(littéralement « crocodile lézard ») est un genre fossile douteux de grands dinosaures théropodes ayant vécu durant le Crétacé inférieur en actuelle Europe. L'espèce type, Suchosaurus cultridens, est initialement décrite en 1841 par Richard Owen à partir d'un assemblage chimérique de dents et de vertèbres fossiles ayant été découverts dans le faciès wealdien d'Angleterre. La seconde espèce, Suchosaurus girardi, est érigée en 1897 par Henri Émile Sauvage à partir d'une dent et de fragments de mâchoires fossiles provenant de la formation de Papo Seco, au Portugal. Initialement et généralement interprété comme un crocodilien durant près de deux siècles (comme l'indique son nom générique), Suchosaurus n'est formellement réidentifié comme un spinosauridé qu'à la suite d'une publication de 2003 rédigée par Angela Milner, qui envisage également son statut comme possible synonyme plus ancien de Baryonyx. Cette proposition est reprise par plusieurs auteurs jusqu'en 2011, date à laquelle Octávio Mateus et ses collègues considèrent le genre comme douteux, en raison du caractère non diagnostique des éléments fossiles attribués. Nommé seulement un an avant l'introduction du terme Dinosauria par Owen en 1842, Suchosaurus figure ainsi parmi les premiers dinosaures décrits dans l'histoire de la paléontologie et représente le tout premier spinosauridé nommé, bien que sa véritable nature n'ait pas été reconnue dans ses premières descriptions.
Bien que connu par du matériel fossile très limité, Suchosaurus est estimé avoir mesuré entre de long pour une masse corporelle minimale d'environ une tonne. À l'instar d'autres spinosauridés, l'animal était probablement un grand carnivore bipède, doté de membres antérieurs robustes et d'un crâne allongé évoquant celui des crocodiles. Les dents de Suchosaurus, qui constituent les principaux fossiles le documentant, sont légèrement recourbées et présentent une section transversale conique à subconique. La couronne porte également de nombreuses cannelures longitudinales, et la plupart des dents s'avèrent être finement dentelées. Bien qu'étant depuis reconnu comme un spinosauridé douteux, Suchosaurus est rattaché à la sous-famille des Baryonychinae en raison de ses caractéristiques dentaires qu'il partage avec d’autres genres tels que Baryonyx et Suchomimus. À l’instar des autres représentants de ce groupe, ses dents étaient très probablement adaptées dans le cadre d'un régime alimentaire piscivore. D'après les archives fossiles associées au taxon, l’animal vivait et chassait dans des environnements fluviaux, aux côtés de nombreux autres dinosaures, mais aussi de ptérosaures, de crocodylomorphes, de tortues, de poissons osseux, de divers invertébrés et même de mammifères primitifs.
Historique des recherches vignette|gauche|upright=1.4|alt=Carte des sites à spinosauridés du sud-est de l’Angleterre.|Carte indiquant les localités à spinosauridés du sud-est de l’Angleterre ; le numéro 3 correspond à la carrière de la forêt de Tilgate, où Suchosaurus a été découvert.
L'histoire taxonomique de Suchosaurus débute en 1822, lorsque le paléontologue britannique Gideon Mantell et sa conjointe Mary Ann mentionnent, dans leur ouvrage intitulé , des dents ayant été découvertes par le premier cité dans une carrière de la forêt de Tilgate, près du village anglais de Cuckfield, dans le Sussex de l'Ouest. Sur la base de leur morphologie caractérisée par des crêtes latérales bien définies, le mentor de Gideon, , alors conservateur du Hunterian Museum de Londres, suggère que ces fossiles pourraient appartenir soit à un crocodile, soit à un varan, le couple retenant la première interprétation.... En , le géologue écossais Charles Lyell apporte à Paris les fossiles décrits par le couple Mantell afin qu'ils soient examinés par le naturaliste français Georges Cuvier. Dans son ouvrage publié l'année suivante, ce dernier approuve l'interprétation initiale de 1822, bien qu'il ne décrive la plupart des dents que très brièvement. Cuvier fait toutefois figurer quatre des dents fossiles de Tilgate découvertes par Mantell.. En 1827, Mantell réexamine et décrit de nouveau ces fossiles avec davantage de précision, et les distingue comme appartenant à deux types de crocodiliens, séparant les dents à couronne obtuse de celles, plus élancées et recourbées, qu'il juge comparables à celles des gavials. Bien qu'il n'érige aucun nom scientifique pour formaliser cette observation, il attribue les dents de la seconde catégorie à un crocodilien qu'il désigne sous le nom vernaculaire de « gavial de la forêt de Tilgate »..
vignette|droite|alt=Deux dessins (vue latérale et vue arrière) d'une grande dent de dinosaure théropode.|Lithographie de 1878 de la dent holotype de S. cultridens.
En 1841, le paléontologue britannique Richard Owen érige, au sein du genre Crocodilus, un sous-genre et une espèce qu’il nomme Crocodilus (Suchosaurus) cultridens, sur la base des fossiles concernés découvertes par Mantell.. Le nom Suchosaurus se forme à partir du grec ancien , « crocodile », et de , « lézard », réflétant ses affinités alors admise avec les crocodiliens. L'épithète spécifique dérive quant à elle des termes en latin , « petit couteau », et de , « dent »., dans une référence très probable à la morphologie dentaire du taxon. Dans son ouvrage paru l'année suivante (la même où il crée pour la première fois le terme Dinosauria), Owen maintient Suchosaurus au rang de sous-genre et y rapporte également deux vertèbres fossiles collectées par Mantell, sans toutefois fournir de justification pour cette attribution. Il considère par ailleurs que l'expression « gavial de la forêt de Tilgate » constitue le nom vernaculaire de ce taxon.. L'holotype, apparaissant dans la littérature scientifique depuis l'ouvrage de Cuvier, consiste en une dent unique de présentant une cassure au niveau du tiers supérieur de la couronne. Comme bon nombre de fossiles ayant été découvert à Tilgate, cette même dent est désormais stocké dans les collections paléontologiques du musée d'histoire naturelle de Londres. Son numéro d'inventaire d'origine fut BMNH R36536, mais il a été par la suite recatalogué sous la référence NHMUK PV R36536..
Dans les années suivant la publication des deux travaux d'Owen, Suchosaurus est élevé au rang de genre distinct, tant par Owen lui-même que par d'autres auteurs. Dans un ouvrage publié à titre posthume en 1867, le naturaliste français Charles-Léopold Laurillard commet toutefois une erreur taxonomique à propos de cet animal : bien qu’il reconnaisse que Suchosaurus ait été nommé par Owen, il attribue néanmoins à Mantell l'origine du nom d'espèce cultridens.. Dans un article de 1878, Owen figure pour la première fois les vertèbres précédemment cités, tout en précisant qu'elles n'ont pas été découvertes en association directe avec les dents de Mantell, dont l'holotype.. Dans le second volume de son ouvrage de 1884, lorsqu'il figure à nouveau cette dernière, il la désigne sous le nom de S. laevidens.. Cette appellation est probablement due à un lapsus calami, l'auteur n'utilisant pas cette épithète spécifique ailleurs dans le même ouvrage. En 1888, le naturaliste britannique Richard Lydekker détermine que les deux vertèbres précédemment attribuées à S. cultridens appartiennent en réalité à des dinosaures ornithischiens. Il assigne la première à la famille des Iguanodontidae et suggère que la seconde pourrait être attribuable à l'ankylosaurien Hylaeosaurus. Lydekker considère également S. laevidens comme un synonyme plus récent de S. cultridens., une position reprise en 1890 par les paléontologues britanniques Arthur Smith Woodward et Charles Davies Sherborn..
vignette|gauche|redresse=1.2|alt=Fossiles fragmentaires d'une mâchoire et d'une dent appartenant à un dinosaure théropode.|Éléments fossiles originaux du spécimen holotype de S. girardi (MG 324 × MNHN/UL.I.F2.176).
En 1896, le paléontologue français Henri Émile Sauvage signale la présence de Suchosaurus au Portugal sur la base de fossiles ayant été découverts par le géologue suisse , dans la localité de Boca do Chapim.. Composé de deux fragments de mâchoire et d'une dent isolée, ce matériel permet à Sauvage d'ériger la seconde espèce Suchosaurus girardi, l'épithète spécifique honorant le naturaliste portugais .. Les deux fragments de mâchoire sont actuellement catalogués sous le numéro MG 324 au , à Lisbonne. En 2007, le paléontologue français Éric Buffetaut note que la dent unique associée n'a pas été relocalisée dans cet établissement, le notant alors comme perdue. Néanmoins, il identifie un troisième fragment mandibulaire, vraisemblablement complémentaire de l'un des deux premiers et demeuré jusqu'alors non décrit. Dans un résumé de conférence publiée en 2013, la paléontologue portugaise Elisabete Malafaia et ses collègues informent la retrouvaille de la dent isolée au sein des collections paléontologiques du . Désormais cataloguée sous le numéro MNHN/UL.I.F2.176, la dent figure parmi les fossiles ayant été sauvés d'un incendie qui a détruit une importante partie du musée en 1978..
Après que certaines dents fossiles découvertes dans le Sussex et sur l'île de Wight ont été systématiquement attribuées au genre, Suchosaurus n'est plus que rarement mentionné dans la littérature scientifique après la fin du , probablement en raison de la nature très limité du matériel fossile. L'une des rares mentions notables au cours du siècle suivant provient d'Espagne, où le paléontologue José Royo y Gómez attribue en 1927 à ce genre des fossiles découverts dans les gisements de Morella, dans la province de Castellón.. Cette découverte ne fait toutefois l'objet d'aucune description détaillée ultérieure et les fossiles concernées semblent même avoir été perdus durant la guerre d'Espagne.. Ils sont néanmoins brièvement mentionnés en 1960 par le paléontologue espagnol ..
vignette|droite|redresse=1.3|Squelette reconstitué de Baryonyx, exposé au musée national de la nature et des sciences de Tokyo, au Japon. Sur la base de ses caractéristiques dentaires, Suchosaurus a été réinterprété comme un spinosauridé, et une possible synonymie avec ce dernier a même été suggérée.|alt=Vue latérale d'un squelette monté d'un dinosaure théropode exposée dans un musée.
En 1986, les paléontologues britanniques Alan Charig et Angela Milner décrivent le dinosaure théropode Baryonyx walkeri à partir d'un squelette partiel relativement bien conservé découvert près du village anglais d'Ockley, dans le Surrey... Ses premières descriptions mettent en évidence des caractères dentaires distinctifs précis, ce qui conduisit quelques auteurs à attribuer à ce genre plusieurs dents isolées mises au jour dans le faciès wealdien du pays.. Sur la base de ces mêmes critères morphologiques, Milner évoque en 2003 la possibilité que certaines dents auparavant référées à Megalosaurus et à Suchosaurus appartiennent à Baryonyx.. Dans son étude de 2007, Buffetaut remarque que les dents de S. girardi sont très similaires à celles de Baryonyx (et de S. cultridens), à l'exception de sillons coronaires (ou « côtes ») plus marqués, suggérant que ces restes appartiendraient probablement au même genre. Buffetaut partage l’avis de Milner sur le fait que la dentition de S. cultridens est presque identique à celle de B. walkeri, bien que présentant une surface plus côtelée. S. cultridens pourrait donc constituer un synonyme plus ancien de B. walkeri (ayant été nommé en premier), selon que les différences observées relèvent ou non de variations intraspécifiques. Toutefois, Buffetaut souligne que le spécimen type de S. cultridens se limite à une dent unique, tandis que celui de B. walkeri consiste en un squelette assez complet ; il serait donc plus pratique de conserver ce dernier nom...