Domingo Alfredo Mercante (Flores, proche faubourg de Buenos Aires, 1898 ‒ ?, 1976) était un militaire et homme politique argentin.
Péroniste de la première heure, ami personnel du couple Perón, il organisa, le , après que Juan Domingo Perón eut été emprisonné par les factions conservatrices de l’armée, les mobilisations ouvrières massives qui permirent sa remise en liberté. Élu gouverneur de la province de Buenos Aires en 1946, il entreprit de mettre en œuvre des reformes politiques et économiques dans l’esprit des premiers idéaux du péronisme, mettant en place (au niveau provincial) un État dirigiste, relançant fortement les investissements publics, et menant en particulier une profonde réforme agraire dans sa province. Cependant, il se heurta bientôt à l’exécutif national, d’abord par sa méthode de gouvernement privilégiant la concertation avec l’opposition et respectant le pluralisme (à l’inverse du personnalisme et du penchant pour la confrontation propres au péronisme national), ensuite par ses réticences à se conformer à la nouvelle équation idéologique imposée à la fin de la décennie 1940 par les instances nationales du parti et caractérisée par une plus grande rigueur et par l’accent mis sur la seule productivité industrielle. Ces dissensions, ajoutées à l’ascendant croissant dont il jouissait, et qui risquait de faire de l’ombre au chef de l’État, déterminèrent sa disgrâce brutale en 1952.
Vie et carrière Domingo Mercante était le fils d’un conducteur de locomotive affilié à La Fraternidad, branche de l’Unión Ferroviaria, syndicat de cheminots faisant partie de la CGT, et se familiarisa donc très tôt avec les luttes syndicales. En 1916, il fut inscrit au Collège militaire, dont il sortit en avec le grade de sous-lieutenant d’artillerie. Après une première affectation au d’artillerie à Córdoba, il fut muté en 1921 vers la ville de Goya, dans la province de Corrientes, et promu lieutenant. Muté ensuite à Campo de Mayo, dans la banlieue portègne, à partir de 1924, il y restera pendant 16 ans, passant tour à tour capitaine, puis major, et y aura en 1928 ses premiers contacts, d’abord sporadiques, avec Juan Perón. Leurs relations devinrent cependant plus soutenues après qu’à partir de 1940 les deux hommes se retrouvèrent subordonnés du général Edelmiro Farrell à la Direction générale de l’inspection des troupes de montagne, dans le centre de la capitale. Se tissèrent alors entre eux des liens d’amitié plus profonds, se concrétisant par la création d’une société secrète militaire, le Grupo de Oficiales Unidos, en abrégé GOU, où Mercante eut un rôle central par les contacts qu’il établit avec les garnisons de la capitale.
Dans le sillage du coup d’État militaire du , qui mit fin à la dénommée Décennie infâme, Mercante, l’un des plus fidèles partisans de Perón, fut nommé en Directeur général du travail et de l’action sociale, à la suite de l’entrée en fonction de Perón à la tête du secrétariat au Travail et à la Prévoyance, fonction qui échut ensuite à Mercante lui-même à partir de , lorsque Perón assuma la vice-présidence dans le gouvernement de Farrell. Entre-temps, un groupe de syndicalistes socialistes et de syndicalistes révolutionnaires, emmené par Ángel Borlenghi et Juan Atilio Bramuglia, entreprit de nouer une alliance avec les éléments qui, au sein des forces armées, apparaissaient réceptifs aux revendications historiques de la classe ouvrière. Si celui qui finit par diriger le groupe militaire fut le lieutenant-colonel Perón, le point d’ancrage que les syndicalistes privilégiaient pour atteindre leurs objectifs était le lieutenant-colonel Mercante, en considération du fait que son père avait été responsable syndical dans le puissant syndicat de cheminots Unión Ferroviaria. Du reste, Mercante gardera toujours une réputation de personne de grande confiance, tant pour Perón que pour les syndicats, à telle enseigne notamment qu’il devint en 1944 contrôleur financier de l’Unión Ferroviaria.
vignette|250px|Mobilisation ouvrière de masse en faveur de Perón le 17 octobre 1945, dont Domingo Mercante fut l'un des principaux artisans. En , après que Perón eut été contraint à la démission, puis mis en détention par les éléments conservateurs des forces armées, à l’île Marín García d’abord, puis dans un faubourg de Buenos Aires, Mercante joua un rôle décisif dans le rétablissement des communications entre les secteurs syndicaux et la CGT et dans l’organisation des importantes mobilisations ouvrières qui débouchèrent finalement sur la libération de Perón le . Il fut en outre, durant cette période difficile, un soutien moral pour la compagne de Juan Perón, l’actrice Eva Duarte, future Eva Perón, alors assez désemparée.
La profonde amitié qui le liait à Perón se manifesta le , lorsque ce dernier le choisit comme témoin à son mariage civil avec Eva Duarte dans la ville de Junín. La célèbre maison de campagne des Perón à San Vicente était la propriété de Mercante, avant que Perón n’en fît acquisition en 1943.
Lors des élections du , où Perón fut candidat à la présidence, Mercante se présenta, sous l’étiquette du Parti travailliste (Partido Laborista, PL) de Perón, pour le poste stratégique de gouverneur de la province de Buenos Aires, et fut élu à une large majorité, battant en effet le candidat de l’UCR, Alejandro Leloir, avec un écart de près de 20 %, obtenant pour la législature provinciale plus de suffrages que les candidats du Partido del Trabajo, et se classant y compris devant Perón lui-même. Soucieux de bâtir son propre espace de pouvoir politique, il avait avant le scrutin décliné l’offre faite par Perón d’assumer le secrétariat de la présidence de la république et avait su, avec l’appui des syndicalistes, convaincre l’assemblée du parti à opter pour la formule Domingo Mercante-Juan Bautista Machado (lequel deviendra son vice-gouverneur) pour le gouvernorat provincial de Buenos Aires, faisant donc rejeter la formule Alejandro Leloir (UCR)-Atilio Bramuglia (PS) déjà arrangée par Perón. Pourtant, Mercante échoua tout d’abord à obtenir pour son mandat, qui courait (en deux temps) du au , une majorité dans les Chambres parlementaires et dut s’en remettre à l’appui des forjistes et des députés du groupe UCR-Junta Renovadora, lequel groupe finira d'ailleurs par s’intégrer dans le Parti justicialiste fondé par Péron en 1947. Cette nécessité de composer avec les partis d’opposition marque une différence significative avec le niveau national, où le parti au pouvoir bénéficiait d’une majorité dans les deux chambres.
Dans sa province, le gouverneur Mercante mit en œuvre un vaste et vigoureux programme social, faisant figure ainsi d’acteur clef du projet politique péroniste centré sur l’extension des droits du travail et les investissements publics. Au long des six années qui suivirent, son gouvernement impulsa la réforme agraire, redistribuant de terres, souvent aux dépens des grands propriétaires terriens, fit réaliser scolaires et aménagea 146 quartiers d’habitation (composés de logements édifiés dans le style chalet, et familièrement appelés chalets Mercante). Toutes ces réalisations de Mercante et son expérience politique faisaient de lui l’un des alliés les plus importants de Perón et lui valurent, outre le surnom de Cœur de Perón (Corazón de Perón), d’être nommé président de l’Assemblée constituante de 1948, laquelle fut convoquée pour réformer la constitution de 1853 et approuva en 1949 une nouvelle ; ce sera le point culminant de sa carrière politique.
vignette|Mercante en compagnie de Juan et Eva Perón. Cependant, à partir de cette date, les différences et dissensions avec le chef de l’État iront se manifestant d’une façon de plus en plus visible, et finiront par conduire, presque sans transition, à la mise à l’écart politique de Mercante en 1952. La province de Buenos Aires faisait figure de bastion péroniste, et Mercante, qui avait entre-temps bâti sa propre sphère en agissant selon ses propres critères, était désormais de plus en plus perçu comme le possible successeur du président, dont le second mandat devait en théorie expirer en 1958. Ce statut était difficilement admissible pour un dirigeant populiste comme Perón, qui se voyait comme l'unique architecte du nouvel ordre politique, et pas davantage pour les ambitions politiques d’Eva Perón. Des désaccords se firent jour notamment à propos de la réforme de l’art. 77 de la Constitution nationale, relative à la réélection du président et du vice-président, ou encore lors de l’application d’une clausule transitoire adoptée par l’assemblée constituante, par laquelle autorisation était donnée aux gouverneurs provinciaux, élus pour quatre ans, de proroger d’office de deux ans leur mandat, afin de l’ajuster aux mandats du gouvernement national ; Mercante entendait par là marquer son respect de la séparation des pouvoirs (à l’opposé de l’usage que fera plus tard son successeur du pouvoir judiciaire, avec l’aval de la législature de Buenos Aires) et indiquer qu’il n’aspirait pas à concentrer indéfiniment le pouvoir entre ses propres mains, différence substantielle avec le chef de l’État et position qui détonnait au sein du mouvement et avait l’allure d’un véritable défi lancé au chef de l’État. C’est la première explication de la future disgrâce de Mercante. La deuxième explication tient au fait que Mercante incarnait une ligne politique et économique ‒ celle des débuts du péronisme ‒ que les circonstances nouvelles (inflation, épuisement des ressources, nécessité de se concilier les forces du patronat) empêchaient supposément le gouvernement national de poursuivre selon les principes initialement définis. Nonobstant la nouvelle donne idéologique, Mercante continua de son côté à appliquer dans sa province un programme de gouvernement dont il aimait à faire observer, avec de plus en plus d’insistance après 1950, qu’il était dans la droite ligne du péronisme originel. Il aura beau du reste multiplier désormais les références à Perón, à son autorité indiscutée comme chef de la révolution et comme concepteur du Plan de gouvernement, dont lui, en qualité de gouverneur de province, n’était que l’exécutant, le pouvoir péroniste national avait bien opéré un virage idéologique, et après 1952, le discours de Mercante était de plus en plus en décalage par rapport aux positions nouvelles de Buenos Aires. De plus, il continua de mener une politique de soutien au secteur agricole et d’élevage, là où le gouvernement central mettait toute son énergie à stimuler l’industrie.
vignette|Domingo Mercante lors d’une réunion publique.