vignette|redresse|Brochure de 1977 publiée par pour lutter contre l'ordonnance 77-4. (en français : « Protégeons nos enfants ») puis (« Protégez les enfants d'Amérique ») était une organisation politique homophobe présidée par la chanteuse Anita Bryant et créée en 1977, à Miami, en Floride, aux États-Unis. Son but est alors d'obtenir l'abolition de l'ordonnance 77-4 du comté de Dade interdisant la discrimination à l'embauche, au logement et à l'accès aux services publics des homosexuels.
Le , Ruth Shack, une conseillère du comté de Dade, présente un projet de loi visant à interdire les discriminations sur la base de l'orientation sexuelle dans la région de Miami. La proposition est adoptée le suivant, ce qui soulève l'indignation des communautés religieuses locales, et notamment de la Convention baptiste du Sud. Poussés par leur pasteur, la chanteuse Anita Bryant et son époux l'ancien disc-jockey Bob Green décident de renverser l'ordonnance en organisant un référendum local. Avec une trentaine d'autres personnes, ils fondent , une coalition conservatrice qui leur sert à médiatiser leur combat. Ils organisent ensuite une campagne de signatures destinée à rendre possible la consultation populaire, collectent des dons pour financer leur campagne et font paraître différentes publicités dans les médias locaux pour convaincre l'opinion publique du comté. Ils n'hésitent alors pas à tenir des propos homophobes et à associer publiquement homosexualité et pédophilie pour convaincre leur auditoire.
Face aux attaques de , et malgré le soutien d'homosexuels d'autres États, la communauté LGBT de Miami peine à organiser la contre-attaque. Victime de ses divisions et encore fortement « dans le placard », elle ne parvient pas à parler d'une seule voix. Dans ces conditions, Anita Bryant et ses partisans obtiennent une large victoire au référendum local organisé le . Inspirés par ce résultat, des conservateurs d'autres régions des États-Unis s'organisent pour renverser des lois locales similaires à l'ordonnance 77-4. Soutenus par et par Anita Bryant, plusieurs de ces mouvements arrivent à leurs fins et font tomber les lois anti-discrimination de Saint-Paul (Minnesota), d'Eugene (Oregon) et de Wichita (Kansas). D'autres échouent par contre dans leurs tentatives à Seattle (Washington) et en Californie.
Le mouvement déclenché par a d'importantes conséquences sur la société américaine. Côté conservateur, il contribue à mobiliser les chrétiens, qui s'étaient largement éloignés de la vie politique après le « Procès du singe ». Il favorise par ailleurs la création de la Moral Majority par le pasteur Jerry Falwell, lui-même soutien d'Anita Bryant. Côté homosexuel, il cause un véritable choc, suivi de plusieurs cas de suicide et d'agressions homophobes. Il aboutit cependant aussi à la mobilisation des gays et des lesbiennes, qui luttent pour la première fois main dans la main. Grâce aux différentes campagnes, la communauté LGBT apprend par ailleurs à s'organiser, en attendant le drame des années SIDA.
Malgré un réel succès initial auprès du public chrétien, Anita Bryant finit quant à elle par être victime de son implication dans la campagne homophobe. Subissant le boycott de la communauté LGBT, elle perd progressivement l'ensemble de ses contrats publicitaires, notamment avec le syndicat des agrumes de Floride, qu'elle représentait depuis 1969. Surtout, elle doit faire face au refus des maisons de disque de la produire. En proie à des difficultés psychologiques, elle divorce en 1979, ce qui lui vaut la critique des milieux chrétiens fondamentalistes. Malgré plusieurs tentatives de comeback dans les années 1990, elle ne parvient jamais à relancer sa carrière artistique.
Antécédents L'homosexualité à Miami : entre persécutions et relative acceptation vignette|redresse|gauche|Le sénateur Charley Johns organise une « chasse aux sorcières » contre les homosexuels de Floride dans les années 1950-1960. Voir aussi :
Le regard vis-à-vis de l'homosexualité connaît, à Miami, les mêmes évolutions que celles que l'on retrouve dans la plupart des autres grandes métropoles des États-Unis au . Alors que la vie nocturne homosexuelle s'y développe rapidement dans les années 1930, les autorités municipales font fermer de nombreux établissements gays et interdisent aussi bien l'homosexualité que le travestissement dans les années 1950. Entre 1956 et 1966, le Florida Legislative Investigation Committee (sorte de version locale des commissions d'enquête maccarthystes présidée par le sénateur Charley Johns) organise le renvoi systématique des homosexuels présents dans la fonction publique et les universités de Floride. Il publie, en outre, un document très violent intitulé Homosexuality and Citizenship in Florida (« L'Homosexualité et la Citoyenneté en Floride ») qui décrit les hommes homosexuels comme des prédateurs sexuels et comme une menace pour les enfants. En 1960, The Miami Herald publie, quant à lui, plusieurs articles qui relient l'homosexualité au proxénétisme et aux abus sexuels sur mineurs. En 1966, la branche floridienne de la NBC diffuse par ailleurs un documentaire intitulé The Homosexual, qui présente les gays comme des violeurs et avertit les spectateurs que les jeunes garçons sont en danger à leur contact.
L'image des homosexuels évolue cependant avec la libéralisation des mœurs, à la fin des années 1960, et le développement d'un militantisme gay à la suite des émeutes de Stonewall, à New York, en 1969. Malgré le contrôle très strict des homosexuels floridiens et l'organisation de fréquents raids policiers dans les bars LGBT de Miami, l'Église communautaire métropolitaine, une congrégation chrétienne homosexuelle, ouvre ainsi un temple dans la ville en 1970. Deux ans plus tard, la convention nationale du Parti démocrate se tient à Miami et, pour la première fois dans l'histoire du parti, la thématique des droits des homosexuels y est abordée grâce au discours du militant gay Jim Foster. En 1974, l'homme d'affaires Jack Campbell, propriétaire de la chaîne Club Baths, ouvre, à Miami, un sauna gay. Après le premier raid policier contre son établissement, Campbell parvient à faire libérer tous ses clients et porte plainte contre le Département de Police de Miami, qui doit finalement lui présenter ses excuses et renoncer à tout nouveau harcèlement contre les usagers du sauna. Même l'image des homosexuels donnée par la presse locale se transforme jusqu'à les présenter comme une minorité silencieuse opprimée Miami Herald du 14 août 1969 et News du 24 août et du septembre 1970.
L'ordonnance 77-4 C'est dans ce contexte que Ruth Shack, conseillère du comté de Dade (dont Miami est le chef-lieu), propose, le , un projet d'interdiction des discriminations à l'embauche, au logement et à l'accès aux services publics des homosexuels. Ce projet législatif (baptisé ordonnance 77-4) est déposé à la demande d'une organisation homosexuelle âgée d'un an, la Dade County Coalition for the Humanistic Rights of Gays (« Coalition du comté de Dade pour les droits humains des gays »), dont les dirigeants sont l'homme d'affaires Jack Campbell, le militant et homme politique gay Bob Basker et un partisan du « mouvement du potentiel humain » et de la libération sexuelle nommé Bob Kunst.
vignette|redresse|alt=Anita Bryant en 1971|La chanteuse Anita Bryant (ici, en 1971) est bouleversée par le projet d'ordonnance interdisant la discrimination des homosexuels. Lorsque le projet de Ruth Shack est rendu public, un vent de protestations traverse les communautés religieuses locales. La Convention baptiste du Sud condamne ainsi l'initiative en pleine chaire et la nouvelle alerte l'une de ses fidèles, Anita Bryant. Âgée de 36 ans, cette dernière est une chanteuse célèbre qui a commencé sa carrière comme enfant star dans un show télévisé d'Oklahoma City. Fille de parents deux fois divorcés, elle a connu la pauvreté et a trouvé la foi à l'âge de huit ans. La religion tient, depuis lors, une place primordiale dans sa vie. Très ambitieuse, elle a demandé à Dieu de faire d'elle une célébrité lorsqu'elle était enfant. À l'adolescence, elle a participé à des concours de beauté qui l'ont amenée à être élue successivement Miss Oklahoma et deuxième dauphine de Miss Amérique. En 1960, Anita Bryant a épousé le disc jockey Bob Green, qui a fait d'elle une chanteuse professionnelle connaissant un certain succès. Spécialisée dans la chanson populaire, patriotique et religieuse, elle a ainsi produit trois disques d'or, participé à des tournées outre-mer auprès des forces armées et chanté aux funérailles du président Lyndon Johnson en 1973. En 1969, elle est devenue ambassadrice de la Florida Citrus Commission (syndicat des producteurs d'agrumes de Floride), ce qui l'a amenée à tourner dans de nombreuses publicités pour le jus d'orange floridien. Elle a également représenté d'autres grandes marques, comme Coca-Cola, Tupperware, Kraft Foods ou Holiday Inn.
Ayant elle-même participé au financement de la campagne de Ruth Shack, qui se trouve être l'épouse de son agent, Anita Bryant s'oppose d'abord de façon mesurée au projet d'ordonnance anti-discrimination. Malgré les objurgations de son pasteur, elle se contente ainsi d'écrire à la commission du comté et d'appeler Ruth Shack pour lui faire part de ses craintes. La chanteuse s'inquiète d'ailleurs surtout du fait que l'ordonnance risque d'autoriser les personnes homosexuelles à travailler dans des écoles chrétiennes, car ses propres enfants y sont inscrits. En fait, Anita Bryant sait, à l'époque, très peu de choses sur les homosexuels. En mai 1978, Anita Bryant donne une interview pleine de candeur au magazine Playboy. Elle y admet qu'elle connaissait la présence d'homosexuels dans le show business mais qu'elle n'était pas consciente du côté de leur sexualité avant que son époux ne la lui décrive. Elle y reconnaît par ailleurs qu'elle n'a jamais entendu parler des études d'Alfred Kinsey, qui estiment qu'un homme sur cinq a déjà eu des relations homosexuelles, et qu'elle ne sait rien non plus sur l'homosexualité chez les animaux. Voir . et elle n'est pas convaincue qu'ils représentent un réel danger pour la société. C'est la visite d'un sergent de police dans son église qui lui fait durablement associer homosexualité et pédophilie. Ce policier lui montre en effet des photographies pornographiques gays et infantiles qui l'horrifient et la poussent à se mobiliser activement contre l'ordonnance. D'après ses propres déclarations, elle reçoit alors le soutien de sa fille de neuf ans, qui lui suggère que Dieu l'aidera dans sa cause.
Lorsque la commission du comté de Dade se réunit pour voter l'ordonnance, le , la salle du conseil est remplie par une foule de partisans et d'opposants au projet et, à l'extérieur du bâtiment, de nombreux chrétiens, venus de toute la région, manifestent leur opposition à la réforme tandis qu'aucun soutien ne fait entendre sa voix. Avant le vote, la commission procède à l'audition de l'argumentaire des deux camps. Anita Bryant, qui fait partie des personnalités venues s'opposer au projet, explique alors que . En dépit de cette forte mobilisation des opposants, l'ordonnance 77-4 est approuvée par 5 voix contre 3, faisant de Miami l'une des quarante premières métropoles américaines à s'être déclarées en faveur des droits des homosexuels.
De la création de à la tenue du référendum local organise la riposte vignette|redresse|gauche|alt=Anita Bryant posant avec une bouteille de Coca-cola.|Anita Bryant prend la tête de la coalition .