thumb|Antanas Smetona.
Le coup d'État du 17 décembre 1926 en Lituanie aboutit au remplacement du gouvernement démocratiquement élu par celui d'Antanas Smetona, porté au pouvoir par l'armée. Smetona et son parti, l', conservent le pouvoir pendant quatorze ans, jusqu'à l'invasion soviétique de 1940.
Contexte
La Lituanie en 1926
thumb|La Lituanie et les territoires revendiqués en Pologne.
Annexée par l'Empire russe en 1795, la Lituanie se déclare indépendante le . Les deux années qui suivent sont troublées par les guerres d'indépendance, durant lesquelles les Lituaniens affrontent les bolchéviques russes, les anti-bolchéviques russes et les Polonais. Ce conflit prolongé retarde la reconnaissance internationale du pays, ainsi que la mise en place d'institutions politiques stables. L'annexion par la Pologne de la région de Vilnius, en , envenime les relations entre les deux pays tout au long de l'entre-deux-guerres. La deuxième ville de Lituanie, Kaunas, est désignée « capitale temporaire ».
L'Assemblée constituante de Lituanie est élue en et adopte une constitution en . Lors des débats constitutionnels, le point le plus disputé est le rôle que doit jouer la présidence. En fin de compte, l'équilibre des pouvoirs est faussé en faveur du parlement unicaméral, le Seimas. Ses membres sont élus au suffrage universel pour trois ans, puis ils élisent à leur tour un président, qui peut nommer un premier ministre chargé de former un gouvernement. Le président est limité à deux mandats consécutifs.. Ce régime parlementaire s'avère très instable : en huit ans, de à , le pays connaît onze gouvernements successifs..
Au moment du coup d'État, les principaux acteurs de la scène politique lituanienne sont des vétérans du mouvement d'indépendance. Antanas Smetona est le premier président du pays, d' à . Il se retire ensuite de la vie politique, sans pour autant s'en désintéresser : les opinions critiques qu'il émet lui valent un bref séjour en prison en 1923.. Augustinas Voldemaras représente la Lituanie au traité de Brest-Litovsk en 1918 avant d'occuper plusieurs postes ministériels. Il quitte le gouvernement en 1920, mais lui aussi écrit et publie des critiques pour lesquelles il est brièvement incarcéré.. Smetona et Voldemaras sont membres de l', un parti nationaliste à l'audience réduite, qui ne compte que en 1926.. Après avoir présidé une commission de rapatriement, Kazys Grinius devient chef du gouvernement de 1920 à 1922, puis député au Seimas.. Mykolas Sleževičius, Premier ministre à deux reprises en 1918 et 1919, supervise l'organisation des forces armées lituaniennes en 1920 avant d'être lui aussi élu au Seimas en 1922..
Les élections de mai 1926
+ Résultats des élections de 1926. Parti Sièges Bloc chrétien-démocrate (krikdemai) 30 Union populaire paysanne (liaudininkai) 22 Parti social-démocrate (socdemai) 15 Union nationale (tautininkai) 3 Parti des fermiers 2 Minorités (Allemands, Juifs, Polonais) 13 Total 85
Du ont lieu les élections législatives devant permettre la formation du troisième Seimas. Pour la première fois depuis 1920, la majorité échappe au Parti chrétien-démocrate, victime des scandales financiers qui ont éclaboussé plusieurs de ses membres. et de l'apparente inefficacité des mesures prises pour lutter contre la crise économique.. Son prestige est également sapé par le , par lequel la papauté reconnaît Vilnius comme une province ecclésiastique polonaise, malgré les protestations lituaniennes.. Cette décision semble impliquer une reconnaissance de l'autorité politique de la Pologne sur Vilnius, toujours revendiquée par la Lituanie. Les relations diplomatiques avec le Saint-Siège sont rompues, et la réorganisation unilatérale de la province ecclésiastique de Lituanie par le pape Pie XI au mépris des desiderata lituaniens, en , n'arrange pas les choses..
Une coalition de centre gauche réunissant l'Union populaire des paysans et le Parti social-démocrate se forme contre les chrétiens-démocrates. Pour obtenir une majorité suffisante, cette coalition inclut également des députés représentant les minorités ethniques du pays : les Allemands de la région de Klaipėda, les Polonais et les Juifs.. Le , Kazys Grinius est élu troisième président de la République de Lituanie et choisit comme Premier ministre Mykolas Sleževičius. Tous deux sont membres de l'Union populaire des paysans.
Le coup d'État
Causes
Les causes du coup d'État restent débattues. Il est possible que des précédents tels que la Marche sur Rome en Italie et le coup d'État de mai en Pologne aient joué un rôle.. De manière plus générale, on distingue une tendance commune à toute l'Europe qui aboutit à la création de nombreux régimes autoritaires avant la fin des années 1930. La peur exagérée du communisme serait une autre cause, de même que l'absence d'une force politique stable au centre, capable de s'adresser aussi bien à la gauche (qui accuse les partis de droite de fascisme) qu'à la droite (qui accuse les partis de gauche de bolchévisme). Sur le plan personnel, l'historien Anatol Lieven affirme que Smetona et Voldemaras se considéraient comme les véritables héros de l'indépendance, injustement dépossédés et doutant de jamais pouvoir revenir au pouvoir de manière démocratique..
thumb|left|Le président Kazys Grinius en 1926.
Après les élections de mai, le gouvernement Grinius/Sleževičius lève la loi martiale encore en vigueur en Kaunas et dans d'autres localités, rétablit les libertés fondamentales et accorde l'amnistie aux prisonniers politiques : la Lituanie devient alors un pays vraiment démocratique pour la première fois. Ces changements ne sont pas unanimement salués. Profitant du rétablissement de la liberté de parole, des prisonniers politiques libérés (en grande partie des communistes) organisent une manifestation à Kaunas le , réunissant environ 400 personnes avant d'être dispersée. L'opposition s'en saisit pour accuser le gouvernement de permettre à des organisations illégales comme le Parti communiste de Lituanie de poursuivre leurs activités en toute impunité. Malgré son caractère local, l'incident est présenté comme une menace pour la Lituanie et ses armées, et le gouvernement comme incapable de lutter contre cette menace.
La signature d'un traité de non-agression avec l'Union soviétique le donne lieu à de nouvelles accusations de « bolchévisation ». En réalité, ce traité résulte du travail du gouvernement précédent, dominé par les chrétiens-démocrates, mais ces derniers votent contre, alors que Smetona le soutient fermement. En échange d'une nouvelle reconnaissance de ses droits sur la région de Vilnius, la Lituanie est contrainte à l'isolement diplomatique, car le traité lui interdit de nouer une alliance avec d'autres pays. Il existe pourtant des opportunités : la France et le Royaume-Uni sont à la recherche de partenaires fiables dans la région, et les pays baltes envisagent de s'unir.. Le , une manifestation contre la « bolchévisation » du pays réunit environ 600 étudiants devant un syndicat communiste. Les forces de police, craignant des incidents entre les deux groupes, s'efforcent de mettre un terme à la manifestation. Sept officiers de police sont blessés et treize étudiants sont arrêtés. Les chrétiens-démocrates tentent d'utiliser l'incident pour faire voter une motion de censure, mais elle est rejetée par le Seimas.
Le gouvernement s'attire des critiques supplémentaires avec l'ouverture de plus de 80 écoles polonaises en Lituanie. Il s'efforce ainsi de rallier l'adhésion des minorités ethniques du pays, alors même que de l'autre côté de la frontière, les autorités polonaises font fermer les écoles lituaniennes dans la région de Vilnius. La coalition gouvernementale propose un budget pour l'année 1927 dans lequel les fonds alloués aux écoles catholiques et les salaires du clergé sont réduits, un geste clairement destiné à susciter la colère des chrétiens-démocrates. L'armée commence à planifier un coup d'État après le renvoi de 200 officiers conservateurs dans le cadre de restrictions budgétaires.
Préparatifs
L'incertitude règne quant au degré d'implication d'Antanas Smetona dans les préparatifs du coup d'État. En 1931, Augustinas Voldemaras (entre-temps contraint à l'exil) écrit que Smetona le planifiait depuis 1925, et l'historien Zenonas Butkus affirme que l'idée d'un coup d'État était dans l'air depuis 1923. Ces dates restent discutables dans la mesure où l'armée ne commence à agir qu'à l'automne 1926. Selon Aleksandras Merkelis, le secrétaire privé de Smetona, ce dernier était au courant du coup d'État sans l'avoir inspiré ni y avoir participé.. La ligne éditoriale de Lietuvis, le journal dirigé par Smetonas, semble indiquer qu'il n'a été mis au courant qu'à la fin du mois de novembre. Dans les numéros antérieurs à celui du , le journal critique aussi bien le gouvernement que l'opposition chrétienne-démocrate, mais le numéro du contient plusieurs articles sur la manifestation du 21, ainsi qu'un article intitulé « La menace bolchévique sur la Lituanie » accusant le gouvernement d'être incapable d'affronter la menace communiste censée peser sur le pays. Les numéros qui suivent de Lietuvis ne s'en prennent plus du tout aux chrétiens-démocrates.
Le , cinq officiers de l'armée forment un comité dirigé par le capitaine Antanas Mačiuika et comptant dans ses rangs les généraux Vladas Nagevičius et Jonas Bulota. Un « quartier-général révolutionnaire » () est constitué un mois plus tard environ. Ces deux groupes coordonnent de près leurs efforts. Au , le détail des actions à mener est connu, les lieux concernés ont été étudiés de près, et les chefs de l'Union nationale et du Parti chrétien-démocrate ont été mis au courant des desseins de l'armée. Les social-démocrates ont vent de ces projets, mais n'agissent pas. De fausses informations sont mises en circulation juste avant le coup d'État, concernant de prétendus mouvements de troupes polonaises dans la région de Vilnius, afin d'inciter d'éventuelles troupes opposées au coup d'État stationnées à Kaunas à se diriger vers Vilnius.
Tard dans la soirée du , le consul soviétique prévient Sleževičius de la possibilité d'un coup d'État dans la soirée du lendemain, mais le Premier ministre ne prête guère attention à cet avertissement..
Déroulement
thumb|Pamphlet distribué à Kaunas après le coup d'État. La loi martiale est décrétée et chacun est invité à vaquer à ses occupations.
Le coup d'État se déroule dans la soirée du , alors que le président Kazys Grinius célèbre son anniversaire à Kaunas avec de nombreuses personnalités politiques. Les principaux centres du pouvoir militaire et politique sont occupées par l'armée, et plusieurs fonctionnaires sont arrêtés. Le colonel Kazys Škirpa, initiateur du programme de réformes dans l'armée, s'efforce de rallier des troupes, mais il est rapidement réduit à l'impuissance et arrêté à son tour. Le Seimas est dispersé et le président Grinius placé sous résidence surveillée. Le colonel Povilas Plechavičius est tiré de sa prison (il purgeait une peine de 20 jours de réclusion après en être venu aux poings avec un autre officier) et déclaré dictateur. Plechavičius demande ensuite à Antanas Smetona d'accepter le poste de président et de régulariser les choses. L'armée s'efforce de donner l'impression que le coup d'État était de son seul fait, que Smetona n'était nullement impliqué et qu'il ne souhaite rien de plus que d'être . Sleževičius démissionne, et le président Smetona nomme Augustinas Voldemaras Premier ministre.