Les Pogroms en Biélorussie pendant la guerre civile russe sont des déferlements de violences qui se sont abattus sur la Biélorussie et visaient spécifiquement la population juive du pays. Ces pogroms, qui eurent lieu pendant la guerre civile russe et la guerre soviéto-polonaise, entre 1918 et 1922, se sont produits après deux vagues précédentes de pogroms : ceux des années 1880 consécutifs à l'assassinat du tzar Alexandre II et ceux des années 1905 et 1907 consécutifs à la révolution russe de 1905. Toutes les régions occidentales de l'Empire russe (zone de résidence) ont été frappées par des pogroms : l'Ukraine, la Biélorussie, les provinces occidentales de la Russie. La proportion de pogroms qui se déroulèrent en Biélorussie durant la période de 1918 à 1922 représenterait 14 % seulement du total ces mêmes époques, dans les lieux de concentration majeurs des Juifs dans l'empire russe, contre 78 % en Ukraine et 8 % en Russie occidentale..
Le nombre de victimes en Biélorussie atteindrait le chiffre de tués (pour en Ukraine)..
Origine Il faut distinguer les différentes racines de l'antisémitisme, religieuses, économiques ou politiques, et les raisons de l'apparition de la violence contre les Juifs.
La racine religieuse de l'antisémitisme est la plus ancienne, mais les rivalités économiques l'ont ravivée : ainsi, dans l'ancienne union polono-lituanienne la noblesse catholique avait, au cours des , affermé ses immenses domaines à des financiers juifs, attendant de ceux-ci qu'ils gèrent ces domaines de manière à assurer l'opulence de cette aristocratie regroupée à Varsovie, Cracovie ou Lwow. Cela amena les affermeurs à exploiter les masses paysannes chrétiennes orthodoxes, et les popes de ces masses asservies, périodiquement secouées de jacqueries, ont véhiculé des mythes antisémites, encouragés par le tsarat de Russie orthodoxe, en lutte contre l'union polono-lituanienne. Les cosaques, eux aussi orthodoxes, sont ainsi devenus les « défenseurs » auto-proclamés de ces masses paysannes dont ils étaient issus, et les vecteurs de pogroms dans le sillage de l'expansion russe vers l'Ouest et Daniel Tollet, Histoire des Juifs en Pologne, PUF 1992, .
Au début du , dans l'Empire russe, l'affermage par des Juifs avait été interdit, ainsi que le droit de posséder de la terre et bien d'autres activités : de nombreux Juifs lassés par ces restrictions et révoltés par les persécutions, se sont éloignés des mitnagdim traditionalistes et des hassidim mystiques, pour former l'important mouvement laïc et socialiste dit « bundiste », dont beaucoup de jeunes membres rejoignirent les bolcheviks après la révolution d'Octobre, dans l'espoir de voir émerger une société égalitaire, sans discriminationsHenri Minczeles, Histoire générale du Bund, un mouvement révolutionnaire juif (1995), Paris, réédition Denoël, 1999. Durant la guerre civile russe, cela les amena à entrer en conflit avec l'Armée blanche tsariste et avec les nationalistes baltes, polonais, biélorusses et ukrainiens, notamment pendant la guerre soviéto-polonaise. Cette situation généra des racines politiques à l'antisémitisme, comme en témoigne le mythe du judéo-bolchevisme..
La violence a aussi des racines sociales liées à la dégradation générale des liens sociaux, à l'apparition de structures étatiques nouvelles, au basculement des valeurs morales qui suit la Première Guerre mondiale et la guerre civile russe. Une République populaire biélorusse est proclamée en . Le , elle est remplacée par une république socialiste soviétique de Biélorussie, qui en 1922 contribue à former l'URSS.
Concernant les Juifs, la révolution d' a tenu initialement ses promesses : ils sont émancipés de leur confinement dans leur zone de résidence et dans leurs shtetlech, et peuvent exercer n'importe quelle profession ; en revanche, ils doivent abandonner leurs spécificités religieuses, car la religion, quelle qu'elle soit, est l'« opium du peuple ». Mais aux yeux des nationalistes et des Russes blancs, les Juifs ont profité de la révolution d'octobre 1917 au détriment des autres peuples qui n'en ont retiré que du malheur..
Par ailleurs, en Biélorussie, les Juifs furent victimes, comme en Ukraine, d'une double violence de la part de deux protagonistes différents : d'une part, ils furent victimes des différentes forces armées en lutte contre les bolcheviks, et d'autre part ils furent l'objet de l'ire des mouvements paysans qui luttaient pour devenir maîtres de leurs terres, mouvements à tendance anarchiste, hostiles à tout pouvoir étatique sous quelque forme que ce soit. En ce qui concerne les armées, il s'agissait surtout des troupes polonaises le long d'un front mouvant durant la guerre russo-polonaise de 1920. Parfois aussi les forces bolchéviques pratiquaient des réquisitions y compris auprès des Juifs, exigeant notamment les objets de valeur. Des « bandes » existaient aussi, composées parfois de déserteurs, parfois de paysans ou d'affamés vivant de brigandage, parfois sous la conduite de bandits (comme la bande de Galak par exemple, en à Vassilevitchi Voblast de Homiel)..
Témoignage historique Les contemporains des pogroms des années 1918-1922 comprirent rapidement qu'ils avaient des motifs bien plus complexes que les pogroms de 1880 ou des années 1905-1907. Aussi les responsables des organisations, partis, communautés juives veillèrent-ils à interroger les victimes et à consigner les témoignages réunis. Ces témoignages des victimes furent complétés par ceux de diverses autorités amenées à constater les mêmes évènements. L'ensemble forme un des tout premiers projets abouti d'histoire orale sur la question des violences ethniques.. Une partie est conservée au GARF : Archives d'État de la fédération de Russie. Une partie des documents réunis par l'historien russe Ilia Tcherikover est également conservée à New York au sein du YIVO. Par la suite l'étude de la Shoah éclipsa celle des pogroms. Ce n'est que depuis 2000 que se manifeste un intérêt croissant pour ce sujet. thumb|right|250px|Frontière russo-polonaise. Renaissance de la Pologne, mars 1919 thumb|right|250px|Frontière russo-polonaise. L'avance polonaise maximale lors de l'opération Kiev, en juin 1920 thumb|250px|Frontière soviéto-polonaise. L'avance soviétique en août 1920 thumb|Biélorussie-carte des villes au
La guerre en Biélorussie Au début de l'année 1919, le territoire de l'actuelle Biélorussie a été disputée entre la Russie soviétique et la deuxième république de Pologne. L'avancée maximale de l'armée polonaise, au milieu de l'année 1920, couvrait pratiquement l'ensemble de la Biélorussie à l'exception du voblast de Vitebsk et d'une partie de ceux de Moguilev/Mahiliow et de Gomel/Homel. Mais, dès le mois d', les forces soviétiques reprennent les territoires perdus, et même largement au-delà de Brest, Hrodna/Grodno et jusqu'à Bialystok et Varsovie. C'est entre ces fronts mouvants que se déroulent les pogroms dits de Biélorussie dans les années 1918-1922.
Caractère massif des pogroms Les pogroms des années 1918-1922 sont sans précédent dans l'histoire européenne moderne d'avant la Shoah : par l'étendue du territoire où ils se déroulent, par le nombre de victimes et des participants aux pogroms, par la diversité des formes de violence, par leurs motivations idéologiques. Dans Le Système totalitaireHannah Arendt, Le Système totalitaire, Édition du Seuil, 1972, traduit par J-L Bourget, R. Davreu et P. Levy, Hannah Arendt insiste sur les caractéristiques de cette violence d'un type nouveau apparues au : caractère de masse, fondements idéologiques, nouvelles technologies de mise à mort. Dans cette perspective, les pogroms des années 1918-1922 constituent une étape transitoire entre les formes de violence à la fin du et le début du .. La violence mise en œuvre dans les pogroms de la guerre civile russe ne correspond pas au modèle d'Hannah Arendt de violence totalitaire, mais leur étude permet de reconstituer le « chaînon manquant » dans l'évolution de la violence ethnique au ..
Une des caractéristiques majeures des pogroms des années 1918-1922 est le fait qu'ils se propagèrent bien au-delà des zones traditionnelles des violences anti-juives des années 1880 et 1905-1907. Les pogroms précédents étaient des explosions de violence brèves, limitées dans le temps. Dans les années 1918-1922 ils deviennent un malheur continu et permanent. Comme les décrit Ilia Tcherikover, il s'agit alors d'un « mouvement pogromiste » : les belligérants impliqués considèrent tous les Juifs comme des , des « vecteurs du bolchevisme » qui risquent de les asservir en tant que nations (baltes, polonaise, ukrainienne…) : il faut dès lors de leur présenceIlia Tcherikover, Antisemitism i pogromy na Ukraine, 1917-1918, Berlin 1923..
Trois grandes vagues de pogroms peuvent être distinguées en Biélorussie durant la période 1918-1922 : la première lors de l'occupation polonaise de 1919-1920 pendant la guerre russo-polonaise ; la deuxième est une « épidémie » de pillages et de meurtres accomplis surtout par l'un des détachements appelés « bandes » ; la troisième est une « orgie de banditisme à caractère pogromiste » en et au début 1921.
Durant ces années, la Biélorussie resta à l'écart des grands conflits militaires entre les « Rouges » (bolcheviks), les « Blancs » (tzaristes) et les « Noirs » (anarchistes) qui déchiraient la Russie et l'Ukraine voisines. Les enjeux en Biélorussie étaient politico-territoriaux, mettant aux prises la Russie bolchevique, la Pologne, la Lituanie et l'Ukraine nationaliste.. Dans les territoires qu'elle contrôlait, l'Armée rouge ne se livra pas à des pogroms, mais elle pressura les paysans biélorusses de tant de réquisitions, que la famine poussa ces derniers à commettre des « pogroms alimentaires ». L'une des principales différences avec les pogroms de la fin du qui se concentraient dans les villes, est que ceux des années 1918-1922 se développèrent dans les campagnes..
Un deuxième vague de pillage et de meurtres de masse peut être attribuée aux bandes telles que « la bande de Balakhovitch » dit aussi Boulak-BalakhovitchStanislas Balakovitch dit Boulak-Balakhovitch (1883-1939) devint capitaine de cavalerie dans l'armée russe puis dans l'Armée rouge. En novembre 1918 il passa du côté de l'armée blanche. Il devint major-général en mai 1919. À partir du 3 juin 1920, ses détachements appelés « Groupe biélorusse » ou « Armée nationale biélorusse » participent aux actions armées contre l'Armée rouge en Polésie. Le 27 juillet 1927, il conclut une alliance avec B. V. Savinkov, président du Comité politique russe en Pologne pour combattre les bolcheviks en Biélorussie. Balakhovitch revendiquait la libération de la Russie des bolcheviks et l'indépendance de la Biélorussie. Après avoir pris de nombreuses villes, il fut repoussé derrière les lignes polonaises à la suite d'une contre-offensive de l'Armée rouge. Conformément à l'accord polono-soviétique du 12 octobre 1920 son armée fut désarmée. Mais une partie de ses troupes participa à des actions de diversions anti-soviétiques jusqu'en 1922., la bande de Savinkov, celle de Galak.
Les exactions et les violences commises en Biélorussie durant les années 1918-1922 présentent également des traits caractéristiques suivant la « vague » durant laquelle elles se produisirent : Lors de l'avancée puis de la retraite de l'armée polonaise en 1920, ce sont surtout des pillages des biens juifs, la destruction de leurs habitations par le feu. Le nombre de victimes reste faible, sauf exception. Le but poursuivi est de terroriser la population juive, de se prémunir contre toute réaction en vue de les empêcher de soutenir l'Armée rouge, et de pratiquer une devant celle-ci. De tels pogroms eurent lieu notamment à Vitebsk (), à Lida (le et le ), dans le raïon de Babrouïsk (en juillet-), et lors du massacre de Pinsk (en ).