et la tradition. Pour Toufic, il existe certains désastres dont les effets surpassent à court ou à long terme les limites matérielles et psychologiques qu’on leur attribue habituellement. Et la tradition, telle qu’il la formule, ne résulte pas de l’assemblage d’artéfacts culturels qui survivent à l’épreuve du temps, ni de ce que des acteurs étatiques ou non étatiques identifient comme constituant « l’héritage commun » d’une communauté. Pour Jalal Toufic, le concept de tradition se définit avec le désastre « surpassant » et avec les résurrections de ce qui a été retiré de façon immatérielle consécutives à ce désastre.

Il questionne l'expansion culturelle des musées comme le Louvre et le Guggenheim au Moyen-Orient et la visibilité accrue des artistes au Moyen-Orient et la présence des sponsors et des collectionneurs. Il nous fait partager sa méditation narrative et visuelle sur le devenir du « musée universel » imaginé par l’Occident à la fin du . Les photographies des collections des arts de l’Islam du Louvre sont autant de mystères visuels, remettant en cause chez le spectateur toute certitude du regard. Ombres, reflets, marges, interstices, incertitudes optiques constituent un constat poétique dans son œuvre. Ces indices, périmètres ou traces renvoient à un référent absent. L’objet ou l’image dont ils sont supposés être le témoin se dérobent.

Le projet de Walid Raad questionne sur les plans idéologiques, économiques et politiques l'impact croissant du tourisme culturel qui contribue fortement au pouvoir économique et qui est un levier de croissance. Il s'interroge sur les conséquences des changements intervenus après des guerres dont les responsables sont des potentats locaux ou des puissances internationales sur la culture et les traditions.

Préface à la première édition