Mahomet, principalement connu à travers la tradition musulmane, a fait l'objet, surtout à partir de la seconde moitié du , de recherches en vue de déterminer son historicité et la concordance entre cette présentation et la réalité historique.
Les historiens de l'Antiquité et de l'Antiquité tardive sont souvent confrontés à la rareté, voire à l'unicité des sources d'informationAlfred-Louis de Prémare, L'approche historique des figures religieuses : Muhammad sur education.fr.. La première source d'information sur la vie de Mahomet est le Coran, qui donne peu d'informations, et dont l'historicité est également sujette à caution"Muḥammad." Encyclopaedia of Islam, Second Edition. Édité par: P. Bearman, Th. Bianquis, C.E. Bosworth, E. van Donzel, W.P. Heinrichs. Brill Online, 2014. Ensuite, par ordre d'importance, viennent la sîra et les hadiths, qui survivent dans les ouvrages historiques par des écrivains des deuxième, troisième et quatrième siècles de l'ère musulmane (approximativement du de l'ère commune.). William Montgomery Watt, Muhammad in Mecca, 1953, Oxford University Press, p. xi.. Enfin, quelques sources non musulmanes sont précieuses, d'une part en elles-mêmes et d'autre part pour servir à la comparaison avec les sources musulmanes.
Méthodologie Les historiens ont développé une méthodologie basée sur deux principes : D'une part la critique externe : on vérifie s'il y a confirmation de la source littéraire unique ou principale par des objets de culture matérielle (archéologie, numismatique, épigraphie, etc.) ou des sources écrites secondaires. D'autre part la critique interne : on vérifie la cohérence historique des événements et des personnages, s'ils sont originaux ou proches d'autres personnages ou événements, etc.
Critique externe Dans le cas de Mahomet, les sources externes sont pauvres : La chronique de Thomas le Presbyte (640) indique : La Doctrina Jacobi (avant 640), écrit apologétique chrétien, le mentionne comme annonçant la venue prochaine du Messie. La chronique de Sébéos (en araméen, 660) est la première source non musulmane qui aborde le sujet de sa prédication ; certains détails concordent avec certaines prescriptions coraniques. La Chronique du Khouzistan (660-670) d'un moine nestorien anonyme ne se contente pas de citer Mahomet, de le décrire comme « guide » et « envoyé de Dieu » mais témoigne du culte abrahamique des Arabes soutenant la croyance musulmane que la Kaaba fut construite par Abraham dont les Arabes furent les descendants à travers son fils Ismaël"L'invention de l'Islam" de Michel Orcel sur Google livres en ligne.
Critique interne En revanche, la critique interne est plutôt négative si l'on suit ces deux exemples : Mahomet subit un changement radical de caractère : cet homme discret, soumis à sa femme, devient soudainement un chef de guerre. Mahomet prêche une morale qu'il ne s'applique pas à lui-même (nombre d'épouses). Muhammad Hamidullah explique cette contradiction par le fait que la restriction du nombre d'épouses serait une décision postérieure à la dernière célébration du mariage du ProphèteMuhammad Hamidullah, Le Prophète de l'Islam, t. 2, 1998, ..
Le Coran est une source incontournable mais cette source peut être exploitée par la méthode hypercritique pour dégager des conclusions contraires aux règles de foi.
Les différentes thèses concernant la figure de Mahomet Faire la biographie historique est donc une tâche difficileJacqueline Chabbi fait un tour d'horizon de la problématique dans un entretien à Libération.. À part la figure traditionnelle rappelée ci-dessous, de nombreuses figures de Mahomet sont apparues dans la recherche sur les origines de l'islam et du Coran. Deux figures principales se dégagent des récits : Un personnage construit « dans les pas de Moïse ». La personne et l'activité de Mahomet sont décrits avec des motifs narratifs utilisés pour décrire Moïse ; Un personnage construit en « Messie Annemarie Schimmel, Und Mohammad ist Sein Prophet, Cologne, 1981 (La vénération du Prophète dans la piété musulmane), trad. anglaise de 1985 And Muhamad is His Messenger, The Veneration of the Prophet in Islamic Piety., Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1985.» ou en « paraclet Tor Andrae, Die Person Muhammeds in Lehre und Glaube seiner Gemeinde, Stockholm, 1918. ». Une thèse mythiste avec différentes articulations s'est aussi développée, quelques-unes partant de l'idée que Mahomet n'a pas de nom (qui se construit de la façon suivante : Frédéric Imbert, « L’Islam des pierres : l’expression de la foi dans les graffiti arabes des premiers siècles, Écriture de l’histoire et processus de canonisation dans les premiers siècles de l'islam » in Revue des études du monde musulman et de la Méditerranée, , juillet 2011 mais seulement un surnom au sens où on l'entend dans les sociétés de lettrés bagdadiens dans une époque comparableVanessa Van Renterghem, « Identifier et s’identifier dans les milieux lettrés bagdadiens (-/- siècles) », Revue des études du monde musulman et de la Méditerranée, 127, juillet 2010. lire en ligne. et en comparaison avec le luxe onomastique utilisé dans les chaînes de transmission des hadiths.
Françoise Micheau fait le bilan de l'état actuel de la recherche dans L'islam en débatsFrançoise Micheau, L'islam en débats, Téraèdre, 2012., un livre de synthèse et mise au point historiographique, sorti en . Un chapitre est consacré à l'historiographie relative à Mahomet. Elle écrit : . Ce livre fait le point de toutes les tendances de la recherche historiographique sur l'islam, le Coran et Mahomet, en citant de nombreux auteurs récents.
Figure traditionnelle Par biographie traditionnelle, il faut comprendre que le ou les auteurs assument leurs perspectives religieuses. Alfred-Louis de Prémare s'en plaint dans Les Fondations :
Figure transmise directement par les sources religieuses Hichem Djaït tient pour acquis le Coran et les textes religieux et les commente sans interroger les textes ni chercher des sources non religieuses de l'époque de MahometHichem Djaït, La Vie de Muhammad, t. 1 : « Révélation et Prophétie », Ed. Fayard.. On trouve plutôt une exégèse religieuse du Coran, une apologie du prophète. L'auteur commente la Révélation, explique les contradictions et écrit par exemple qu'
Le récit musulman du début de la révélation est le suivant. Lors d'une retraite méditative, Mahomet a des révélations auditives considérées par le Coran d'origine divine. L'archange Gabriel le serre par le dos et lui dit par trois fois « Lis ! ». Mahomet lui répond, également par trois fois « Je ne suis pas de ceux qui savent lire ! ». Alors l'archange Gabriel lui dit : « Lis, au nom de ton Seigneur qui a créé, qui a créé l'homme d'une adhérence. Lis ! Ton Seigneur est le Très NobleCoran (S. 96, V. 1-3).. » Cette première « révélation » est la première d'une série qui va durer environ 23 ans et qui va constituer le corpus du Coran, le livre sacré des musulmans. Mahomet se positionne alors dans la continuité du christianisme et du judaïsme ; un célèbre hadîth de Mahomet dit : , ou encore :
Figure transmise par les sources musulmanes anciennes Une autre biographie traditionnelle accède à la tradition par un autre versant ; elle est intitulée Le Prophète Muhammad : sa vie d'après les sources les plus anciennesMartin Lings, Le Prophète Muhammad : sa vie d'après les sources les plus anciennes, Seuil, 2002.. La proximité de l'auteur avec René GuénonDavid Bisson, « Soufisme et Tradition : l’influence de René Guénon sur l’islam soufi européen », dans Archives en Sciences Sociales des religions, , octobre-décembre 2007. ne plaide pas forcément en faveur de sa rigueur. Il exploite les sources suivantes : La Sirat Rasul Allah dans laquelle Ibn Ishaq (mort en 768) a réuni les traditions biographiques orales, et dont il nous reste une version du , celle d'Ibn Hicham (mort en 829) Heather N. Keaney, Medieval Islamic Historiography: Remembering Rebellion, Routledge, 2013.. Le Kitab al-maghazi de Waqidi (mort en 822), relatant les campagnes militaires du Prophète. Le Kitab tabaqat al-kubra d'Ibn Sa'd (mort en 845), ouvrage dans lequel l'auteur expose les vies des premières générations de l'Islam. Les différents recueils de hadiths de Bukhari, Muslim, Tirmidhi, etc Bien que Dieu soit le moteur de l'histoire dans l'historiographie islamique, il faut tout de même observer une certaine diversité des sources. Des œuvres comme le Tarikh d'al-Tabari ou les Ansab Al-Ashraf d'al-Baladhuri ne sont pas à proprement parler des sources religieuses. À l'époque abbasside, ces auteurs sauvegardent des traditions dont certaines mettent à mal le dogme sunnite : Tabari sauvegarde des récits qui révèlent l'existence d'une compétition du pouvoir après la mort de Mahomet. Baladhuri présente une histoire encore plus humaine dont le règne de Uthman est assez symptomatique. Les hadiths (littérature des fada il/manâqib) sont à contrario les vraies seules sources religieuses.
Néanmoins, la fiabilité historique des sources traditionnelles est remise en cause par des chercheurs. C'est le cas du Coran et des Hadiths dont certains ont été transmis par des chaines de transmission orale reconstruites tardivementJ. Schacht, A revaluation of Islamic Traditions, dans JRAS, 1949, 143 sqq..
Le prophète comme « Moïse » La mise en place de la figure de Mahomet semble aussi s'inspirer, en certains points, de celle de Moïse. Le prophète « comme Moïse » est une thèse exposée, entre autres, par Patricia Crone et Michael CookPatricia Crone et Michael Cook, Hagarism: The Making of the Islamic World, 1977, Cambridge University Press..
Ainsi, si la grande majorité des chercheurs ne rejettent pas la date traditionnelle islamique de la mort de Mahomet en 632, plusieurs chercheurs, sur la base de textes antiques apologétiques, supposent que Mahomet est encore vivant lors de la conquête musulmane du Proche-Orient et fixent sa mort plutôt vers 634 ou 635.
Cette différence crée une ressemblance avec Moïse qui meurt avant d'entrer en Terre promise, laissant son successeur Josué mener la conquête du pays de Canaan, à l'instar du successeur de Mahomet Abou Bakr qui lance ses troupes à la conquête du pays de Canaan (Syrie et Palestine).
Un personnage construit en « Messie » Voici un texte de Tilman Nagel sur Mahomet. :
Nagel analyse de façon critique et historique l'ensemble de la littérature sunnite sur le Prophète. Il retrace le processus d’une progressive des-historisation de la figure prophétique. Cette idéalisation est vue comme une volonté de transformer la figure prophétique en une réalité purement doctrinale, voire métaphysique dans le cas du soufisme, hors de portée de toute remise en question dans le mode arétalogique.
Son étude Le bien-aimé d’Allah : origine et modalités de la croyance en Mohammed se propose de l’éclaircir ainsi L’ouvrage est conçu en deux parties. La première étudie les fondements théologiques de la « croyance en Mahomet » — Nagel montre combien le Prophète monopolise l’accès à la connaissance de l’ordre divin et que cette fonction centrale et médiatrice du Prophète est intrinsèque à la structure même de l’islam —; il aborde ensuite l’argumentation théologique mise en œuvre pour prouver la légitimité de ce monopole prophétique : la « croyance en Mahomet », et donc en son monopole de la parole divine, a un but auto-apologétique. Ce monopole réassure le croyant dans la conviction de la primauté de l’islam et de la communauté musulmane vis-à-vis des autres religions et communautés.