Qasr Ibrim () est un site archéologique de Basse-Nubie situé à d'Assouan et à de la frontière soudano-égyptienne sur la rive droite du Nil. La ville fortifiée occupait une falaise surplombant le fleuve de 60 m, elle dominait le site d'Aniba, situé sur la rive opposée, siège du gouverneur de la province de Wava à l'époque pharaonique.

La mise en eau du lac Nasser, après la création du haut barrage d'Assouan, a transformé le lieu en une île et a noyé ses abords. Qasr Ibrim est le seul site archéologique majeur en Basse-Nubie à avoir survécu à la montée des eaux provoquée par la mise en service du grand barrage d'Assouan.

Description et intérêt du site Avant la mise en eau du barrage d'Assouan, Qasr Ibrim occupait un promontoire entouré de falaises de 60 mètres de haut, surplombé par les murailles de la ville atteignant par endroit une hauteur de 9 m. La forteresse dominait la vallée du Nil et était visible de loin en amont ou en aval. Cette situation l'a sauvegardé des destructions occasionnées par les crues du Nil sur d'autres sites archéologiques.

Les remparts entouraient une ville occupant un espace d'environ 250 m de long sur 175 m de large. Une seule porte, ouverte dans les remparts, permettait d'accéder à l'intérieur de la cité. Le plan de la ville dressé par les archéologues témoigne de la densité des constructions à l'intérieur de l'enceinte.

Le site a été occupé pendant près de 3000 ans, les plus anciens vestiges datent de la , la ville était alors l'un des centres administratifs de la province de Basse Nubie. Plus tard, elle deviendra un centre de pouvoir, un centre religieux et un lieu de pèlerinage à l'époque kushite. À la fin du , les Romains en font un avant-poste avec une garnison. À partir du , le christianisme s'installe, une cathédrale est construite, la ville est le siège d'un évêché, et de nouveau un lieu de pèlerinage et un centre administratif, le vice-roi de la province, l'Éparque de Nobatie y réside. Au , les Ottomans prennent la ville et y installent une garnison. Ils en seront chassés par les Égyptiens au début du et la forteresse est définitivement abandonnée en 1813.

L'intérêt archéologique du site réside dans plusieurs caractéristiques exceptionnelles, rarement rencontrées sur d'autres sites fouillés :

sa position élevée qui l'a protégé des inondations ainsi que la sécheresse du climat ; des vestiges de toute nature et de toute période ont ainsi été préservés dans un remarquable état de conservation ; la diversité des cultures présentes sur le site durant 3000 ans ; la masse considérable de documents gravés ou écrits trouvés durant les fouilles.

Histoire

Influence égyptienne L'influence de l'Égypte en Nubie a débuté vers 2000 avant notre ère, lorsque les Égyptiens ont envahi la région et revendiqué sa souveraineté. De nombreux artefacts égyptiens et des preuves de l'utilisation de l'architecture égyptienne ont été trouvés à Qasr Ibrim.

Des indices archéologiques apparaissent à partir du milieu du . Les vice-rois de Nubie creusent des spéos dans les falaises entourant le site lors des règnes d'Hatchepsout, , () et (). Les fouilles n'ont cependant pas révélé d'occupation du sommet de Qsar Ibim datant de cette époque excepté quelques sépultures qui pourraient dater du Nouvel Empire.

La première inscription sur le site est une stèle datant du règne d', deuxième souverain de la . La stèle a été trouvée durant les fouilles de la cathédrale, où elle avait été réemployée dans l'une des cryptes de l'église. Elle se trouve maintenant au British MuseumQasr Ibrim in Ancient Nubia.. vignette|centre|redresse=1.3|Stèle en grès datée du règne du pharaon () - British Museum

Un cartouche de () a également été trouvée sur le site.

Les fouilles ont révélé des traces de fortifications égyptienne datant de la fin du Nouvel Empire ou de la 3ème période intermédiaire, Pamela Rose émet l'hypothèse que ces fortifications auraient pu être nécessaire lors de la guerre civile déclenchée par Panehesy, vice roi de Nubie, durant le règne de Ramsès XI.

Une grande stèle de pierre dédiée par à son vice-roi du royaume de Koush, Amenemopet, qui était localisé au sud de la forteresse de Qasr Ibrim, a été transférée à proximité d'Assouan.

Vers -680, le pharaon Taharqa (690-664 BC) de la , construit un temple en briques d'adobe dédié à IsisJohn Baines, Jaromir Málek, Atlas of Ancient Egypt, Facts on File Publications New York, 1982, .. Le nom du Pharaon est mentionné sur le linteau et les jambages de l'entrée ainsi que sur les 4 colonnes qui supportaient le toit. Deux peintures murales représentaient le pharaon à l'intérieur du sanctuaire, l'une a été détruite par les inondations de 2000, l'autre est au Musée Nubien d'Assouan.. Ce temple fut converti en église et une grande partie de son décor a disparu .

Quelques objets funéraires datent de la même époque : une statuette d'Osiris, des amulettes, des figurines et un papyrus représentant une scène d'oracle (un oracle officiait peut-être sur le site à cette époque).

Occupation lagide Le seul élément découvert attestant d'une présence ptolémaïque (ou lagide) est un terre-plein (le podium) qui pourrait dater de cette période. L'écriture grecque qui se répand en Égypte après sa conquête par Alexandre le Grand (332 av. J.C.) commence à apparaitre dans la cité, les premiers papyri découverts par les archéologues et utilisant cette écriture datent de cette époque.

Occupation méroitique Qasr Ibrim est plus tard occupé par le Royaume méroitique de Koush. Les habitants y construisent des temples (dont une partie des pierres serviront à construire la cathédrale chrétienne), des dignitaires religieux y sont ensevelis. Qasr Ibrim devient un important centre religieux et un lieu de pèlerinage. La ville comptait sept temples datés principalement des , l'un d'entre eux jouxte le temple égyptien de Taharqa, il est dédié à Amon de Primis (Primis : nom de Qasr Ibrim à cette époque). Ce temple contenait de nombreux fragments de peintures murales. Le roi Yesbokhe Amani y fit installer deux statues de lion à son entrée. Les ruines d'un autre temple (détruit à l'époque chrétienne) révélèrent également des éléments de décoration (plaques de bois peintes). La ville était un lieu de pèlerinage où étaient rendus des oracles.

De ces ruines furent extraits un nombre considérable de papyri et de plaques de bois écrits en langue méroitique, la plupart d'entre eux n'étaient pas encore été déchiffrés en 2011. De nombreuses inscriptions sont également laissées par les pèlerins visitant le site, la plupart sont en grec mais quelques-unes sont en méroitique. Des écrits en grec datés des ont également été découverts, ils traitent d'aspects administratifs ou commerciaux ; les archéologues ont même trouvé un extrait de l'Odyssée en grec.

L'effondrement du royaume de Méroé donne naissance à de petits États autonomes. L'un d'entre eux a Qasr Ibrim pour capitale. Les habitants construisent de nombreuses maisons dont certaines comportent de grandes caves, elles contiennent beaucoup de poteries et parfois des monceaux de tiges de lablab ainsi que des ossements de poulet (plus ancienne présence attestée de ces animaux au sud du tropique du Cancer). L'une des maisons, bâtie solidement en pierre, appelée la "taverne" par les archéologues contenaient des amphores, des récipients pour la boisson et des restes de vigne. Beaucoup de ces amphores importées depuis le nord de la Nubie comportaient des inscriptions en démotique. Ce petit État était en conflit avec les États voisins mais avait également des relations diplomatiques avec l’Égypte romaine.

Occupation romaine gauche|vignette|Égypte romaine L'occupation romaine de Qasr Ibrim date de leur lutte contre le royaume de Méroé qui tentait de s'étendre vers la basse Nubie. Après la victoire des troupes romaines commandées par Caius Cornelius Gallus contre les Koushites, une garnison romaine s'installe sur le site vers 30 avant J.C. Les Romains occupent alors la province du Triacontaschène qui s'étendait plus au sud au delà de Qasr Ibrim. Un accord avec les rois de Méroé permet à cette région de devenir un état vassal de l’Égypte romaine. En 24 avant J.C., les Romains lancent une campagne en Arabie, les dirigeants de Méroé en profitent pour franchir la frontière et attaquer Assouan, Elephantine et Philae, réduisant leurs habitants en esclavage et détruisant la statue de Caesar Augustus. Le nouveau préfet d’Égypte, Petronius, réagit et avec 10 000 hommes d'infanterie et 800 cavaliers, reprend le contrôle du Triacontaschène. Il renforce la garnison romaine de Qasr Ibrim la portant à 400 hommes. Un traité est signé avec Méroé et les Romains se retirent d'une grande partie du Triacontaschène, ne conservant leur contrôle que sur le Dodécaschène, ces faits sont relatés dans un récit de Strabon.

Qasr Ibrim a joué un rôle clé dans la défense de la province du Dodécaschène et a probablement été détenu jusqu'à 100 ou même plus tard. La forteresse, construite par les ingénieurs militaires romains, était la plus forte de la vallée du Nil. À cette époque, la ville s'appelait Primis.

Les traces de l'occupation romaine ont été trouvées en grand nombre durant les fouilles : projectiles de catapulte, ceintures, sandales et vêtements romains. À partir de cette époque, de nombreux documents découverts sur le site sont écrits en grec.

Au , la population méroitique semble reprendre peu à peu le contrôle de l'administration de la ville, les documents écrits dans leur langue deviennent dominants. Mais après l'effondrement de l'empire koushite au , les écrits disparaissent totalement de Qasr Ibrim. C'est à cette époque que Blemmyies et Nobates se disputent le contrôle de la région jusqu'à la victoire du roi de Nobatie, Silko. Les Nobates établissent leur capitale à Qasr Ibrim, ils la transféreront plus tard à Faras,

Période chrétienne Qasr Ibrim est la capitale de Nobatie au début de l'existence de ce royaume, puis la ville est le siège de l'éparque de Nobatie, véritable vice-roi de la province, à partir de son appartenance au royaume de Makurie.

La ville aurait été en grande partie reconstruite au , elle comportait un nombre important de maisons à étages, le rez-de-chaussée ayant pu être à usage commercial. Le fait le plus surprenant pour les archéologues fut la quantité impressionnante de déchets accumulés sur le site et à l'extérieur des remparts.

Des moines coptes s'installent sur le site au , transformant les temples en églises.

La ville est très tôt une cité épiscopale () et un centre de pèlerinage. Les évêques nubiens y ont leur cathédrale jusqu'au , plusieurs d'entre eux ont été inhumés dans deux cryptes situées sous la cathédrale. vignette|Ruines de la cathédrale représentative de l'Architecture nubienne.|centré

Selon W.Y. Adams, la ville était essentiellement un centre religieux, un centre administratif et un centre de pouvoir (lieu de résidence de l'éparque), les fonctions domestiques étant reléguées à l'extérieur de la ville.

Outre la cathédrale, la ville possédait plusieurs églises dont l'une était associée à un petit complexe monastique.

Un an après l'accession au pouvoir des Ayyoubides en Égypte en 1171, l'armée nubienne, alliée aux anciens contingents noirs africains des Fatimides, tente d'occuper la Haute-Égypte et met à sac Assouan, le Kanz al-Dawla (dignitaire des Banu Kanz, gouverneur d'Assouan) demande l'assistance militaire de Saladin. Les Ayyoubides et les Banu Kanz chassent les Nubiens et les unités de l'armée rebelle fatimide de la Haute-Égypte. En 1172-1173, Saladin envoie une armée commandée par son frère Turansha pour mener une action punitive contre les Nubiens. Ils occupent Qasr Ibrim et attaquent Faras où ils tuent l'évêque. Durant quelques années, Qasr Ibrim est donnée en fief (iqta) à Ibrahim al Kurdi qui occupe la ville avec son contingent kurde.