vignette|Page de la Chronique illustrée d'Ivan le Terrible: .|alt=Page illustrée d'un manuscrit médiéval.
Ivan le Terrible et son fils Ivan le (en russe ; Ivan Grozny i syn ego Ivan 16 noïabria 1581 goda), également connu sous le nom dIvan le Terrible tue son fils (, Ivan Grozny oubivaïet svoïego syna), est un tableau peint par Ilia Répine entre 1883 et 1885.
L'œuvre représente un épisode de la vie d'Ivan le Terrible : celui-ci, sous l'emprise de la colère, vient de porter un coup mortel à son fils le tsarévitch Ivan Ivanovitch. La toile montre le visage fou et torturé par le remords du tsar et la douceur du tsarévitch mourant, pardonnant de ses larmes son père.
Bouleversante, la peinture fait suite à des attentats terroristes commis par les narodniki, à leur répression par les autorités impériales et à des exécutions. Au-delà de son intensité tragique, elle vise à susciter un rejet de la violence, la représentation d'un tsar meurtrier et infanticide, juste après l'assassinat d'Alexandre II, est dans ce contexte plus qu'une peinture historique. Elle est à l'origine d'une controverse qui conduira à la lacération de la toile en 1913, et se poursuit encore au-delà.
Le tableau, restauré à l'identique après cette lacération, est toujours conservé à la galerie Tretiakov à Moscou ; mais il subit une nouvelle attaque en qui l'endommage gravement.
Sujet du tableau et historiographie Les circonstances de la mort du tsarévitch ne sont connues que de façon incomplète et contradictoire. Elle est survenue en 1581, dans la Sloboda d'Alexandrov, résidence du tsar Ivan le Terrible de 1564 à 1581, centre de son opritchnina et capitale du pays.
Chroniques et sources russes contemporaines
Dans une lettre adressée à Nikita Zakharine et Andreï Chtchelkalov en 1581, le tsar lui-même écrit qu' sans indiquer le mal dont il souffre..
Plusieurs chroniques russes mentionnent la mort du tsarévitch Ivan Ivanovitch, sans apporter cependant aucune précision : (Chronique de Moscou)., (Chronique de Morosovsk). La Chronique de Piskarevsk ajoute seulement l'heure de l'évènement, ..
La Chronique de Pskov indique que .. Elle relate également des rumeurs selon lesquelles le tsar aurait de son fils parce qu'il lui avait parlé de prendre la ville de Pskov, mais situe cette dispute autour de 1580, avant même la mort du tsarévitch.. Aucune de ces sources ne donne donc à penser que la mort d'Ivan Ivanovitch a été violente.
D'autres cependant, plus détaillées et plus souvent reprises, indiquent que le tsarévitch a été blessé mortellement par son père pendant une dispute. Les annales de Mazourinsko rapportent ainsi queПолное собрание русских летописей. — М., 1968. — Т. 31. — С. 142. :
Elles indiquent que l'évènement a eu lieu en , le , et que le tsarévitch serait mort le , les dates variant cependant.
Le journal du clerc Ivan Timofeïev mentionne que Перевод О. А. Державиной и А. М. Державина // Временник Ивана Тимофеева. — М.-Л., 1951. — С. 182. — (Литературные памятники)..
Témoignages étrangers Les sources étrangères contemporaines sont plus disertes : Jacques Margeret, mercenaire français en service en Russie, écrit ainsi que ..
Une autre version est rapportée par le jésuite et diplomate italien Antonio Possevino : en , Ivan le Terrible aurait surpris sa bru Elena allongée sur un banc en vêtements de dessous :
Le diplomate néerlandais Isaac Massa ne se prononce pas de façon si catégorique. Il indique que ., exprimant seulement un doute sur la nature des faits.
Récits des historiens russes Ce sont les historiens russes du qui arrêtent la version des faits admise aujourd'hui. Le prince et historien Mikhaïl Chtcherbatov« … la mort de son fils ainé, le tsarévitch Ioan, tué de sa propre main », ., Nikolaï Karamzine, dans lHistoire de l'État russe et d'autres historiens renommés considèrent que le tsarévitch est mort à suite d'un coup qui lui a été donné par son père, avec cependant des différences sur les circonstances et les causes de l'altercation.
Nikolaï Karamazine expose ainsi la version suivante, qu'il présente comme digne de foi. :
Ilia Répine s'appuie sur le récit de Karamzine pour peindre Ivan le Terrible et son fils Ivan le , un des tableaux les plus marquants de sa chrestomathie..centré|vignette|upright=2.3|Ivan le Terrible et son fils Ivan le 16 novembre 1581, partie centrale (1884-1888).|alt=Photographie du tableau sujet de l'articleMikhaïl Chtchebratov, étudiant les différentes versions de la mort d'Ivan Ivanovitch, considère la version de Possevino comme plus plausible., et Vassili Klioutchevski déclare qu'elle est la seule fiable.. C'est également celle développée par Henri Troyat.
Sous l'empire russe, des commentateurs mettent en doute le fait que le tsarévitch ait été tué par son propre père, considérant que cette assertion portait préjudice à l'empereur. C'est le cas par exemple de .. Les historiens contemporains retiennent la version du fils tué par son père.
Genèse
vignette|Rimski-Korsakov - Thème d'Antar : Dans son autobiographie, Rimsky-Korsakov indique que le second mouvement de sa suite symphonique a la forme d'une sonate. Elle a pour particularité d'avoir pour ses deux thèmes le thème d'Antar, d'abord sous la forme de son contrepoint, en do # mineur puis en mi mineur, puis sous sa forme complète, en la mineur, joué par les trombones et ensuite développé..|alt=Reproduction d'une partition vignette|Édouard Manet, Combat de taureau (1865-1866) - détail.|alt=Une arène. Un taureau éventre un cheval entouré d'hommes.
Répine commence à travailler à Ivan le Terrible et son fils Ivan, à Moscou.. Une première esquisse d'ensemble, avec le personnage du Tsar tourné vers sa droite, date de 1882. L'idée du tableau, selon Répine lui-même, est liée à sa confrontation aux thématiques de la violence, de la vengeance et du sang, lors des évènements politiques de 1881, mais aussi dans la musique de Rimski-Korsakov, et dans les combats de taureaux auxquels il a assisté lors d'un voyage en Europe occidentale en 1883.
Violence politique Le , à Saint-Pétersbourg, Ignati Grinevitski, membre de l'organisation révolutionnaire Narodnaïa Volia, jette la bombe qui tuera le tsar Alexandre II de Russie. Elle blesse également grièvement le terroriste, qui meurt quelques heures plus tard. Ses complices, les Pervomartovtsi (« Ceux du ») sont exécutés le .
Répine, venu à Saint-Pétersbourg à la mi- pour l'ouverture de l'exposition des Ambulants, y est présent lorsque le tsar est tué. Il y revient début avril, et assiste à l'exécution des auteurs et complices de l'attentat..
Vassili Kamenski écrit dans ses souvenirs qu'à table, le peintre lui avait raconté .
Plusieurs des tableaux du peintre sont ensuite consacrés à des narodniki : Refus de la confession ( «Отказ от исповеди» (1881)), Arrestation d'un propagandiste ( «Арест пропагандиста»(1882)), Visiteur inattendu ( «Не ждали» (1884-1888)). Il revient également à plusieurs reprises dans ses mémoires sur cette période de sa création.. :
Il y a ainsi pour Répine un lien entre son tableau et ces évènements de l'année 1881, séparés d'exactement ans de la scène qu'il représente, et où le tsar est le meurtrier.
Joie de la Vengeance, de Rimski-Korsakov Une autre impulsion créatrice à l'origine dIvan le Terrible et son fils Ivan le est donnée, cette même année, par une œuvre de Nikolaï Rimski-Korsakov, la suite symphonique Antar ( « Антар »).
Elle a pour argument un conte d'Osip Ivanovitch Senkovski. Le héros, Antar, désabusé, se voit promettre par la reine de l'antique cité de Palmyre de réaliser les trois grandes joies de la vie. Celles-ci, thèmes des trois derniers mouvements de la suite, sont les joies de la vengeance, du pouvoir et de l'amour. La partition est composée entre janvier et . Rimsky-Korsakov la reprend ensuite à plusieurs reprises, notamment en 1876, avant de l'interpréter à Moscou..
La vengeance d'Antar est sanglante., mais c'est la musique qui inspire Répine. Il évoque cette filiation dans ses mémoires . :
Voyage en Europe
Le tableau de Répine frappe également par la représentation du sang, celui qui s'écoule de la tempe du tsarévitch, et celui de la flaque, sur le sol, laissé avant que son père ne le relève. Elle n'est pas habituelle dans la peinture russe. Le peintre explique, dans ses mémoires, l'influence qu'a eue son voyage de 1883 en Europe, où il a assisté à des combats de taureaux.
Peinture du tableau Selon Répine, la conception et la peinture de la toile sont une longue épreuve :
Le costume noir d'Ivan le Terrible, une soutanelle et un bonnet jeté à terre, ainsi que le caftan rose, chatoyé d'argent, de son fils, son pantalon bleu, orné de fleurs, et ses bottes aux tiges rabattues sont confectionnés à Moscou. Le peintre taille lui-même les costumes et décore les bottes du tsarévitch. La salle représentée est une des pièces de la maison musée du Boyard du siècle et les accessoires, trône, miroir, caftan, sont peints au Palais des armures. Le coffre fait partie des collections du musée Roumiantsev.
Répine travaille particulièrement sur le choix des modèles en cherchant auprès de connaissances ou de passants les visages dont il a besoin. Les modèles pour Ivan le Terrible sont d'abord un vieillard trouvé par le peintre Pavel Tchistiakov et un artisan, puis le compositeur Pavel Blaramberg, mais surtout le peintre Grigori Miassoïedov. Le peintre paysagiste Vladimir Menk et l'écrivain Vsevolod Garchine inspirent celui du tsarévitch Ivan Ivanovitch.
Questionné sur le choix de Garchine, Répine indique. :
Ivan le Terrible tue son fils - détail Selon Elizabeth Kridl Valkenier, c'est cette incorporation du visage de Garchine, qui lui permet d'être enfin satisfait de l'ensemble que constitue son tableau..
Analyse de l'œuvre
Instant représenté
Bien que le titre donné en France au tableau soit Ivan le Terrible tue son fils, Répine ne peint pas le moment où le tsar porte un coup au tsarévitch. La toile ne représente pas la violence, mais sa résolution. Ivan le Terrible a relevé son fils. Les yeux ., il l'enserre et l'étreint par la taille. Le tsarévitch Ivan, pleurant, fait doucement un geste de sa main..
Deux modifications apportées aux esquisses préliminaires montrent la distance établie par le peintre avec l'altercation : le sceptre avec lequel le tsar a frappé la tempe de son fils, et qu'il tenait à la main dans les premières esquisses, est dans le tableau posé à terre devant eux. La tache de sang, à l'endroit où la tête du tsarévitch a reposé sur le sol, très visible dans l'esquisse à l'huile que Répine a faite en 1883, et qu'il a conservée et reprise par la suite, s'efface dans les ombres du tableau final. La robe d'Ivan Ivanovich n'a plus cette longue souillure de sang. L'instant représenté devient celui du remords, du pardon et de l'amour.
Mais le tableau montre aussi, en son centre, la réalité et l'irréversibilité de l'acte du tsar : le sang s'écoule de la tempe de son fils, et la tentative que fait Ivan le Terrible pour le contenir de sa main gauche est sans espoir.
Description et composition La toile fait partie des grandes toiles de Répine (199,5 × ). Ses dimensions sont comparables aux Bateliers de la Volga ou à la Procession religieuse dans la province de Koursk, inférieures cependant à La résurrection de la fille de Jaïre, au Visiteur inattendu et aux Cosaques zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie, a fortiori aux commandes d'Alexandre III. Son format relativement étroit par rapport à ces grandes toiles, et en tout cas plus resserré que l'esquisse de 1883, contribue à une composition , qui fixe l'attention du spectateur et exprime une ..