Antonio Escohotado Espinosa (Madrid, - Ibiza, ). était un philosophe, juriste, intellectuel, essayiste, traducteur et professeur d'université espagnol. Son œuvre s'est concentrée sur les domaines du droit, de la philosophie et de la sociologie.
Il est particulièrement connu pour ses recherches sur les drogues et ses positions antiprohibitionnistes, reflétées dans son ouvrage Histoire générale des drogues (1983). Sa trilogie Les ennemis du commerce (2008), défendant le libéralisme économique et critiquant le communisme, est également notable.. Sa pensée s'inscrit dans le libertarisme, et l'affirmation de la liberté face à la peur ou aux coercitions qui mèneraient à la servitude est une constante de son œuvre..
Biographie
Premiers années La famille Escohotado, résidant depuis longtemps dans le nord-ouest de la Sierra de Madrid, trouve son premier membre notable en la personne de son arrière-grand-père Vicente, qui soutint la Révolution Glorieuse de 1868 en tant que maire de Galapagar. Le fils de ce dernier (et grand-père d'Escohotado), également appelé Vicente, fut l'un des premiers habitants du village à obtenir une bourse pour étudier le droitIbíd.. Après avoir publié une vaste histoire du théâtre en vers, La teatrada (1925)ACB, 09/07/1925, p. 25 (http://hemeroteca.abc.es/nav/Navigate.exe/hemeroteca/madrid/abc/1925/07/09/025.html), ainsi que plusieurs livres de lamentations et chansons, il passa du rôle de procureur à celui de maire d'El Escorial.. Le sixième de ses enfants, Román (1908-1970), père d'Antonio Escohotado, débuta en soutenant le socialiste Julián Besteiro et finit par signer le Manifeste de la Phalange.. Il fut chef du secrétariat de Dionisio Ridruejo pendant son mandat en tant que directeur général de la Propagande, dirigea Radio Nacional dès 1941, obtint les principaux prix journalistiques (dont le Prix Mariano de Cavia) et fut attaché de presse au Brésil de 1946 à 1956..
Escohotado évoqua son intérêt pour le savoir à cette époque :
Lors du retour de la famille en Espagne, Escohotado vécut le contraste abrupt entre le paradis tropical de sa première enfance et la société grise et austère du national-catholicisme, ce qui le poussa à forger un esprit de rébellion attisé par l'autoritarisme et la répression sexuelle.
Escohotado trouva sa vocation pour le savoir de manière précoce, ce qui le conduisit à entamer des études de philosophie. Cependant, le statu quo intellectuel de la Faculté de philosophie le déçut, et il suivit les conseils de son père Román d'étudier une discipline offrant plus de débouchés professionnels :
Malgré avoir passé au cachot une grande partie des deux étés obligatoires des milices universitaires, car « j'avais transformé la tente en un séminaire de marxisme et de désobéissance »M. Ors, «Généalogie de l'ex-communiste», Actualité Économique, n°2.748, octobre 2014., son manque d'esprit militaire ne l'empêcha pas de tenter de s'enrôler auprès du Viêt-Cong dans leur guerre contre les États-Unis. Une hépatite chronique lui permit de raccourcir son service militaire et l'obligea à réfléchir à son avenir. Il décida alors de préparer des concours compatibles avec son engagement à gauche — excluant ceux de diplomate, fonction à laquelle il semblait naturellement destiné par l'exemple paternel et sa culture générale —, et intégra finalement l'Instituto de Crédito Oficial (ICO) en 1964 pour gérer le service de Fusion et Concentration d'Entreprises pendant cinq années de prospérité économique. Ce poste convenait à l'assistanat dans les facultés de droit et de sciences politiques de l'Université Complutense ; il organisa également un séminaire sur Kant et Hegel à l'Université autonome de Madrid et un cours de psychanalyse à l'École d'Anthropologie, aujourd'hui disparue.
Il commença alors à publier, tout en donnant des cours pratiques ou des séminaires dans les facultés de sciences politiques et de philosophie, où il développa des relations avec des collègues comme Carlos Moya, Eugenio Trías et Felipe Martínez Marzoa. Il découvrit également des auteurs légèrement plus jeunes tels que Savater, Azúa et Echeverría. Unis d'une manière ou d'une autre par l'époque de Mai 68 et WoodstockSavater évoque ces années-là et particulièrement sa relation avec Escohotado et le LSD dans son autobiographie Mira por dónde, Taurus, Madrid, 2003, pp.211-212., fertile aussi pour les milieux spécifiquement anarchistes (comme celui d'Agustín García Calvo), ils formèrent une « tribu » improvisée dont le secteur raisonnable poursuivit ses études, tandis qu'une aile plus radicale redécouvrait le terrorisme, et qu'un autre groupe, dont Escohotado, choisit une vie éloignée du consumérisme, embrassant « la révolution sexuelle des années 70 ».
Publications initiales
Il commença à publier sous l'égide de José Ortega Spottorno, qui venait de relancer la maison d'édition et de rééditer la Revista de Occidente — toutes deux fondées par son père, Ortega y Gasset. C'est là qu'est paru l'article Hallucinogènes et monde habituelRevista de Occidente, 49, avril 1967, pp.130-157., sa première incursion dans ce domaine, qui contenait les références les plus immédiates aux expériences décrites par Michaux et Huxley. Sa réflexion évolua rapidement vers la rédaction d'une série de bioessais qui, quelques décennies plus tard, l'amèneraient à composer la première histoire culturelle des drogues et une phénoménologie des principales substances psychoactives. Dans ces premières publications, Escohotado mêle ses thèmes à sa passion philosophique du moment : l'étude de Hegel et de Freud, deux auteurs qui l'influenceront de manière durable.
Son professeur de philosophie du droit et futur directeur de thèse — Luis Legaz Lacambra, traducteur de L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme et disciple de Kelsen — resta stupéfait qu'Escohotado lui remît un travail académique complet quatre mois avant la fin de ses études. Il ne suggéra au doctorant qu'une seule chose : ajouter un chapitre sur la loi morale et la loi positive chez Kant.
Avec la même base, il rédigea sa thèse de doctorat, La philosophie morale du jeune Hegel, présentée en 1970, dérangeant une partie du jury qui la considéra comme « une apologie du maître de Marx, protestant de surcroît », provoquant à plusieurs reprises l'absence du quorum. Dans l'Espagne d'alors, certains se choquaient encore de ce que l'introduction proclamait :
Lorsqu'elle fut publiée — sous le titre La conscience malheureuse. Essais sur la philosophie de la religion de Hegel (Revue d'Occident, 1972) —, le petit émoi académique fut suivi de son inclusion dans l'Index des textes hérétiques, tout en remportant le prix de la Nueva Crítica, d'existence éphémère. Quarante ans plus tard, revenant sur sa recherche, Escohotado parlait d'« une distinction entre esprit et religion positive. En tant qu'incarnation du déchirement entre la vie et son fossile, le christianisme serait la réalité vue comme fantaisie et, inversement, la vérité s'aliénant elle-même. Ce fut mon premier contact avec la divergence entre intention et résultat »..
Les obstacles académiques firent paraître plus tôt le livre suivant, Marcuse, utopía y razón (Alianza Editorial, 1968), un essai examinant la compatibilité de Marx avec Hegel et Freud, telle que proposée par l'un des fondateurs de l'École de Francfort, Herbert Marcuse. Cette synthèse était très attirante à cette époque. Escohotado étudia les prémisses structurant la thèse marcusienne : d'abord Freud, « soumis à la camisole de force typique du marxisme de l'époque, qui identifiait structurellement aliénation et répression » ; puis Hegel, « qu'on négligeait dans l'essentiel de sa méthode — la dialectique — consistant à exposer plutôt qu'à juger » ; enfin l'idée qu'« il était confortable de présenter le léninisme comme une trahison du marxisme, mais il s'agissait d'un romantisme absurde de croire qu'on peut abolir la société marchande sans Parti unique, censure ni autres violences ». L'ouvrage incommoda certains milieux du marxisme espagnol, qui le taxèrent de « révisionnisme », et provoqua une brève polémique avec l'intellectuel Gonzalo Fernández de la Mora ; il reçut néanmoins des critiques favorables.
Ce fut peut-être la première monographie en Espagne à se consacrer à cette école, et aussi le premier succès de librairie de l'auteur. L'édition fut épuisée en un mois, peut-être parce que la moitié de l'Europe s'éveillait avec des graffitis clamant « Marx, Mao et Marcuse ». Mais Escohotado refusa de la réimprimer, estimant qu'il l'avait rédigée avec précipitation et « en plein syndrome d'auto-importance ». Après ces premières œuvres, il s'éloigna de plus en plus des positions utopiques..
Ibiza et l'expérimentation vignette|Antonio Escohotado à Ibiza (1976).
Grâce à un congé de son poste de fonctionnaire, initialement prévu pour moins de deux ans, Escohotado se lança en 1970 dans une vie sans luxe, soutenue par des revenus de traduction, se libérant des usages conventionnels.
Ses expériences avec des substances visionnaires comme le LSDEscohotado rapporte que, lors de son trip le plus troublant au LSD, « le canon d'un pistolet m'a signalé que j'allais perdre la mémoire, et je me suis entendu dire : je trouverai un système de pensée qui permette de vivre sans mémoire, une sorte de pacte faustien équivalant à rédiger un traité philosophique ». (Escohotado, cité dans M. Ors, «Genealogía del excomunista», Actualidad Económica, nº2.748, octobre 2014.) et son étude incessante l'amenèrent à concevoir son propre traité de métaphysiqueRéalité et substance, 2e éd., Taurus, Madrid, 1997, pp.316-317.. La première partie de ce projet supposait de réviser les premiers témoignages philosophiques — De physis à polis. L'évolution de la pensée grecque de Thalès à Socrate (Anagrama, 1975) —, avec tentative de classer les fragments dispersés de chaque présocratique. Les résultats restent discutables quand il s'agit de reconstituer l'œuvre perdue d'Héraclite, même si le style gagne en fluidité et en concisionAucune source précise (section ?).
Le prologue ironise sur la figure du « spécialiste », qui consacre neuf dixièmes de son espace à commenter les observations de ses collègues, et à peine une au sujet étudié. L'épilogue tourne en dérision la postmodernité française alors naissante (exemple : « l'artificialisme présocratique » de Clément Rosset) : tout comme le spécialiste ramenant tout à lui, le postmoderne imite Lacan, Deleuze ou Althusser pour dissimuler le vide par un jargon.
Réalité et substance
La deuxième partie du projet métaphysique d'Escohotado s'est concrétisée dans Réalité et substance (Taurus, 1985). De physis à polis s'achevait par la naissance simultanée du monde physique, comme cosmos affranchi de la magie, et de la démocratie comme ordre fondé sur les libertés civiles. Réalité et substance s'ouvre sur ce monde physique conçu comme « unité de la différence entre l'être et la pensée », où la tâche du philosophe est de « passer du fait au devenir » en examinant les modalités de l'action«La actividad es ánimo en su determinación inmediata; experiencia atendiendo a su carácter inventivo o propiamente conceptual, y objeto como espontaneidad independiente» (ibíd., p.56)..
Le traité métaphysique ou ontologique au sens classique était déjà un genre marginal ou réputé obsolète, débutant par la définition des catégories fondamentales du discours et déduisant ensuite les suivantes, de la première à la dernière. Escohotado choisit :