Les Amis de l'Éléphant (A.E) est une société savante consacrée à la zoologie et à la protection animale, fondée à Paris le 6 décembre 1905, sous forme de filiale de la Société nationale d'acclimatation de France (SNAF). Dissoute en 1911, elle constitue l'un des premiers exemples de lobbying organisé en faveur de la protection d'une espèce animale en France.
Contexte et origines Au tournant du XX siècle, la ménagerie du Jardin des plantes, rattachée au Muséum national d'Histoire naturelle (MNHN), abrite plusieurs éléphants devenus de véritables figures populaires parisiennes. Parmi les plus connus figure Saïd (parfois orthographié "Saïb" ou "Sahib"), un éléphant d'Afrique mâle arrivé à la ménagerie le , âgé d'environ sept ans, immortalisé sur de nombreuses cartes postales de la Belle Époque aux côtés de son cornac Neff.
Le souvenir de Castor et Pollux, deux éléphants d'Asie de la ménagerie abattus et consommés lors du siège de Paris en 1870–1871, demeurait également vivace dans les mémoires collectives. Ces animaux avaient longtemps promenés des générations de Parisiens sur leurs dos avant d'être sacrifiés à la faim des assiégés.
La ménagerie du Jardin des Plantes est par ailleurs, depuis le début du XIX siècle, un lieu de travail quotidien pour de nombreux peintres et sculpteurs animaliers : Delacroix et Barye parmi les premiers, puis Rosa Bonheur, Emmanuel Frémiet, Jean-Léon Gérôme, Rembrandt Bugatti ou François Pompon. Une chaire de professeur de dessin au Muséum est même créée, exercée par Barye de 1854 à 1875, puis par Frémiet jusqu'en 1910. Cette tradition artistique se reflète directement dans la composition de la société des Amis de l'Éléphant, qui compte parmi ses membres la sculptrice animalière Marie Demagnez (1865–1949), le sculpteur animalier Édouard Navellier (1865–1944), auteur des menus illustrés des dîners, et le photographe Edmond Allévy, photographe attitré de la sociétéBruno Delmas et Diane Dosso, « La société des Amis de l'éléphant : protéger, réglementer, domestiquer (1905–1911) », Revue d'histoire des sciences, 2023, p. 78-91.. C'est dans ce contexte : fascination populaire pour les éléphants de la ménagerie, tradition artistique animalière enracinée au Jardin des Plantes, et montée du mouvement colonial que naît la société des Amis de l'Éléphant.
Fondateurs La société est l'œuvre de deux journalistes : Paul Bourdarie (1864–1950), explorateur et administrateur colonial, et Gaston Tournier (1886–1937), jeune publiciste scientifique qui en assure le secrétariat général et en est le principal animateur.
Paul Bourdarie avait mené des campagnes pour la protection de l'éléphant dès 1894. En 1897, il assiste au Congrès international colonial de Bruxelles comme délégué de la Société nationale d'acclimatation de France. L'année suivante, sous l'égide de cette même société, il fonde un « Comité d'initiation scientifique et économique pour la domestication de l'éléphant africain », qui comptait parmi ses membres Alphonse Milne-Edwards (1835–1900), alors directeur du Muséum. Ce comité disparut rapidement, mais une convention internationale fut néanmoins signée à Londres le , sans jamais être ratifiée par la France. En 1905, l'exposition nationale coloniale organisée au Jardin tropical de Nogent, dans le bois de Vincennes, attire une grande foule avec son centre de dressage d'éléphants indiens, fournissant un contexte très favorable à la reconstitution d'une société. Gaston Tournier est titulaire d'une licence ès-sciences. Il publie des articles scientifiques dans Le Matin, Le Naturaliste, La Petite République et collabore à la Revue indigène fondée par Bourdarie en 1906. En 1907, il est lauréat de la Société nationale d'acclimatation de France pour son mémoire sur l'éléphant.
Son livre Les Éléphants, dédié à son maître le docteur Yves Delage et paru en 1909 sous le haut patronage de la Société protectrice des animaux (SPA), est préfacé par Edmond Perrier comme « un cri d'alarme destiné à émouvoir le grand public ». L'ouvrage est honoré de souscriptions du ministère de l'Instruction publique, du ministère des Colonies, et des gouvernements de l'Indochine, du Laos, du Cambodge, de la Birmanie et du Dahomey.
Liens avec le Muséum et le Jardin des Plantes La société entretient des liens institutionnels étroits avec le Muséum national d'Histoire naturelle et le Jardin des Plantes.
Son président est Edmond Perrier (1844–1921), directeur du Muséum de 1900 à 1919 et président de la Société d'acclimatation de 1901 à sa mort. Pour Perrier, l'éléphant représente la solution idéale au problème du portage dans les colonies africaines: "L'éléphant, à la fois cheval et voiture, est tout désigné comme porteur. Il sera un aide précieux pour construire les chemins de fer dont on rêve de voir toute notre Afrique sillonnée."
Parmi les membres scientifiques issus du Muséum figurent également Albert Gaudry (1827–1908), membre de l'Académie des sciences et professeur au Muséum, Édouard Trouessart (1842–1927), professeur au Muséum et rapporteur de la Convention de Londres sur la protection de la faune africaine, et Ernest Sauvinet (1861–1922), directeur de la ménagerie du Jardin des Plantes.
Ce dernier est lié à deux épisodes dramatiques impliquant Saïd, rapportés par la presse de l'époque.
En juin 1892, La Cocarde relate que Sauvinet, se trouvant devant la loge de l'éléphant en présence d'un public nombreux, lui tendait des pommes de terre à travers les barreaux lorsque Saïd saisit son bras avec sa trompe, le souleva de terre en lui tordant le poignet, puis le laissa retomber. Le directeur du Muséum, Alphonse Milne-Edwards, expliqua que l'animal, d'un naturel très pacifique, se vengeait vraisemblablement d'un visiteur qui avait récemment introduit un cigare allumé dans sa trompe« La vengeance de l'éléphant », La Cocarde, 3 juin 1892, disponible sur RetroNews (BnF).. vignette|Le grand éléphant Saïd et son cornac Neff à la ménagerie du Jardin des Plantes, vers 1900. Treize ans plus tard, le 31 août 1905, quelques mois seulement avant la fondation de la société des Amis de l'Éléphant, un drame autrement grave se déroule à la ménagerie. François-Xavier Neff, brigadier des gardiens et cornac de Saïd depuis son arrivée en 1883, pénètre comme chaque matin dans la loge de l'éléphant pour lui apporter ses soins. L'animal, d'ordinaire si calme, se précipite sur lui, l'entoure de sa trompe et l'étouffe dans une terrible étreinte.
Sauvinet et son collègue Morlot, jugeant trop dangereux de pénétrer dans le parc, attirent le corps du gardien à l'aide d'une perche pendant que ses collègues détournent l'attention de Saïd en lui jetant des friandises. Neff, qui avait plusieurs côtes enfoncées, expire en cours de route vers l'hôpital de la Pitié. Il était entré au Muséum en 1881 et laisse une veuve et trois enfants. C'est ce même Neff que l'on voit aux côtés de Saïd sur les célèbres cartes postales de la Belle Époque« Un drame au Jardin des Plantes. L'éléphant "Saïd" étouffe son gardien », Le Journal, 31 août 1905, disponible sur RetroNews (BnF)..
En 1907, Edmond Perrier fonde par ailleurs la Société des Amis du Muséum, toujours en activité aujourd'hui, témoignant de son engagement constant en faveur du rayonnement de l'institution.
Objectifs Le but statutaire de la société est triple: « endiguer la terrible hécatombe annuelle d'éléphants, réglementer le trafic de l'ivoire et répandre dans nos possessions africaines la domestication de ces proboscidiens parfaitement aptes à rendre d'immenses services dans la colonisation et le portage».
La société ne cherche pas à interdire la chasse à l'éléphant, mais à la réglementer. Elle agit davantage comme groupe de pression ou lobby auprès du Parlement que comme une société savante classique.
Membres
Composition L'article 4 des statuts précise qu'est « admise comme membre toute personne, française ou non, s'intéressant à la question de la protection et de la domestication de l'Éléphant d'Afrique». La cotisation annuelle, fixée à 2 francs lors du dîner inaugural, est portée à 6 francs lors de la deuxième assemblée. Plusieurs catégories de membres sont définies : souscripteurs (50 F), souscripteurs perpétuels (200 F), donateurs (500 F) et fondateurs (1 000 F).
La liste des membres au 1 décembre 1906 comporte 92 membres, dont 7 femmes, réunissant un profil très éclectique : parlementaires, explorateurs, médecins, naturalistes, artistes, hommes de lettres et administrateurs coloniaux. La presse de l'époque décrit la société comme composée de « savants, d'artistes, d'économistes, de coloniaux, de dames » (Gil Blas, 7 décembre 1905), de « naturalistes, de voyageurs, de coloniaux, d'amis des bêtes » (Le Figaro, 1910) ou encore de « littérateurs, de sénateurs, de savants » (Le Radical, 13 décembre 1910).
Comité directeur Le comité directeur compte quatorze membres en 1906, parmi lesquels :
Roland Bonaparte (prince), membre de l'Académie des sciences Alfred Grandidier, membre de l'Académie des sciences Camille Saint-Saëns, membre de l'Institut Yves Delage, membre de l'Académie des sciences, professeur à la Faculté des sciences Justin de Selves, sénateur, préfet de la Seine François Deloncle, ancien député, ministre plénipotentiaire Gabriel Bonvalot, ancien député, explorateur Jules de Guerne (baron), explorateur, ancien président de la Société de géographie Édouard Trouessart, professeur au Muséum national d'Histoire naturelle Édouard Navellier, sculpteur animalier
Neuf députés figurent parmi les membres, dont Adolphe Messimy, Albin Rozet et Jean-Baptiste Lemarié, qui défendront les propositions de la société à la Chambre des députés sans résultat législatif majeur.
Carl Hagenbeck (1844–1913), fondateur en 1907 du premier parc zoologique sans barreaux à Stellingen (Hambourg), figure parmi les souscripteurs de l'ouvrage de Tournier sans être formellement membre de la société.
Membres féminins Sept femmes figurent parmi les 92 membres au 1 décembre 1906. Deux femmes de lettres assistent d'ailleurs au dîner inaugural : Laurence de Laprade, directrice du journal La Dentelle et future lauréate du prix Fabien de l'Académie française, et Adrienne Neyrat, vicomtesse de Valdahon, rédactrice en chef de L'Ami des bêtes (1899), premier journal illustré entièrement consacré aux animaux.
Sont également admises Anne Victorine Savigny, dite Madame de Thèbes (1845–1916), voyante et chiromancienne, et la sculptrice animalière Marie Demagnez (1865–1949). Complètent la liste la veuve du géographe Édouard Foà (1862–1901) et Mme Barbier-Lamey, épouse du directeur des douanes.
Autres membres notables Parmi les autres membres figurent notamment : Jean Ajalbert, Raphaël Blanchard (fondateur de l'Institut de médecine coloniale), Maurice Braibant (1863–1922), conseiller général des Ardennes et trésorier de la société, Adolphe Brisson, Joseph Chailley-Bert, Alfred Giard (1846–1908), membre de l'Académie des sciences et professeur à la Sorbonne, Antoine Klobukowski, Émile Levasseur, Fanny Vitta, ainsi que Auguste Dorchain, président honoraire de la Société des poètes français.
Évolution et déclin En août 1910, la liste de membres ne compte plus que 52 personnes, dont 2 femmes. En trois ans, près de la moitié des membres ont quitté la société, une hémorragie qui annonce sa dissolution.
Neuf membres sont décédés entre 1906 et 1910, dont Marcellin Berthelot (1827–1907), secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, et Albert Gaudry (1827–1908), professeur au Muséum.
Siège social Le siège et le secrétariat déménagent plusieurs fois entre 1905 et 1910, tout en demeurant dans le quartier de Montmartre : 34 rue Pigalle (9), puis 78 rue Taitbout (9), 31 rue Lepic (18) en 1909, et à partir du 15 juillet 1910, 11 rue de Châteaudun (9).
À cette dernière adresse, la société fait installer le téléphone (158-41), à une époque où son usage est encore rare, on dénombre environ 180 000 abonnés en France en 1908.