Les lectures du Coran (en , al-qirāʾāt al-qurʾāniyya) désignent les différentes manières de lire et de réciter le texte du Coran. Elles se rattachent notamment à la vocalisation et aux signes diacritiques ajoutés au squelette consonantique (rasm) coranique, et ne sont fixées qu'au , plusieurs siècles après la mise par écrit du rasm. Seul un petit nombre d'entre elles (7, 10 ou 14) sont considérées comme canoniques, et deux (Hafs et Warch) dominent l'islam actuel.
Ces variations peuvent être morphologiques ou phonologiques, mais aussi affecter le sens ou la syntaxe du texte. Dans la tradition islamique, les lectures canoniques sont néanmoins tenues pour également valides et compatibles entre elles.
Selon la tradition islamique, le prophète Mahomet a transmis les sept aḥruf (singulier : ḥarf), c'est-à-dire les formes selon lesquelles le Coran a été révélé, afin d'en faciliter la récitation pour les différentes tribus arabes. Ces formes de récitation ont été transmises par les Compagnons, puis préservées au moyen de chaînes de transmission (isnād). Dans cette perspective, les qirāʾāt (« lectures coraniques ») désignent les traditions de récitation reçues, transmises, préservées et codifiées par les spécialistes du Coran au cours des générations suivantes.
Étymologie et définitions
Qirâ'a Qirâʾa (pluriel : qirâʾât) (en arabe : قِراءَة) signifie littéralement « lecture ». Appliqué au Coran, le mot peut aussi avoir le sens de « récitation », et il est alors employé dans trois sens principaux :
la récitation ou la lecture d'une partie du Coran ou du Coran entier, la lecture spéciale d'un mot ou d'un passage (qirâʾa est compris alors au sens de « variante »)Paret, R., « Ḳirāʾa », Encyclopédie de l'Islam, Brill Online, 2014., la lecture spéciale du Coran entier. On parle alors de qirâʾa au sens d'école de lecture.
Qirâ'a est un terme technique arabe, souvent traduit par « lecture ». Il désigne les manières divergentes de lire le texte coranique ; selon François Déroche, ces divergences entre lectures canoniques n'affectent en rien la conviction des musulmans qu'elles ont toutes la même valeurFr. Déroche, « Sept lectures », Dictionnaire du Coran, 2007, Paris, ..
Ahruf Le mot ḥarf (pluriel : aḥruf) signifie littéralement « lettre », et est utilisé à propos du Coran comme synonyme de qirâʾa (« lecture »). Les savants ont beaucoup divergé sur le sens à donner à ce mot dans ce hadîthFleisch, H., « Ḥarf », Encyclopédie de l'Islam, Brill Online, 2014.. Le terme ahruf, provenant d'un hadith, est parfois aussi traduit par « lecture »Claude Gilliot, « Les sept "lectures" : corps social et Écriture révélée », Studia Islamica, 1985, LXI, .. Pour Rémi Brague, ahruf est un pluriel ambigu d'un mot lui-même ambigu, dont le sens exact est difficile à préciserR. Brague, « Le Coran : sortir du cercle ? », Critique, 2003/4, , ..
L'explication la plus répandue est celle qui donne à aḥruf le sens de lughât (« dialectes », ou mots et expressions dialectales)Voir notamment à ce propos l'Itqān d'al-Suyūṭī, chapitre Fīmā waqaʿa fīhi bi-g̲h̲ayr lug̲h̲at al-Ḥid̲j̲āz.. Néanmoins, on considère que ces mots, s'ils impliquent une prononciation différente selon la tribu (les lughât), n'ajoutent pas de sens au texte coranique et ont tous le même sens.
Historique de la vocalisation du Coran
Une mise en place longue Dans les premiers manuscrits coraniques, la vocalisation est absente et l'orthographe ne permet pas de distinguer certains termesAinsi, il n'est pas possible, par exemple, de distinguer qâla (« il a dit ») et qul (« dis ! »).En cela, la tradition qui fait de la volonté d'Uthman d'éviter toutes divergences l'origine de la collecte du Coran est anachronique. Un texte non vocalisé conserve une « certaine fluidité ». Une telle fixité ne sera atteinte que dans des manuscrits complètement vocalisés au .Fr. Déroche, « II. La transmission écrite », Le Coran, « Que sais-je ? », 2019.. Depuis la découverte de très anciens fragments comme les manuscrits de Sana'a, François Déroche, directeur d'études à l'EPHE, souligne que jusqu'à la réforme d'Ibn Mujâhid (), la rédaction proprement dite est achevée, mais le texte continue de recevoir des signes qui le précisent et le fixent progressivement, l'introduction systématique de la vocalisation marquant la fin de cette « rédaction », soit près de trois siècles après les fragments de Sana'aA.-L. de Prémare, Aux origines du Coran, questions d'hier, approches d'aujourd'hui, Téraèdre, Paris, 2004, ..
Il est difficile de dater la vocalisation marquée dans les manuscrits anciens. Indiquée dans une encre différente, elle date forcément d'après la copie du manuscrit, sans qu'il soit toujours possible d'estimer la durée entre la mise par écrit du rasm et celle de la vocalisationCellard E., « Les manuscrits coraniques anciens », Le Coran des Historiens, t. 1, 2019, .. L'étude des manuscrits anciens montre des variations dans la pratique de la vocalisation et la mise en place progressive d'une norme.
Pour Kouloughli, les premiers essais de normalisation de l'écriture par l'ajout de signes datent du califat d'Abd al-Malik, selon un modèle . Le principe d'ajouter des points diacritiques est connu des traditions syriaques et hébraïquesCellard E., « La vocalisation des manuscrits coraniques dans les premiers siècles de l'islam », Les origines du Coran : Le Coran des origines, Paris, Académie des inscriptions et belles-lettres, 2015, et suiv.. L'introduction de la vocalisation semble attester d'une « modification de la langue coranique », l'alif acquérant par exemple une valeur de voyelle longue, et mène à l'adoption d'une norme coranique. Au apparaissent aussi les premières grammaires et les premiers dictionnaires arabes.
Les réformes d'Abd al-Malik ne sont cependant pas appliquées partout, et les manuscrits anciens attestent une mise en place progressive. Selon Kouloughli, la scriptio plena ne s'impose définitivement dans la notation du Coran qu'à partir du milieu du . Lire le rasm seul suppose par conséquent une connaissance préalable du texte. Pour Déroche, le système de vocalisation actuel Déroche François, « Chapitre IV - La transmission du texte », dans Le Coran, Paris, Presses universitaires de France, « Que sais-je ? », 2017, .. Cette question des signes diacritiques était encore discutée par les théologiens musulmans vers l'an 1000Introduction à l'étude coranique, Centre d'études et de recherches sur l'islam (CERSI)..
Tradition orale ou reconstruction philologique ?
L'origine de ces variantes demeure débattue : reflètent-elles une tradition orale réellement transmise, ou résultent-elles du travail de lettrés cherchant à vocaliser un rasm ambigu ? Les positions exposées ci-dessous peuvent être des interprétations, à distinguer des données matérielles établies par l'étude des manuscrits.
La thèse de la reconstruction philologique Pour Dye, l'essentiel des variantes résulterait du travail de philologues cherchant à interpréter un rasm ambigu, en l'absence d'une tradition orale continue et fiableGuillaume Dye, « Pourquoi et comment se fait un texte canonique : quelques réflexions sur l'histoire du Coran », dans G. Dye, A. Van Rompaey et C. Brouwer (dir.), Hérésies : une construction d'identités religieuses, Bruxelles, Éd. de l'Université de Bruxelles, 2015, .. Il juge méthodologiquement préférable de pour établir le texte, la lecture vocalisée transmise ne remontant pas, selon lui, aux plus anciens témoins matérielsAzaiez M., Reynolds G., Tesei T. et al. (dir.), The Qur'an Seminar Commentary, Berlin/Boston, De Gruyter, 2016, partie « Research Statements ».. Dans une perspective voisine, l'historien Olivier Hanne estime que l'argument d'une mémorisation collective infaillible ne peut être tenu pour scientifiquement établiOlivier Hanne, « Le Coran à l'épreuve de la critique historico-philologique. Écueils de l'hypercritique, impasses de la littéralité », 2012.. Ces positions relèvent de l'interprétation et sont discutées.
L'apport des travaux récents Des recherches plus récentes ont nuancé cette opposition en s'appuyant sur des données empiriques. À partir de l'analyse des schémas de pointage des lectures canoniques et de leur comparaison avec les manuscrits, Hythem Sidky met en évidence des traditions régionales distinctes, qu'il rattache à une transmission orale héritée, remontant vraisemblablement à l'époque de la recension ʿuṯmānienneHythem Sidky, « Consonantal Dotting and the Oral Quran » ; « On the Regionality of the Qurʾānic Codices ».. Marijn van Putten défend une position intermédiaire : selon lui, les lectures ne sont pas de pures récitations orales, mais ne sont pas non plus de simples reconstructions ; elles reflètent une tradition de lecture réellement transmise, tout en demeurant pour partie tributaires du rasm, dont elles interprètent les ambiguïtésMarijn van Putten, Quranic Arabic. From Its Hijazi Origins to Its Classical Reading Traditions, Leyde, Brill, 2022 ; « Hišām's ʾIbrāhām: Evidence for a Canonical Quranic Reading Based on the Rasm », Journal of the Royal Asiatic Society, 2020..
Ces conclusions ne recoupent toutefois pas l'ensemble de la doctrine traditionnelle. Van Putten relève par exemple que certaines lectures canoniques ne sont pas attestées dans les plus anciens manuscrits : la transmission Ḥafṣ ʿan ʿĀṣim (la plus répandue aujourd'hui, mais dont la prééminence est tardive) n'y figure pas, bien qu'elle soit consignée dans la littérature des lectures par Ibn Muǧāhid. Cette absence s'explique par l'impopularité ancienne de cette lecture et ne met pas en cause sa validité dans le cadre traditionnel. De même, les quelques dizaines de divergences entre les codices ʿuṯmāniens régionaux relèvent vraisemblablement d'erreurs de copie. La recherche tend ainsi à distinguer l'histoire du texte écrit, mieux documentée, de celle de la transmission orale, plus difficile à reconstituer par des traces directes.
Aucune de ces deux interprétations (reconstruction philologique d'une part, tradition orale héritée d'autre part) ne fait à ce jour l'unanimité. Les travaux empiriques récents tendent toutefois à déplacer le débat d'une opposition tranchée vers une position intermédiaire, où les lectures procèdent à la fois d'une transmission réelle et d'une lecture du texte écrit.
L'ambiguïté du rasm Plusieurs spécialistes illustrent la latitude d'interprétation qu'autorisait l'écriture défective lorsqu'on s'en tient au rasm seul. Selon François Déroche, le rasm , notamment entre des formes verbales proches (par exemple « il écrit / tu écris / nous écrivons »). Claude Gilliot rapporte que, dans les plus anciens fragments, les lettres ambiguës constitueraient plus de la moitié du texte et ne seraient qu'occasionnellement pourvues de points diacritiques, ce qui peut prêter à confusion pour qui lit le rasm sans connaître le texteClaude Gilliot, « Une reconstruction critique du Coran ou comment en finir avec les merveilles de la lampe d'Aladin », dans M. Kropp (dir.), Results of Contemporary Research on the Qurʾān, Beyrouth/Würzburg, Ergon Verlag, 2007, .. Ces exemples illustrent une possibilité de confusion lorsque le rasm est lu seul, de manière non avertie ; ils n'établissent pas, à eux seuls, l'absence d'une tradition orale, et ne tranchent donc pas le débat.
Une hypothèse marginale : la lecture syro-araméenne Une hypothèse plus radicale, et restée très minoritaire, est associée au pseudonyme Christoph Luxenberg. S'appuyant sur l'absence de vocalisation et de points dans les copies primitives, il propose de relire de nombreux passages à travers le syro-araméen et interprète par exemple la sourate al-Kawṯar (108) comme une réminiscence d'un passage de la première épître de Pierre (5, 8-9)Christoph Luxenberg, Die syro-aramäische Lesart des Koran. Ein Beitrag zur Entschlüsselung der Qur'ānsprache, Berlin, Das Arabische Buch, 2000..