vignette|Mains en prière d'Albrecht Dürer (1508). Par la prière, le croyant adresse un souhait à un être tout-puissant dont l'action s'accorde parfaitement avec sa volonté.
Le volontarisme métaphysique (ou volontarisme ontologique)Dans le contexte de la métaphysique, on parle le plus souvent de volontarisme sans qu'en soit précisée la nature. est une conception philosophique concernant la nature de la réalité, où la volonté – entendue au sens large de ce qui désire – constitue le principe actif ou l'essence dynamique du monde. Il doit être distingué des différentes formes de volontarisme politique, et il s'oppose à l'intellectualisme métaphysique, pour lequel le monde obéit à des principes rationnels qui en constituent l'essence ou le fondement (platonisme, aristotélisme, rationalisme classique).
Le volontarisme métaphysique, à l'inverse de l'intellectualisme dont la tendance est objectiviste, est une forme de subjectivisme qui place la subjectivité de l'existence, son caractère « expérientiel », avant l'objectivité de la représentation. Il est souvent marqué pour cette raison par un certain irrationalisme. En outre, partant d'une conception dynamique du monde, le volontarisme métaphysique rejette toute idée d'ordre préétabli.
Le terme « volontarisme » a été introduit par Ferdinand Tönnies dans la littérature philosophique et a été particulièrement utilisé au tournant des et s par le psychologue Wilhelm Wundt et le philosophe Friedrich Paulsen, afin de qualifier la tradition dans laquelle ils s'inscrivaient. Le représentant le plus notable de cette tradition est Arthur Schopenhauer qui, en 1818, publie Le monde comme volonté et comme représentation.
Le volontarisme théologique
Approches scolastiques
Duns Scot
Connu principalement pour son principe d'individuation et sa thèse de l'univocité de l'être, le philosophe écossais Jean Duns Scot (1266-1308) est également, vers 1300, à l'origine d'une doctrine théologique appelée « volontarisme »Émile Bréhier, La philosophie du Moyen Âge, Paris, Albin Michel, 1971 (1 édition 1937), p. 337., qui met l'accent sur la volonté divine. Pour Duns Scot, tout ce qu'a créé Dieu s'accorde avec sa volonté, en raison de la toute-puissance divine. C'est en outre sur sa seule volonté que se règlent les lois de la justice et de la sagesse : Émile Bréhier, La philosophie du Moyen Âge, Paris, Albin Michel, 1971 (1 édition 1937), p. 340.. L'ordre prescrit et choisi par Dieu parmi tous les possibles n'est jamais déterminé par des exigences dues à la nature même des choses. Au contraire, les choses ne sont louables que parce que Dieu les a voulues. Dès lors, le lien effectif qui unit les bonnes œuvres de l'homme au bonheur éternel, qui en est la récompense, n'existe pas parce que ces œuvres méritent par elles-mêmes la récompense, mais parce que Dieu a décidé d'établir ce lien.
Le volontarisme théologique de Duns Scot a une conséquence notable sur l'idée chrétienne de prédestination : c'est parce qu'il a fait que la charité conduit à la béatitude que Dieu donne à l'âme pour laquelle il veut le bonheur éternel la vertu de charité. Le salut et la moralité de l'homme sont donc décidés par Dieu à l'avance (prédestination) de façon parfaitement arbitraire.
Thomas Bradwardine, Jean de Mirecourt
Dans la première moitié du , le théologien Thomas Bradwardine (1290-1349) radicalise le volontarisme théologique de Duns Scot en niant toute autre causalité que la causalité divineGuillaume Almeras, « Volontarisme », dans S. Auroux (dir.), Encyclopédie philosophique universelle – Les notions philosophiques, tome II, Paris, Presses Universitaires de France, 1998, p. 2757.. Pour Bradwardine, non seulement il n'y a pas de raison ni de loi nécessaire en Dieu qui soit antérieure à sa volonté, mais la volonté divine est, en tant que cause efficiente de toute chose, la cause motrice de tout mouvement. Il s'ensuit que même l'acte le plus libre que l'homme puisse faire est causé par Dieu. Cette forme de volontarisme aboutit à un déterminisme théologique absolu où rien n'échappe à la volonté divine. Jean de Mirecourt (vers 1300-1349), contemporain de Bradwardine, défend également cette conception déterministe qui fait de la volonté divine la cause de tout. Il est d'ailleurs condamné en 1347 par le pape Clément VI pour des thèses affirmant que Dieu est auteur du péché en tant que péché, qu'il veut que quelqu'un pèche et qu'il soit pécheur.
D'après Guillaume Almeras, le volontarisme théologique du a influencé Martin Luther dans sa conception de la prédestination humaine. Il suggère que la philosophie de Schopenhauer ait également repris à sa façon cette théorie médiévale, qu'il nomme « volontarisme du serf-arbitre ». Pour Schopenhauer en effet, nos motifs volontaires ne sont que des justifications « après coup » d'un vouloir fondamental se servant de nous.
Mysticisme chrétien et romantisme
Jacob Böhme
vignette|Jakob Böhme, dit le « philosophe teutonique ». Il inaugure une conception hétérodoxe de l'origine de Dieu fondée sur l'idée d'une pure volonté. Précurseur de la théosophie moderne, Jakob Böhme (1575-1624) est le premier penseur chrétien à ériger la volonté, ou le désir, en principe suprême. Bien qu'apparemment proche de la tradition mystique allemande et de son néoplatonisme, il conçoit l'esprit (de Dieu ou de ses créatures) de façon différente : il est pour lui essentiellement incarné. Böhme n'a que peu de considération pour l'au-delà spirituel des gnostiques et ne partage pas le dénigrement platonicien du corps et de ses désirs, caractéristique du mysticisme chrétien.. Sa théogonie est une cosmogonie et une métaphysique au sens où elle tente de penser le passage du non-être à l'être, en s'appuyant sur la notion de volonté.
Le concept central de la pensée de Böhme est l’Absolu de la théologie négative, déjà présent dans la tradition néoplatonicienne.. L'Absolu y est défini a minima comme « Un suressentiel » et indéterminé, premier principe dont on ne peut rien dire ni rien penser, car il échappe à toute compréhension. La doctrine böhmienne se distingue toutefois de la tradition néoplatonicienne par le fait que l'Absolu y est décrit de façon subjective comme une volonté pure. La « Volonté » désigne chez Böhme la pulsion ou la force intérieure qui produit l'être, l'émotion créatrice à l'origine de tout ce qui existe. Elle n'est pas volonté de quelque chose, ce qui en ferait une volonté déterminée, mais une pure volonté, une « faim insatiable »., un principe dynamique et vivant qui s’agite et bouillonne dans une sorte de néant primordial.. Moteur spirituel de la vie du monde, la Volonté est également moteur de la vie divine, acte pur par lequel Dieu s'engendre et naît à la conscience. Elle traduit son désir de produire une image de lui et de se faire connaître et aimer..
La grande originalité de la théogonie de Böhme réside dans sa conception hétérodoxe de la naissance du Dieu créateur, appelé aussi « Fondement » (Grund), naissance qui est animée par une volonté obscure elle-même sans fondement, parfaitement arbitraire et irrationnelle. Ce tout premier principe, Böhme l'appelle Ungrund (« Sans-Fond » ou « Sans-Raison »), terme qui désigne l'obscurité insondable et la vacuité absolue du divin. LUngrund est un absolu en deçà de tout être, un principe qui précède l'existence elle-même, qu'il produit de façon purement gratuite et contingente ; il est un néant inconscient et ténébreux qui engendre tout ce qu'il a librement désiré voir se révéler. Acte de fondation à l'origine de tout, et d'où naît le Dieu même de la création, lUngrund se manifeste psychologiquement de l'intérieur comme désir de vivre, et se révèle dans le monde ou dans la pensée de l'homme comme une aspiration à être.
D'après l'historien des idées Sean McGrath, la plus grande contribution de Böhme à la cosmogonie réside dans cette conception originale de la volonté de Dieu, radicalement différente de la notion cognitive de volition que l'on retrouve dans la tradition scolastique d'inspiration aristotélicienne (« Tending the Dark Fire. The Boehmian Notion of Drive »).. La volonté divine de Böhme est ce qui produit l'être et, en ce sens, elle constitue un principe encore plus fondamental et plus originaire que l'être lui-même. Libre volonté au principe de toute réalité, y compris de Dieu lui-même, elle est une sorte d'hubris fondamentale et universelle dont le désir naturel n'est qu'un avatar.
La volonté böhmienne inspire deux siècles plus tard l'approche romantique du désir, notamment par la lecture qu'en feront Baader et Schelling. Elle inaugure une tradition spiritualiste nouvelle, anti-intellectualiste, fondée sur une conception psychodynamique du monde, dont les développements ultérieurs conduiront à l'élaboration du concept métaphysique d'« Inconscient ». (Carus, von Hartmann). La métaphysique de Schopenhauer, entièrement fondée sur l'idée de Volonté, y fera également écho.
Perspective théosophique vignette|Pour Schelling, le désir est le véritable moteur du monde. Durant la première phase de sa réflexion, à la charnière des et s, le philosophe romantique Schelling (1775-1854) s'inspire fortement de l’œuvre théosophique de Jacob Böhme, dont il a pris connaissance par l'intermédiaire de son ami théosophe Franz Xaver von Baader (1765-1841). Le manque ou l'absence, introduit par Böhme au sein même de l'Infini, est interprété par Schelling de façon psychologique comme le motif inconscient de la création : Dieu ne peut se maintenir dans son état primordial d'indifférenciation car sans différenciation, il resterait dans un état inférieur de développement. La création inaugure la première manifestation d'une altérité par laquelle Dieu peut se développer et prendre conscience de lui-même. La conscience requiert en effet la dualité, l'opposition entre un « soi » et un autre. Le désir de Dieu, tout entier orienté vers la conscience, est ce qui mène l'histoire du monde ; l'insatisfaction de ce désir, liée au manque de conscience, engendre la tension qui anime tout être.
Loin d'être un acte libre et arbitraire de Dieu, la création du monde est vue dans cette perspective comme une émanation spontanée de l'essence divine, qui va dans le sens d'un plus haut degré de conscience et d'altérité. Le paradoxe présent au cœur de cette thèse est celui de l'imperfection du divin ou de l'Infini, Dieu sans le monde étant moins parfait que Dieu avec le monde. Ce paradoxe tient au fait que le monde semble ajouter quelque chose d'essentiel à la nature de l'être infini : la relation ou l'altérité. Carl Eschenmayer, disciple de Schelling, propose une solution à ce problème, reprise par ce dernier et ses successeurs : il faut distinguer l'apparence de l'être – avec sa dualité sujet-objet, infini-fini, corps et esprit –, de l'être lui-même, qui est « Un », indivisible et éternel.. Au déterminisme de la création s'oppose ainsi la liberté divine qui n'est autre que la volonté dans son unité et son éternité.
Dépassement de la théosophie
L'essai sur la Liberté de SchellingF. W. J. Schelling, Recherches philosophiques sur l'essence de la liberté humaine et les sujets qui s'y rattachent (1809), Paris, Payot, 1977. est un moment décisif dans la genèse de la notion d'inconscient comprise en un sens romantique et psychodynamique., faisant appel à l'idée de volition plutôt qu'à la cognition humaine ou divine. C'est par cet essai que les thèmes théosophiques présents dans l’œuvre de Jakob Böhme s'introduisent dans la philosophie allemande du début du et contribuent par cette voie au développement du paradigme psychodynamique dans l'Europe de la seconde moitié du .