Victorin de Villava y Aibar (Saragosse, Espagne, 1747 ‒ Chuquisaca, actuelle Bolivie, 1802) était un jurisconsulte, professeur d’université, magistrat et haut fonctionnaire espagnol, qui fit la deuxième partie de sa carrière dans la juridiction de l'audience de Charcas (appelée parfois Haut-Pérou) pendant la colonisation espagnole. À Charcas il écrivit son œuvre majeure.

Enfant prudent et circonspect des Lumières espagnoles, adoptant, tant dans le domaine du droit que de la politique et du social, une ligne à la fois raisonnable et innovante, désireux de moderniser la structure économique et sociale existante mais en même temps respectueux du trône et de l’autel, il fera figure néanmoins, par ses écrits, de pionnier de la lutte pour l’émancipation des Indiens, et comme intellectuel et professeur à l'académie de pratiquants juristes de Chuquisaca jouera indirectement un rôle important dans l’émergence du mouvement indépendantiste en Amérique du Sud, à telle enseigne que l’historien argentin Ricardo Levene le considérait comme un « précurseur de l’indépendance (sud)-américaine ». Toutefois, malgré la portée son œuvre en Amérique, cette deuxième partie de sa vie est un domaine encore très peu étudié.

Biographie

L’on sait peu de choses sur ses jeunes années, sinon qu’il était originaire de Saragosse, appartenait à une respectable famille aragonaise et reçut sans doute une éducation soignée. Il épousa Dorotea Eltil, native de Huesca, dont il eut deux enfants. Il devint recteur de l’université de Huesca, occupa le poste de corrégidor à Tarazona, puis sollicita en 1783 un poste dans l’Audiencia de Buenos Aires, récemment mise en place, mais sa demande cependant resta sans suite.

Six années plus tard, en 1789, Villava fut informé de sa nomination au parquet de l'Audiencia de Charcas dans la ville de Chuquisaca (l'actuelle Sucre, en Bolivie), subdivision de la vice-royauté du Río de la Plata. Il n’y arriva qu’en 1791, après avoir dû passer presque un an à Buenos Aires, pour conclure la « résidence » du vétilleux vice-roi Nicolás del Campo, marquis de Loreto, qui avait regagné Séville dès 1789. L’une des fonctions qu’eut à assumer Villava à l’Audiencia de Chuquisaca était celle de magistrat à la Protectoría de Indios (instance chargée de préserver les droits des Indiens), fonction publique qui depuis 1776 incombait au procureur et était tombée, dans les années précédant la date d’entrée en service de Villava, dans un discrédit total. Les premiers protecteurs nommés par les autorités espagnoles étaient des Indiens, à qui l’autorité et l’intérêt nécessaires faisaient défaut pour pouvoir obtenir des améliorations sensibles dans la condition des indigènes du Haut-Pérou. Une fois dûment avérée l’incapacité de ces Indiens à remplir cet office, ils furent remplacés par des Espagnols, dont il semble qu'eux aussi firent peu pour en particulier alléger les souffrances des mitayos, les corvéables indiens (de mita, corvée, travail forcé). À cette inefficacité n’était sans doute pas étranger le fait qu’il pouvait être dangereux pour le magistrat de remplir sa fonction avec sincérité et de mettre p.ex. en cause le système de la mitaBuechler, Gobierno, minería y sociedad, note 272, p.224.. Villava fut l’un des rares protecteurs à vouloir prendre au sérieux sa responsabilité en la matièreBuechler, Gobierno, minería y sociedad, p. 225..

C’est dans cette position qu’il rédigea un certain nombre d’écrits portant sur le droit et sur l’administration, dont en particulier son célèbre Discurso sobre la mita de Potosí (1793 ; litt. Discours sur la corvée indigène de Potosí), très critique envers le régime de servage des Indiens, contribua à l’émancipation de ceux-ci et exerça une influence significative sur Mariano Moreno et d’autres révolutionnaires patriotes. Il traduisit par ailleurs l’ouvrage de l’économiste et universitaire napolitain Antonio Genovesi, Lezioni di commercio, o di économia civile (1757), sous le titre Lecciones de comercio o bien de economía civil (1797), et, cette même année 1797, rédigea à Charcas son œuvre posthume Apuntes para una reforma de España (lit. Notes pour la réforme de l'Espagne, variante : Apuntamientos para la reforma del reino. lit. Notes pour la réforme du royaume), copiée à la main et diffusée dans la bouillante Charcas et publiée pour la première fois en 1822, œuvre dans laquelle il proposait l’instauration d’une monarchie modérée et la modernisation de l’État, et sublimait la réforme du gouvernement des colonies américaines à un projet global de réforme de la monarchie de son pays ; dans le dernier chapitre notamment, consacré à l’Amérique, il défendit la thèse de l’égalité entre Espagnols péninsulaires (nés en Europe) et créoles (en esp. criollos, né dans les colonies américaines). À travers ses écrits, Victorián de Villava se fit l’avocat d’une nouvelle morale impériale, où la bonne gestion économique occupait une position centrale dans le gouvernement colonial, à l’opposé de la pure conquête militaire. Personnalité représentative des Lumières espagnoles, s’efforçant de concilier modernité et culture catholique, il s’attachera à introduire dans la monarchie et dans les colonies espagnoles la pensée européenne la plus rénovatrice et sera appelé ainsi à jouer, directement ou indirectement, un rôle de premier plan dans la constitution de l’idéologie indépendantiste dans les Amériques.

S’il pouvait apparaître parfois excessivement abrupt dans ses réactions, ombrageux, voire intraitable, surtout en ce qui touchait aux prérogatives de sa fonction et de la cour de justice qu’il représentait, Villava mérite, par ses efforts sincères d’exercer effectivement les responsabilités attachées à sa fonction de protector de Naturales et par sa compréhension et sa sympathie pour la situation des indigènes, une place honorable dans l’histoire de l'Amérique colonialeBuechler, Gobierno, minería y sociedad, p. 223..

Écrits et pensée

Réforme institutionnelle

Apuntes para una reforma de España (lit. Notes pour la réforme de l'Espagne), opuscule d’une cinquantaine de pages, conçu en 1797 à Chuquisaca, mais publié seulement posthumément en 1822 à Buenos Aires, est sans doute l’œuvre majeure de Victorián de Villava. L’ouvrage sera réédité en 1943 par l’université de Córdoba en Argentine, sous le titre de Apuntes para una reforma de España. Il s’agit d’un hardi projet administratif de type constitutionnel, qui fut élaboré par un haut fonctionnaire de l’Empire espagnol s’inspirant à la fois de la tradition catholique et des idées de Montesquieu, et qui propose, dans les neuf chapitres du livre premier et dans les huit du second, un plan général de réformes organiques institutionnelles, à l’effet d’éviter une révolution, vers laquelle les abus étaient en train d’ouvrir la voie et que l’exemple d’autres peuples permettait de prédire. Toutefois, le texte n’est pas exclusivement législatif et technique, mais aussi réflexif et méditatif, d’un style non dénué d’élégance, usant de toutes les ressources de la persuasion. Les thèses et idées exposées par Villava dans cet ouvrage sont, succinctement, les suivantes :

Il convient de maintenir le régime monarchique, dont l’auteur, écartant l’idée d’une succession élective, estime qu’elle doit rester héréditaire. La famille royale doit s’organiser de sorte à peser le moins possible sur le contribuable national. Il y aura lieu que la noblesse fasse montre de plus d’honneur et d’idéalisme, et concentre en ses mains moins de pouvoir et de richesses. Le Conseil suprême de la nation ne devrait pas être composé d’individus choisis par le roi, mais de représentants élus ou désignés par le sort dans les provinces. Le pouvoir judiciaire, qui doit être totalement séparé de la Couronne, sera déposé entre les mains de juges que celle-ci aura choisis, cependant suivant certaines formes et sous certaines conditions. Le service militaire ne doit pas être entendu comme une carrière découplée des autres occupations du citoyen, mais doit constituer une obligation pour tous, de la jeunesse jusqu’à la maturité. Sur le chapitre de l’instruction publique, il propose, outre de rémunérer correctement les maîtres, de réduire les études scolastiques et d’accroître le nombre de chaires en sciences pratiques. Villava affirme que la profusion de postes inutiles qui ont été créés par les ministres et qui ne sont ni d’épée ni de toge, est la cause des principaux retards pris par la monarchie espagnole.

Dans le second tome, il expose que la morale et les lois, non fondées sur la religion, seraient fort faibles, et que, sans religion, les liens qui unissent les citoyens dans la société se rompraient continuellement. La vérité de la religion révélée, qui repose sur les cinq livres du Pentateuque contenant la vérité révélée par Dieu à Moïse, et sur la révélation personnelle et divine au Christ des vérités que renferme le Nouveau Testament, est réaffirmée. L’Église fonctionne suivant une structure monarchique élective, à la tête de laquelle se trouve le pape et dont les ministres sont les évêques et les curés dans leurs paroisses ; Villava critique au passage la prédominance de chanoines voués à la seule recherche du lucre personnel. Il importe que dans une même ville, pour grande qu’elle soit, permission ne puisse jamais être donnée à plus d’un couvent du même ordre de s’y installer. Quant à la subsistance du clergé, il apparaît injuste, écrit Villava, que le financement de l’Église soit à seul charge du paysan, attendu que les autres classes bénéficient pareillement de l’assistance et des secours du prêtre. Les fêtes et spectacles de la religion catholique sont graves, décents et purs, cependant il advient parfois que l’ignorance et la superstition y mélangent des choses indécentes ou ridicules portant plus au mépris et à la dérision qu’au respect et à la vénération ; c’est dans les pays généralement enclins à l’oisiveté qu’un grand nombre de jours de fête apparaît le moins opportunArticle consultable en ligne du quotidien bolivien La Patria..

Villaba appartint à une génération d’intellectuels qui s’était avisée de la nécessité de réformer l’obsolète structure de l’empire espagnol. Face à la crise de l’ancien régime, qu’exacerbaient dans le Haut-Pérou le souvenir de la révolte tupamariste survenue peu d’années auparavant et la crainte qu’un tel soulèvement pût se reproduire, il eut cette réflexion : « Notre État actuel est violent, et rien de violent n’est durable ». En réaction à la politique anti-créoleCréole, en espagnol criollo, Européen né dans les colonies, par opposition à Espagnol péninsulaire, né en Espagne. de Gálvez, il plaida pour que les postes dans les Audiencias fussent occupés par des Américains en proportion de leur nombre. Ses considérations sur les possessions espagnoles en Amérique, par lesquelles s’achève le livre deuxième, sont d’un intérêt particulier :

Ainsi entrevit-il le moment où l’indépendance des colonies américaines serait à l’ordre du jour, indépendance qu’il y aurait lieu alors de leur accorder pacifiquement, en contrepartie de l’instauration de relations commerciales et économiques des plus étroites, non sans que la métropole eût en outre pris soin de s’assurer l’amitié politique et culturelle de ses anciennes possessions. Villava fait ainsi figure de précurseur et de prophète de l’émancipation de l’Amérique espagnoleVitaliano Torrico Panozo, El pasquín en la independencia del Alto Perú, p. 45..