Martha Nussbaum, née Martha Craven le , est une philosophe américaine qui s'intéresse à la philosophie antique, au droit et à l'éthique.

Elle développe une œuvre qu'elle revendique d'inspiration aristotélicienne, portant notamment sur l'amour, la justice ou la démocratie.

À partir des années 2000, elle acquiert une notoriété importante par sa défense de l'éthique des capabilités, notion empruntée à l'économiste Amartya Sen.

Convertie au judaïsme, Martha Nussbaum enseigne à l'université de Chicago.

Biographie Jeunesse et formation Martha Nussbaum naît à New York en 1947. Son père, George Craven, est un avocat de Philadelphie. Elle étudie le théâtre et les lettres classiques à Wellesley College et l'Université de New York, où elle obtient son diplôme en 1969, puis réalise un master (une maîtrise) de philosophie à Harvard. en 1972 et un doctorat en 1975. Elle rencontre alors le philologue Alan Nussbaum new yorkais qu'elle épouse et dont elle divorce en 1987, se convertit de sa propre initiative au judaïsme et tombe enceinte de sa fille, Rachel. Carrière universitaire Pendant les années 1980, Nussbaum a commencé à collaborer avec l'économiste Amartya Sen sur les enjeux du développement économique et de l'éthique. Avec SenSur la notion de "capabilités" humaines, chère à Amartya Sen et développée dans une perspective féministe par Martha Nussbaum, voir Pierre Ansay, « Martha Nussbaum : Femmes et développement humain », Politique, revue de débats, Bruxelles, , septembre-octobre 2010, 78-85., elle a fait la promotion du concept de l'« approche de la capabilité » (à différencier de la "capacité" : capability approach) dans le développement, approche qui voit les capabilités (« libertés fondamentales », comme l'espérance de vie, l'engagement dans les échanges économiques ou la participation politique) comme la part constitutive du développement, et la pauvreté comme une privation de ces capabilités. Ces idées contrastent avec le discours dominant qui ne perçoit le développement qu'en termes d'augmentation du PIB et la pauvreté comme une privation de salaire. Les idées de Nussbaum sont aussi universalistes et contrastent avec le relativisme habituel associé avec l'étude du développement. Beaucoup de ses travaux sont présentés sous une perspective aristotélicienne, influencée par l'éthique de la vertu. Elle est également spécialiste de la philosophie ancienne et grecque.

Nussbaum a utilisé l'approche des capabilités afin de critiquer la Théorie de la justice (1971) de John Rawls. Pour elle, le principe de liberté de Rawls n'est significatif que s'il est compris en termes de libertés fondamentales, à savoir les opportunités réelles basées sur le contexte personnel et social. Nussbaum reproche à Rawls, et au contractualisme de manière générale, le fait de supposer que tous les participants du contrat social aient environ les mêmes capacités physiques et mentales. Dans cette optique, elle souligne les lacunes de la conception rawlsienne lorsqu'il existe des asymétries ne pouvant être corrigées par la redistribution de la richesse comme le fait que certaines personnes soient en situation de handicap physique ou cognitif sévère.

Depuis 1995, Nussbaum est professeure de droit et d'éthique à la faculté de droit de l'université de Chicago. Elle vécut pour un temps avec Cass R. Sunstein, un professeur de droit constitutionnel dans la même université, remarié depuis 2008 et nommé à l'OIRA (Office of Information and Regulatory Affairs) par le président Obama.

Auteure à la fois très productive et très engagée Geoffrey Galt Harpham, « The Hunger of Martha Nussbaum », Representations, (hiver 2002), 52-81., Nussbaum a témoigné comme expert devant la Cour suprême dans l'affaire Romer v. Evans, en 1996, où elle a critiqué la thèse selon laquelle l'histoire de la philosophie fournirait un motif au Colorado pour interdire les lois et règlements empêchant la discrimination contre les homosexuels ou basée sur l'orientation sexuelle. Cela lui a valu des attaques de la part de Robert P. George, un professeur de théorie du droit à l'Université de Princeton, tenant de la New Natural Law Theory. Elle répondit à ces attaques en publiant un article intitulé « Platonic Love and Colorado Law »Martha Nussbaum, « Platonic Love and Colorado Law... », in Virginia Law Review, vol. 80, (oct. 1994), 1515-1651..

En 1999, Nussbaum s’est opposée à la pensée de la théoricienne féministe Judith Butler dans un article nommé « The Professor of Parody ». Nussbaum y identifie le féminisme de Butler comme la quintessence d'un certain type de féminisme académique américain qui ne cherche pas à provoquer des changements sociaux réels et demeure dans le domaine du symbolique. Selon Nussbaum, Butler encourage les femmes à ne plus se concentrer sur les inégalités concrètes (comme les différences de salaire) au profit d'une théorie mettant en avant la « subversion ». La théorie butlérienne de la subversion individuelle et privée comme seul moyen de gagner une liberté restreinte contre l'oppression de la société genrée est pour Nussbaum empiriquement fausse. Nussbaum conclut son article en identifiant la pensée butlérienne comme étant « en collaboration avec le mal ». Deux points sur lesquels elle insiste et qui l’amènent à cette déclaration finale sont la vision qu’a Butler du changement institutionnel comme impossible et le refus de la part de Butler des valeurs normatives. Nussbaum reproche aussi à Butler son style obscur et verbeux, et sa tendance à ne pas prendre dans ses textes des positions claires. Pour Nussbaum, ces caractéristiques masquent la pauvreté des propos de l'auteure.

Elle a élaboré ses propres idées féministes (toujours axées sur l’amélioration réelle de la vie des femmes à travers le monde) dans de nombreux articles ainsi que dans son livre Sex and Social Justice. Elle s'est notamment opposée à l'interdiction de la burqa, qu'elle considère comme discriminatoireCf. Martha Nussbaum, "Veiled Threats?", New York Times, 11/07/2010"All five arguments are discriminatory. We don’t even need to reach the delicate issue of religiously grounded accommodation to see that they are utterly unacceptable in a society committed to equal liberty. Equal respect for conscience requires us to reject them.", et aux mutilations génitales féminines.

Vision éducative Dans son livre Political Emotions, Martha Nussbaum aborde une question polémique présente dans les sociétés occidentales : les institutions éducatives de nos sociétés démocratiques sont-elles en train de former des citoyens moraux ou de simples travailleurs? La réponse de Martha Nussbaum penche de façon inéluctable vers la deuxième hypothèse, alors qu’elle reproche directement aux gouvernements démocratiques de se plier au marché de l’emploi, en offrant un enseignement basé sur des lois de marché, qui permettront « aux étudiants d’évoluer dans un monde de concurrence économique mondialisée». En contrepartie, Martha Nussbaum propose une formation de l’esprit critique qui favorise le domaine des Humanités (c’est-à-dire qui cultive l’imagination par la littérature et les arts). Elle soumet aussi de nouvelles capacités éducatives à enseigner telles que : « la capacité de se préoccuper de la vie des autres, d’imaginer une variété de problèmes qui affectent l’histoire d’une vie humaine dans son développement et la capacité de voir son propre pays comme une fraction d’un ordre mondial complexe».

Ce manifeste est avant tout un projet politique ayant pour but de repenser les structures qui forment les sociétés démocratiques. Il faut d’ailleurs comprendre que l’un des principaux buts de l’œuvre est de se séparer des valeurs sociales mises en place par les lois du marché. Au lieu de former un citoyen qui tente de monter dans les hiérarchies sociales, il serait préférable de former un citoyen démocratique, c’est-à-dire un citoyen capable de débattre, de penser et doté d’émotions morales. Pour y arriver, elle affirme qu’il faut freiner la « pédagogie paralysante », c’est-à-dire une pédagogie conservatrice, dont le contenu relève de « traditions mortes et contraignantes » et qui se réfère à des classiques, présentés comme des autorités, », et revendiquer une « pédagogie socratique », une pédagogie qui donne les bases nécessaires à la formation de citoyens démocratiques.thumb|upright=0.8|Martha Nussbaum en 2010.

Éducation morale par la littérature La philosophie morale de Martha Nussbaum s'intéresse, entre autres, à l'approche philosophique de la littérature, notamment quant à la possibilité de s'éduquer moralement par la littérature.

Nussbaum traite certains romans comme des œuvres de philosophie morale. Ils ne sont pas seulement l'illustration de principes théoriques, mais un accès à des situations éthiques particulières. Or, tous les romans ou sujets ne sont pas susceptibles d’avoir une vertu morale.

Dans cette perspective, certaines œuvres seront approchées comme des « laboratoires » moraux. Nussbaum fait ainsi l'analyse d'œuvres littéraires, entre autres à travers Proust, James, Beckett et plusieurs autres, comme terrain de philosophie morale. Bien qu'elle s'inscrive dans une tradition analytique, Nussbaum suppose ici que la philosophie analytique n’est pas adaptée à toutes les situations et que la littérature peut receler une approche complémentaire dans la compréhension de la dimension de l'émotion, de la morale, de la politique. A cet égard, la narration et la fiction narrative peuvent s'avérer plus adaptées que la philosophie discursive. Par exemple, la connaissance de l’amour échappe au philosophe dans sa complexité et dans ses situations particulières : la littérature permet de saisir des situations morales qui ne sont pas réductibles à des catégories générales.

La littérature sert aussi à cultiver la compassion, et, par conséquent, contribue à l’éducation morale et civique. La fiction narrative a la capacité de nous faire entrer dans la situation de quelqu’un d’autre, ce que Nussbaum désigne par l’« empathie ». La littérature est ainsi en mesure de susciter l’émotion de la compassion. Puisqu'elle est essentielle dans la vie morale et politique comme limite théorique des règles et des lois, la littérature constitue un élément essentiel pour le développement moral dans ces sphères. Elle permet de mieux comprendre la vie humaine, en présentant des situations riches et nuancées. Les œuvres littéraires suscitent, par leur enseignement moral, la transformation de dispositions au sein du sujet, ce qui résulte en une culture de capacités. , elle s'est toujours opposée à une morale fondée sur le dégoût Martha Nussbaum, « Danger to Human Dignity: The Revival of Disgust and Shame in the Law », Washington, DC, The Chronicle of Higher Education, 6 août 2004

Intellectualisme et approche émotionnelle

Dans Love's Knowledge, plus particulièrement au chapitre 11, Nussbaum présente la philosophie et la littérature comme deux visions complémentaires. Elle le fait en opposant l’approche rationnelle (ou intellectualisme) et l’approche émotionnelle. Par cette distinction, Nussbaum dépeint l’association traditionnelle entre intellectualisme et philosophie, et entre approche émotionnelle et littérature. Pour les intellectualistes, l'objet de la connaissance doit être mis à distance afin de pouvoir être regardé objectivement par la raison. L’intellectualisme s’oppose ainsi aux émotions dans la sphère de la connaissance, ce qui a pour effet de « tuer » l’étonnement. Dans Love's Knowledge, Nussbaum considère l'amour comme une réalité qui ne peut relever que de l’approche émotionnelle. Elle pose la question suivante : est-il possible de connaître froidement l'amour ou, au contraire, de développer un savoir fondé à partir d’une approche émotionnelle (empirique) ?