La kasbah d’Amergou (en arabe: قصبة أمركو أو أمرجو) est une forteresse médiévale, située au nord du Maroc, sur le territoire de la commune rurale Moulay Bouchetta al-Khammar de la province de Taounate.

Mentionnée par les chroniqueurs dès le Dont al Baydaq, Ali Ibn Abi Zar et Al-Ifrini et d'autres chroniqueurs anonymes, la forteresse fait partie d’un arsenal de constructions militaires employées entre le et le par l'empire almoravide afin de contrecarrer les insurrections des tribus rebelles installées au nord du Maroc et faire face à la montée en puissance des AlmohadesTerrasse, H., « la forteresse almoravide d’Amergou », in Al Andals, t. XVIII, 1953, p. 389.. La kasbah est également connue comme étant un dernier refuge à plusieurs armées durant les époques almohade, mérinide et saadienne.

L'origine et les influences d'Amergou font encore débat. Certains historiens, dont Henri Terrasse, attribuent la paternité du site aux Almoravides et décèlent des influences andalous-chrétiennes dans la construction de certaines parties de la kasbah, notamment quelques éléments rappelant les châteaux forts féodaux. Des travaux récentsCobaleda María Marcos, La Unidad de Al-Ándalus y en Magreb en la Primera Mitad del Siglo XII: Aportaciones de los Almorávides al Arte Medieval Peninsular, in León, Alberto, and Francine Giese. “Dialogo Artístico Durante La Edad Media Arte Islámico -Arte Mudéjar.” "Diálogo artístico durante la Edad Media. Arte islámico-arte mudéjar", Madrid: Casa Árabe, 2020. Lire en ligne (consulté le 27 août 2021). contestent néanmoins cette affirmation ainsi que son attribution aux Almoravides et suggèrent des influences plutôt orientales.

Classé patrimoine national depuis 1930. Le site est ouvert aujourd'hui au public et aux tournages cinématographiques après l’achèvement de sa restauration partielle.

Topographie À 73 km nord-ouest de Fès et à 65 km ouest de Taounate, dans la commune rurale de Moulay Bouchetta al-Khammar se dresse la forteresse au sommet du mont Imergou d’environ 640 m d’altitude. Cette élévation lui permet de dominer toute la plaine de l’Ouergha et les régions environnantes, faisant de ce lieu un point militaire hautement stratégique. L’emplacement est de fait soigneusement choisi. En plus de l’élévation du site, la construction de la forteresse s’intègre à la morphologie du terrain dans la mesure où elle suit la longueur de l’éperon du mont Imergou en dressant ses courtines tout au long des crêtes rocheuses séparant les versants du sommet et en implantant des tours à chacun des angles du mont. Ceci lui permet de rendre le relief raid avantageux aux occupants de la forteresse à l’instar des fortifications médiévales du bassin de la MéditerranéeChâteau de Saône, le Krak des chevaliers et d'autres..

Dotée d’un climat subhumide, la région dans laquelle est implantée la casbah jouit d’immenses plaines arables traversées par la rivière Ouergha, ainsi que de plusieurs espaces forestiers où l’on trouve multiples espèces de chênes. Ceci permit le développement de diverses communautés rurales tout au long de l’histoire du Maroc. Selon H. Terrasse, l’implantation d’une forteresse au milieu de cet espace résulterait donc d’une volonté de vouloir garder un œil sur les tribus des plaines de l’OuerghaTerrasse, H., « la forteresse almoravide d’Amergou », in Al Andalus, t. XVIII, 1953, p. 390-391..    alt=Le lac créé par le barrage Al-Wahda.|vignette|270x270px|Le lac créé par le barrage Al-Wahda. Inexistant au Moyen Âge, cette région bénéficie aujourd’hui, et ce depuis 1997, d’un large barrage appelé Al-Wahda dont l’affluent principal est la rivière Ouergha. Située à quelques kilomètres de la forteresse, cette infrastructure, en plus d’avoir créé un réservoir d’eau utile à l’irrigation, permet de contrôler les crues récurrentes de ladite rivière tout en fournissant à la région une source d’énergie hydraulique. Le lac créé par ce barrage est visible depuis la kasbah d’Amergou.

En bas de la forteresse se trouve un petit village portant le même nom, Douar Amergou, et à 3 km au sud se situe le village Moulay Bouchetta al-Khammar. Ce dernier porte le nom et abrite le mausolée d’un saint de la région dont la traduction signifierait "l’enivré, seigneur de la pluie". Selon Paul Odinot, la légende de ce saint remonte au et le mot enivré (al-Khammar/Ghommar) porterait principalement le sens figuré de transe religieuse, mais n’empêche pas le sens initial d’ivresse.  

Accès au site Le site est accessible via plusieurs routes rurales. Venant de Taounate, il faut prendre d’abord la N8 par le sud de la ville puis se diriger à l’ouest en empruntant la R408 jusqu’au village Moulay Bouchetta el-Khammar. Cette même route relie ce village avec Ouezzane au nord. Venant de Fès, il faut d’abord prendre la R501 jusqu’au village Sidi Daoud, puis soit prendre la R506 qui débouche sur la route P5307; soit continuer jusqu’au village Moulay Abdelkrim ensuite prendre la R408 jusqu’au village Moulay Bouchta el-Khammar. Au nord de cette commune rurale se trouve le petit village de Douar Amergou. Une route pavée a été aménagée allant du village jusqu’à un parking situé au bas du mont Imergou. De là, un sentier de quelques minutes de marche mène directement à la forteresse.

Histoire

Fondation Vu sa nature propice à la vie sédentaire, la région dans laquelle est implantée la forteresse est peuplée bien avant sa construction. Plusieurs sites majeurs de l’histoire marocaine se trouvent aux alentours d’Amergou. L’une des plus anciennes est la capitale de la Maurétanie antique, Volubilis qui se situe aux environs de 87 km au sud-ouest de la casbah. Viennent s’ajouter à la capitale Ain Schkour ainsi que Tocolosida qui n’y sont pas loin. L’emplacement d’Amergou dans la région de l’Ouergha et sa proximité avec ces sites antiques l’auraient de fait confondue aux yeux de certains géographes, tels Paul Odinot et La Martinière, avec des fortifications romaines. En effet, ce dernier place le poste de Prisciana à l’emplacement actuel de la kasbah, attribuant ainsi sa construction aux Romains. Cependant, les chroniqueurs arabes des époques médiévales et subséquentes ainsi que les chercheurs qui ont étudié ce siteDont H. Saladin, H. Terrasse, E. Lévi provençal, M. Almansa, M. Cobaleda et d'autres., s’accordent tous sur l’origine et le caractère médiévaux de cette forteresse.

Une origine pré-almoravide? Depuis 2010, l'origine d’Amergou fait débat chez les chercheurs. Manuel P. A. Almansa remet en question la parenté almoravide de cette forteresse. Pour ce dernier, l’interprétation de certaines sources historiques arabes est problématique, notamment celle d’al-Baydaq et le livre Kitab al Istibsar, sur lesquelles se seraient basés les historiens pour affirmer la construction de la forteresse par les Almoravides comme ligne de front contre les Almohades. Par exemple, la source Kitab al Istibsar, où les Almoravides figurent comme étant les bâtisseurs de cette forteresse est pour lui éloignée chronologiquement de l’ère de cette dynastie et serait par conséquent fortement influencée par une tradition orale non fiable. M. Almansa situe en effet ce livre aux environs du , alors que la dynastie des Almoravides prend fin vers la deuxième moitié du . Il relève également des différences de construction entre cette forteresse et celles de Zagora et Tasghimout, qui toutes deux sont attribuées aux Almoravides. Pour soutenir davantage sa thèse, il établit des parallélismes architecturaux entre Amergou et les murailles de la ville idrisside Al-Basra et ceux de Dimna dans la région de Tanger, nommément l’utilisation exclusive de la pierre, du moellon dégrossi et le recours aux tours circulaires. Ainsi, en relevant des influences de la Méditerranée orientale, M.P.A. Almansa affirme qu’Amergou se rapproche beaucoup plus du style de construction idrisside ou fatimide que du style almoravide. Il éloigne de fait l’interprétation d’Henri Terrasse selon laquelle l’architecture d’Amergou serait d’influence hispano-chrétienne probablement due à la présence de milices chrétiennes au service des Almoravides. M.P.A. Almanasa, suggère donc une datation pré-almoravide, possiblement idrisside ou fatimide.

Paternité almoravide La paternité pré-almoravide est écartée cependant par des études récentes. Un collectif de trois chercheuses portugaises ainsi que la chercheuse espagnole María Marcos Cobaleda s’accordent sur les origines almoravides d’Amergou. Elles assertent d’abord que le caractère tardif de la source Kitab al Istibsar, suggéré par M. Almansa, est erroné. Pour elles, ce livre est chronologiquement proche des Almoravides pour plusieurs raisons. D’abord le livre lui-même mentionne son écriture faite au par le biais d’un réviseur (An-Nazir)Dr. Abdel-Hamid Zaghloul, Saad, Kitab al-Istibsar fi a'ja'ib al-Amsar - Description de la Mekke et de Médine, de l'Égypte et de l'Afrique septentionale, p. 2 et 351.; vient ensuite la mention du livre par des écrivains ayant vécu avant le , comme Al-himyari () ainsi que Léon l'Africain (-). Dans une récente réédition de Kitab al Istibsar, le chercheur Saad Zaghloul Abdel-Hamid note également une mention de ce livre dès le début du dans Rawd al-Qirtas d’Ibn Abi Zar. De fait, ces éléments sont pour ces chercheuses suffisants afin d’attester de l’ancienneté de cette source et de mettre en doute le premier argument de M. Almansa selon lequel le livre serait fortement influencé par une tradition orale peu fiable. En outre, ayant toutes quatre étudié récemment le site almoravide d’Algesiras, ces chercheuses ont pu relever des similitudes architecturales entre les fortifications de cette ville andalouse et celles du Maroc, notamment celle d’Amergou et de Tasghimout. Leurs études se rejoignent pour affirmer que les méthodes de construction ainsi que l’architecture de ces trois sites sont témoins de leurs origines almoravides Adelaide Millán da Costa et Catarina Tente, , Lisbon, IEM – Instituto de Estudos Medievais / Câmara Municipal de Castelo de Vide, 2017, , , (consulté le 27 août 2021).Cobaleda María Marcos, La Unidad de Al-Ándalus y en Magreb en la Primera Mitad del Siglo XII: Aportaciones de los Almorávides al Arte Medieval Peninsular, in León, Alberto, and Francine Giese. “Dialogo Artístico Durante La Edad Media Arte Islámico -Arte Mudéjar.” "Diálogo artístico durante la Edad Media. Arte islámico-arte mudéjar", Madrid: Casa Árabe, 2020, p.82-83. Lire en ligne (consulté le 27 août 2021)., écartant ainsi le deuxième argument de M. Almansa et rejoignant par là-même l’interprétation historique d’Henri Terrasse.

Les quatre chercheuses sont toutefois d’accord avec M. Almansa sur la différence chronologique entre la forteresse d’Amergou et celle de Tasghimout. Sauf que pour elles, cet écart s’expliquerait simplement par une évolution des techniques de construction des Almoravides entre le règne de Youssef Ibn Tachfin et de son fils. La fondation de la forteresse d’Amergou reviendrait selon elles au fameux émir almoravide Youssef Ibn Tachfin alors que celle de la casbah de Tasghimout serait l’œuvre de son fils Ali Ibn Youssef. Ainsi, ces chercheuses donnent raison à la version de Henri Terrasse et d'E. Lévi ProvençalLévi-Provençal, E., « Les ruines almoravide du pays de l’Ouergha », in Bulletin Archéologique, 1918, p. 194. selon laquelle Youssef Ibn Tachfin aurait construit Amergou au cours du afin de contrôler des tribus rebelles installées au nord-ouest de l'actuel Maroc. Ce qui confirme davantage cette assertion à leurs yeux est la similitude d’Amergou avec les constructions militaires de l’époque de cet émir, notamment Qasr al-Hajar à Marrakech et les fortifications d'Algésiras.

Le rôle défensif contre les Almohades