L’histoire des Juifs en Argentine remonte au début du , lorsqu’à la suite de l’expulsion des juifs d’Espagne, des Séfarades, fuyant la persécution, immigrèrent aux côtés des explorateurs et des colons espagnols pour s'installer dans ce qui est aujourd’hui l’Argentine. Cependant, les lois anti-juives d’Espagne étant en vigueur également dans l’Empire colonial espagnol, ce qui signifie que les juifs n’étaient pas autorisés à y résider légalement, il est possible qu’il se soit agi de marranes, c’est-à-dire de descendants de juifs séfarades qui, quoique convertis au christianisme, étaient restés secrètement fidèles au judaïsme et pratiquaient la religion clandestinement ; la plupart des commerçants portugais de la vice-royauté du Río de la Plata auraient ainsi été juifs. D’autre part, il y avait, surtout après 1810, des juifs parmi la population étrangère de Buenos Aires, par exemple parmi les commerçants anglais et français. Après l’indépendance, il y eut une petite vague d’immigration de juifs venus d’Allemagne. Toutefois, jusqu'en 1880, la communauté juive d’Argentine ne devait pas dépasser la centaine de personnes et résidait essentiellement à Buenos Aires. Restée sporadique jusqu’à cette date, l’immigration juive ne devint massive qu'après qu’un décret du président argentin Julio Argentino Roca, pris dans le cadre de sa politique de peuplement des terres agricoles nouvellement conquises sur les Amérindiens, invita spécifiquement les juifs russes de la Zone de résidence, persécutés dans leur pays d'origine, à immigrer en Argentine. L’arrivée du vapeur Weser en 1889 marqua le début d'une immigration planifiée, organisée et considérable de juifs en Argentine, qui fut coordonnée par le baron Hirsch puis par l’AIU. En 1890, l’État argentin lança son plan d’immigration, lequel prévoyait, entre autres mesures, l’acquittement par l’État argentin des frais de passage, ce qui contribua à faire venir, de 1891 à 1896, plus de juifs, principalement en provenance de Russie et de Roumanie, lesquels se sont en grande majorité établis comme agriculteurs dans les colonies agricoles des provinces de Buenos Aires, d’Entre Ríos et de Santa Fe. Une partie des descendants de ces « gauchos juifs » a ensuite préféré se fixer à Buenos Aires pour y rejoindre les nouveaux arrivants juifs et se concentrer dans certains quartiers, notoirement dans l’Once. C'est dans ce quartier qu'ont surgi les premières institutions religieuses et communautaires juives, piliers d’une future communauté juive organisée, notamment les synagogues et les écoles talmudiques.

Déjà en 1920, environ juifs vivaient en Argentine. À partir de 1928, et plus spécialement après qu’Adolf Hitler eut pris le pouvoir, en 1933, des vagues d’immigrants juifs déferlèrent sur l’Argentine en provenance de l’Allemagne nazie et du reste de l’Europe occupée, dont plusieurs milliers de juifs allemands. Malgré certaines restrictions, l’Argentine est le pays latino-américain qui, entre 1933 et 1945, recueille le plus grand nombre de réfugiés juifs : plus de juifs européens, dont probablement plus de la moitié illégalement.

Bien que de nombreux Juifs aient quitté l’Argentine depuis lors — d’abord dans les décennies 1970 et 1980, pour échapper à la répression de la junte militaire, puis de 1998 à 2002, pour fuir la crise économique —, à destination notamment d’Israël (quelque juifs au total dans les années 2000) et de l’Europe (en particulier l’Espagne) ou de l’Amérique du Nord, le pays reste le foyer de la plus vaste population juive de toute l’Amérique latine et, après les États-Unis et le Canada, de la troisième du continent sud-américain, avec environ aux alentours de l’année 2014., la population juive au sens large se chiffrant cependant à environ ; ces effectifs représentent environ 0,5 % de la population argentine totale. Compte tenu de la composition des vagues d’immigration successives, on peut estimer que la population juive actuelle est à 80 % d’origine ashkénaze, séfarade et mizrahim étant donc en nette minorité. La majeure partie vit à Buenos Aires, Córdoba, Rosario, San Miguel de Tucumán et dans d’autres grandes villes.

Une certaine hostilité officielle à l’égard des juifs se manifesta dès la fin du , sous les espèces du soupçon d’inaptitude des juifs à faire corps avec le reste de la société argentine, notamment lorsque des colons agricoles juifs entreprirent de créer leurs premières écoles. Au lendemain de la Révolution russe d'octobre 1917, les théories révolutionnaires, plus particulièrement anarchistes, furent délibérément amalgamées par les classes dirigeantes d’alors aux préjugés traditionnels contre les juifs, soupçonnés en conséquence de fomenter la révolution socialiste ; l’hostilité ainsi fabriquée contre les « Russes » (lire : les juifs d’Europe orientale)., sera à l’origine des graves violences (matérielles et physiques) commises en contre les juifs de l’Once, dans le cadre d’une virulente grève générale qu’il est convenu d’appeler la Semaine tragique, violences se soldant par une centaine de morts juives — unique cas de pogrom jamais enregistré sur le continent sud-américain.. Pendant la Seconde Guerre mondiale, une attitude discriminatoire de la Direction des migrations ressort sans équivoque de l’examen du solde des immigrants refoulés et admis (seul un sur quatre juifs était admis à immigrer, contre globalement trois sur quatre). Dans l’immédiat après-guerre, avec Santiago Peralta à la Direction de l’immigration, seuls réfugiés de guerre, sur un total de accueillis (toutes nationalités confondues) jusqu’en 1949, étaient des juifs. Des flambées d’antisémitisme eurent lieu sous le gouvernement de Perón, lors de l’âpre conflit opposant celui-ci avec l’Église en 1953, puis à la suite de l’enlèvement d’Eichmann, et enfin sous la dictature militaire, où les juifs étaient nettement sur-représentés parmi les victimes de la répression illégale. À signaler enfin les attentats sanglants de 1992 contre l’ambassade d’État d’Israël, et celui de 1994 contre l’AMIA.

L’apport de la communauté juive à la vie intellectuelle argentine, passée et présente, apparaît notable, en particulier dans les domaines de la presse, de la radiotélédiffusion (où plusieurs juifs font figure de pionniers), de la culture (théâtre yiddish, littérature), de la recherche et de l’enseignement universitaires (le prix Nobel de médecine César Milstein était juif), etc. La communauté est solidement organisée autour d’un ensemble d’institutions, notamment l’AMIA, la DAIA (Delegación de Asociaciones Israelitas Argentinas), parmi les principales. La synagogue de la CIRA (Congregación Israelita de la República Argentina), sise rue Libertad à Buenos Aires, et par là dénommée synagogue Libertad, est la plus ancienne d’Argentine.

Immigration juive en Argentine vignette|245px|Buenos Aires est la ville à la population d’origine juive de loin la plus importante d’Argentine, d’Amérique latine et du monde hispanophone en général.

Antécédents et situation des juifs en Europe vignette|530px|Carte montrant la présence juive par pays, où les États hébergeant les communautés juives les plus importantes sont figurés dans des nuances de bleu plus foncées. La communauté juive argentine est l’une des plus nombreuses au monde, et l’une des plus notoires en raison de son intégration et sa participation à la société argentine, et de ses apports culturels. Du point de vue des effectifs, les juifs argentins représentent la troisième communauté juive sur le continent américain, et la cinquième au niveau mondial.

Les décrets ayant déterminé l’expulsion des juifs hors d’Espagne en 1492 étaient en vigueur également dans l’Empire colonial espagnol, ce qui signifie que les juifs n’étaient pas autorisés à y résider légalement. Il est possible toutefois que quelques-uns soient arrivés en Amérique espagnole comme crypto-juifs ou marranes, c’est-à-dire comme descendants de juifs séfarades qui, quoique convertis au christianisme, étaient restés secrètement fidèles au judaïsme et pratiquaient la religion clandestinement. Peut-être pensaient-ils que sur un territoire aussi éloigné que les colonies américaines, le contrôle de l’Église sur les nouveaux chrétiens serait moins sévère qu’en Europe. D’autre part, il y avait, surtout après 1810, des juifs parmi la population étrangère de Buenos Aires, par exemple parmi les commerçants anglais et français.

Dans l’Empire russe, les juifs subirent jusqu’au milieu du une série de pratiques discriminatoires et la violence de l’État. Cette politique hostile pouvait se manifester par des lois spéciales (impôts particuliers, restrictions quant au lieu de résidence, service militaire de 25 ans, entre autres) ou se traduire par des pogroms, c’est-à-dire des attaques physiques dirigées contre des villages juifs et tolérées voire organisées par les autorités. La situation des juifs russes allait en outre s’aggravant par la croissance démographique spécifiquement juive de la fin du . En effet, rien que dans la période de 1880 à 1897, la population juive de l’Empire passa de 4 à 5,25 millions. À partir de 1855, le tsar Alexandre II, conscient du retard de la Russie vis-à-vis des autres puissances européennes, se proposa de moderniser son Empire. Parmi les mesures qu’il prit alors figurait notamment la cessation des restrictions de résidence pour les juifs et l’abolition du service militaire spécial. Cependant, devant le mécontement des paysans et du prolétatriat industriel, et devant l’opposition croissante des groupes révolutionnaires, le tsar en revint bientôt à remettre en vigueur les anciennes mesures répressives. En particulier, pour ce qui est des juifs, depuis 1870 seul un tiers des membres d’un conseil communal pouvait être juif, y compris dans les localités où ceux-ci étaient majoritaires. Les écoles juives ouvertes dans la décennie 1840 furent à nouveau fermées, et des pogroms eurent lieu à Odessa (en 1871) et dans le Caucase (en 1878). À la suite de l’assassinat du tsar en 1881, une nouvelle vague de pogroms déferla sur les villages juifs, et l’on comptabilisera, dans la seule année suivant l’attentat, 150 de ces attaques. En 1882, le nombre de médecins juifs habilités à servir dans l’armée fut restreint à 5 %, ce en dépit de leur notable activité pendant la guerre russo-turque. Une opération de licenciement fut menée contre les juifs occupés à des postes officiels, et à partir de 1889, les juifs devaient solliciter un permis spécial pour pouvoir exercer la profession d’avocat. Dans la décennie 1890 fut décrétée l’expulsion des juifs hors des deux principales villes russes, Saint-Pétersbourg et Moscou. Dans cette dernière ville, l’expulsion de 1891 frappa quelque 20 mille artisans juifs établis là légalement depuis l’époque d’Alexandre II. Les étudiants juifs ne pouvaient globalement dépasser les 10 % de l’ensemble des étudiants (3 % dans les villes ci-avant mentionnées). Beaucoup d’institutions furent directement interdites aux juifs. Les juifs ne pouvaient pas acquérir de biens immeubles en dehors des villes. En 1903 se produisit un sanglant pogrom à Chișinău, provoquant la mort d’une cinquantaine de personnes et en blessant plus de 500. Des attaques eurent lieu également à Odessa, avec 300 morts, à Białystok et à Siedlce. À partir de 1905, un groupement paramilitaire, la Centurie noire, exécuta ou impulsa une vague de pogroms sanglants. En 1906, un pogrom à Białystok se solda par un bilan de 200 morts. Entre le pogrom de Chișinău de 1903 et celui de Byalistok, les villages juifs eurent à subir au total 254 attaques.

Motifs pour émigrer