Le Crocodile, d'abord intitulé La Baraka, est un projet de film comique français inabouti de Gérard Oury, d'après un scénario du même, de sa fille Danièle Thompson et de Josy Eisenberg. Gérard Oury tente de réaliser son projet de 1974 à 1976 avec, dans le rôle principal, Louis de Funès, puis de 1979 à 1980, avec l'acteur britannique Peter Sellers.

Prévu pour être la collaboration du réalisateur avec Louis de Funès après les succès de Le Corniaud, La Grande Vadrouille, La Folie des grandeurs et Les Aventures de Rabbi Jacob, le film aurait raconté les aventures et mésaventures de Crochet, dictateur d'un pays imaginaire d'Amérique du Sud. À travers ces différentes péripéties, le film aurait dénoncé et caricaturé les régimes totalitaires de la fin du , comme l'avait fait Charlie Chaplin dans Le Dictateur avec la dictature d'Adolf Hitler, tandis que le nom du despote, , devait rappeler le nom du dictateur Augusto Pinochet. L'histoire en elle-même rappelle celle du film de Chaplin.

Le projet a été abandonné à la suite des deux infarctus successifs de Louis de Funès les 21 et , alors que le tournage devait commencer le , à Athènes, en Grèce. L'abandon du projet a pour conséquence la faillite de la société de production Films Pomereu.

Quelques années plus tard, Gérard Oury a tenté de tourner le film avec Peter Sellers, mais a mis définitivement fin à son projet à la mort brutale de l'acteur le , d'un infarctus.

Synopsis redresse|vignette|droite|alt=plan américain d'un homme d'une cinquantaine d'année, dans un costume militaire d'apparat noir décoré de dorures et de nombreuses énormes médailles sur sa poitrine|Mohammad Reza Pahlavi, dernier shah d'Iran.

Le colonel, général, ou capitaine Crochet règne en maître sur un pays imaginaire d'Amérique du Sud, ou même d'Europe du Sud puisque les colonels grecs ou Salazar au Portugal comptent parmi les inspirations d'Oury. Dans ce pays, en déconfiture économique, privation des libertés et révoltes font partie du lot quotidien. Subitement, Crochet voit tout s’effondrer autour de lui : tout comme Somoza au Nicaragua ou encore le shah d'Iran, les Américains finissent par le lâcher, les milliards qu'il avait cachés en Suisse s'évaporent, il est politiquement mort et sa popularité est naturellement au plus bas. Les problèmes viennent même de sa propre famille : son fils le trahit et passe à la gauche révolutionnaire, tandis que son épouse fomente une insurrection. Elle entretient en effet une liaison amoureuse avec le chef de la police, et veut l'installer à la place de son mari.

Pour renverser la situation, le dictateur organise lui-même une série de faux attentats sur sa propre personne. Ignorant que de vrais ont été préparés par sa femme, il passe héroïquement au travers des attentats sans suspecter leur dangerosité. Crochet n'est pas mort, mais sa femme fait de son amant le nouveau maître du pays. Tous deux le jettent en prison, en espérant qu'il se fasse massacrer par ceux qui s'y trouvent, car c'est lui qui les y a envoyés. Mais Crochet est fourbe et rusé : il change de camp et s'appuie sur ses ex-adversaires pour s'évader. Avec leur aide, il établit une dictature d'extrême-gauche en tout point semblable à celle d'extrême-droite qu'il exerçait une semaine auparavant..Louis De Funès, l'Irrésistible, film documentaire de Stéphane Bonnotte diffusé en 2013 sur le bouquet de chaînes cinéma Ciné+..

Projet initial, avec Louis de Funès

Fiche technique Titre : Le Crocodile Réalisation : Gérard Oury Scénario, adaptation et dialogues : Gérard Oury, Danièle Thompson, Josy EisenbergJosy Eisenberg, étant rabbin, avait notamment participé à l'écriture du scénario des Aventures de Rabbi Jacob, en faisant office de consultant. Création des costumes : Jacques Fonteray Production : Bertrand Javal Sociétés de production : Films Pomereu Société de distribution prévue : AMLF Langue originale : français Genre : Comédie, aventure Lieux de tournages prévus :

: Athènes

Distribution Louis de Funès : le dictateur Crochet Régine Crespin : Rita, l'épouse du dictateur Aldo Maccione : le major Roméo, chef de la police, amant de la femme de Crochet Charles Gérard : rôle indéterminé

Genèse

Le projet naît dans l'esprit de Gérard Oury en janvier- en réaction aux critiques dont il est victime après la sortie de son film Les Aventures de Rabbi Jacob. En effet, parmi les rares critiques négatives — le film ayant été unanimement acclamé pour son message de tolérance — se trouvent celles des Cahiers du cinéma qui sont dans une période très politique. Leur critique est violente aussi bien pour le film que pour son réalisateur. C'est cette critique qu'Oury va exploiter en partie pour le scénario du Crocodile : . Il imagine alors s'inspirer du régime totalitaire de Jean-Claude Duvalier en Haïti. Pour le réalisateur, le film doit constituer un second opus sur l'intolérance, après Les Aventures de Rabbi Jacob.

Le , six mois après le triomphe en salles des Aventures de Rabbi Jacob, lors d'un dîner à la brasserie Lipp, Gérard Oury propose un nouveau film à Louis de Funès, provisoirement intitulé La BarakaLe film La Baraka de Jean Valère, sorti en 1982, n'a aucun rapport avec ce projet de film.. Il en raconte le synopsis à son acteur fétiche, ainsi qu'à son épouse et à Michèle Morgan : les aventures du colonel Crochet, dictateur d'un pays imaginaire. Oury narre ce dîner dans son autobiographie Mémoires d'éléphant :

Lors de ce même dîner, Gérard Oury lui explique aussi avoir choisi la cantatrice Régine Crespin, qui n'a encore jamais fait de cinéma, pour interpréter l'épouse de Crochet. : [Louis de Funès demande] Je prends un temps, sûr de mon effet : Surpris, ils ont posé la question presque ensemble. Michèle [Morgan] ajoute : et j'enchaîne : . Louis de Funès donne alors son accord pour le film. Deux mois plus tard, le , il signe, dans le bureau du producteur Bertrand Javal, entouré de journalistes invités par Georges Cravenne, le contrat pour le film. Le même jour, France-Soir livre le pitch du film, d'ailleurs très éloigné de la véritable histoire, raconté par le réalisateur lui-même :

Développement Commence alors un long travail. Pendant un an, Gérard Oury consulte parfois de Funès pour parler des gags, des personnages et la distribution tandis qu'il peaufine le scénario avec sa fille Danièle Thompson.

vignette|alt=drapeau constitué d'une croix blanche sur fond bleu marine en haut à gauche et de quatre rayures blanches altérant avec 5 rayures bleu marine|gauche|Drapeau de la Grèce sous la Dictature des Colonels.

En , Konstantínos Karamanlís, en exil à Paris, rétablit en Grèce la démocratie et les libertés, le pays étant depuis 1967 sous la Dictature des colonels. Gérard Oury et sa fille partent alors y faire des repérages, notamment à Athènes. Gérard Oury est reçu par Geórgios Rállis, le ministre de l'Intérieur, qui, en l'espace d'une demi-heure, règle tout pour mettre à disposition pour le tournage des effectifs de police, des casernes, des palais nationaux et du matériel militaire, dont notamment des chars. Le gouvernement grec est en fait très intéressé par l'idée de tourner en dérision le régime précédent qui, depuis 1967, assujettissait la Grèce. : .

Louis de Funès avait par ailleurs déjà joué des rôles de militaires, dont un général hispanophone, dans Mission à Tanger en 1949 et, bien sûr, le rôle de Cruchot, maréchal des logis-chef, dans la série de films Le Gendarme.

vignette|alt=Grand bâtiment blanc cassé de style mixte art déco et classique d'environ 4 étages avec une grande entrée et des bas reliefs gravés au dernier étage|La Comédie des Champs-Élysées, où Louis de Funès joue La Valse des toréadors.

Louis de Funès, après les quatre-vingt-douze représentations de La Valse des toréadors à la Comédie des Champs-Élysées, prend du repos pour se préparer au Crocodile.. Il a déjà frôlé un malaise lors d'une représentation, ce qui l'a conduit à ne pas assurer les cents représentations prévues et de n'en faire que quatre-vingt-douze. La dernière représentation a eu lieu le , ce sera finalement la dernière fois qu'il montera sur les planches. Il déclare à la presse : .

La création des costumes est confiée à Jacques Fonteray., qui avait précédemment conçu les costumes de La Folie des grandeurs et qui travaillera à nouveau pour Oury pour Le Coup du parapluie, L'As des as et Lévy et Goliath.

Aldo Maccione et Charles Gérard, sortis du succès de L'aventure c'est l'aventure de Claude Lelouch, font partie du casting : .. Gérard Oury songe à confier un rôle à l'humoriste Thierry Le Luron, qui n'a jamais fait de cinéma et adorerait tourner avec Louis de Funès.

Durant l'été 1974, le producteur allemand Horst Wendlandt serait venu à Paris pour négocier pour sa société de distribution les droits d'exploitation du futur film en RFA, tout en acquérant les droits de La Grande Vadrouille (détenus par Constantin Film et expirant en )..

Le tournage doit débuter le . : , à Athènes : . Bertrand Javal, sa société de production Films Pomereu et AMLF font partie du projetAffiche publiée dans le du Film Français, le , à voir ici..

Le , Louis de Funès déjeune avec Gérard Oury à la brasserie La Lorraine : afin de régler quelques détails et pour peaufiner la distribution..

Arrêt du projet redresse|vignette|alt=Photographie de l'entrée d'un hôpital, aux longs bâtiments depuis une rue.|L'hôpital Necker à Paris, où Louis de Funès subit son deuxième infarctus, reprend lentement ses forces et manque de se faire escroquer. Le , Louis de Funès s'effondre dans son appartement parisien, victime d'un infarctusExtrait de : .Extrait de : . :, deux mois avant le début du tournage. Le , il est à nouveau frappé par un deuxième infarctus, bien plus sérieuxDe Funès : 100 ans de rire (2014), film documentaire réalisé par Matthieu Allard, diffusé sur D8 :. Le projet est donc mis de côté, alors que la pré-production est à un stade très avancé. Une pré-affiche paraîtra dans le magazine Le Film français le , et quelques costumes étaient déjà en préparation.

Les médecins annoncent à Louis de Funès qu'il ne pourra plus jamais retourner sur scène, pointant du doigt les quatre-vingt-douze représentations de la pièce La Valse des toréadors qui l'ont sérieusement fatigué. Cette annonce le plonge dans une profonde dépression.

Gérard Oury, qui est aussi un grand ami de Louis de Funès, lui rend plusieurs fois visite et lui téléphone tous les jours. Aussi, il déclare à la presse :

redresse|droite|vignette|alt=Grande bâtisse, de style Louis XIII, briques rouges, toit d'ardoise, trois étages, vue de loin, depuis le parc|Le château de Clermont (vu de la façade Nord-Ouest), propriété de Louis de Funès, où il se repose ensuite.

Après avoir consulté le scénario du Crocodile, les médecins déclarent trouver la comédie trop physique et trop pour l'acteur, encore très faible : trop de lieux de tournages différents, trop de cascades, trop de scènes difficiles. Louis de Funès annonce tout de même qu'il tournera avec Gérard Oury en 1977, en exécution d'un contrat avec André Génovès, s'il ne . En réalité, il ne tournera plus avec lui, Les Aventures de Rabbi Jacob restera leur dernière collaboration.

Les pertes financières s'élèvent déjà à plusieurs millions de francs, alors que le projet n'est encore que mis de côté : la production doit rembourser les trente techniciens déjà engagés pour le tournage. Quant aux quelques interprètes qui avaient signé leur contrat (à sept semaines du tournage, tous les rôles n'étaient pas encore distribués), ils acceptent le principe d'un report de film, en attendant que l'acteur principal se rétablisse.