vignette|La Cristatelle, telle que représentée sur une planche naturaliste de Haeckel (1904).

Cristatella mucedo, la Cristatelle, est une espèce de Bryozoaires (petits animaux aquatiques coloniaux). Cet invertébré filtreur est l'unique représentant de la famille des Cristatellidae et du genre Cristatella. De loin, la forme et l'aspect d'une colonie mature évoquent celle d’une chenille translucide et velue (sauf pour la partie inférieure qui évoquerait plutôt le pied d’un gastéropode). La colonie, presque cylindrique, est formée de de polypes alignés formant au niveau de leurs bases un espace ouvert partagé. Elle est issue d’un élément fondateur ; elle prend d’abord une forme arrondie de quelques millimètres de large, puis elle s’allonge peu à peu sur deux côtés pour former une sorte de tube couvert de polypes d’un côté, et formant un pied gélatineux de l’autre. Elle est presque entièrement transparente, hormis le tube digestif (bleuté à brunâtre selon la nourriture ingérée), le coenoecium (légèrement jaunâtre à brun clair). Dans la colonie, on distingue des points opaques brun-noir et bien visibles quand ils arrivent à maturité ; ce sont les statoblastes (forme dormante de l'espèce ; ils sont ronds, flottent sur l’eau et leur périphérie est dotée de filaments se terminant chacun par une sorte de minuscule grappin muni d'un ou deux crochets).

Les colonies, qui peuvent très lentement se mouvoir, sont souvent trouvées sur des branches immergées ou sur des rhizomes de plantes. Sur les branches ou certains substrats durs ou des branches immergées, elles forment parfois des groupes évoquant une succession de chenilles processionnaires, longues d’environ pour les plus grandes des unités coloniales.

Exceptionnellement les individus peuvent former un « tapis » (zoarium) couvrant parfois entièrement une pierre ou un objet dur qui prend alors l'apparence d'un morceau de récif corallien couvert de polypes ouverts. Tous les individus meurent en fin d'automne, mais chaque colonie produit à ce moment des dizaines de propagules très résistantes susceptibles de former une nouvelle colonie au printemps suivant. Ce bryozoaire vit dans les eaux douces, plutôt lentes, où il se nourrit de microplancton et de particules en suspension. Il est réputé préférer les eaux fraîches de la zone holarctique.

Cristatella mucedo est l'une des environ de bryozoaires connus dans le monde Ryland, J., 2005. Bryozoa: an introductory overview. Denisia 16: 9–20 et l’une des rares espèces d'eau douce (environ une espèce de bryozoaire sur mille vit en eau douce, presque tous appartenant à la classe des Phylactolaemata qui regroupe des espèces ne vivant qu'en eau douce). Elle est l'unique espèce du genre Cristatella, un genre décrit par Georges Cuvier en 1798 dans son ouvrage Tableau élémentaire de l'histoire naturelle des animaux. Cette espèce d’abord décrite par Rösel n’a pu être mieux étudiée que des décennies plus tard, notamment par le naturaliste irlandais George James Allman qui a consacré une partie de sa vie aux bryozoaires d’eau douce.

Origines, phylogénie, paléontologie vignette|Proposition d'arbre phylogénétique, pour les Phylactolaemata, avec position du genre Cristatella (qui comme le genre Hyalinella ne contient qu’une seule espèce) ; d'après H Muka 1999Muka H (1999), Comparative morphological studies on thestatoblasts of lower phylactolaemate bryozoans, with discussion on the systematics of Phylactolaemata. Science Reports of the Faculty of Education Gunma University 46: 51–91.

vignette|August Johann Rösel von Rosenhof est l'auteur de la première planche naturaliste décrivant un (en fait : Cristatella mucedo), planche maintes fois recopiée et utilisée durant plus d’un siècle par les naturalistes du monde entier

vignette|Cuvier a donné son nom scientifique à C. mucedo, autrefois aussi classé parmi les « polypes à bouquet »La seconde sorte de Polypes à Bouquets. Ledermuller, Amusm. Mic. 2de cinq., , pl 87 (les figures sont des copies imparfaites des illustrations de Rösel). Selon G.J. Allman, Cuvier ne connaissait pas l’animal, mais a travaillé à partir des illustrations assez précises laissées par un autre naturaliste RöselRösel dans un article intitulé « Der Kleinere Federbusch-Polyp mit dem ballenförmigen Körper » en 1755

vignette|Colonie en mouvement de Cristatella mucedo, et vues du statoblaste (qui est à la fois le stade de dormance hivernale et une propagule très efficace)Planche d'illustrations tirée d'une monographie de George James Allman consacrée aux Phylactolaemata parue en 1856Allman (1856) A monograph of the fresh-water polyzoa including all the known species, both British and foreign

vignette|Détail d'un statoblaste dessiné par Pierre Jean François Turpin

vignette|En haut : Statoblaste volontairement écrasé par l'auteurEn bas : Cet autre statoblaste s'est naturellement ouvert (le 15 décembre 1837), libérant l'organisme (voir détail ci-dessous) qui constitue le premier stade d'une colonie potentielle de cristatelle, et permettant à l'auteur (Pierre Jean François Turpin) de réaliser ce dessin d'après nature, publié et présentée à l'Académie des sciences cette même année 1837Ces deux Statoblastes avaient été trouvés par l'auteur dans le canal de l'Ourcq.

vignette|Ici, Pierre Jean François Turpin a représenté en détail le polypier peu après qu'il s'est libéré de son statoblaste. C'est cette observation qui a convaincu l'auteur et les zoologistes que la Cristatelle est un vrai polypier et non la simple réunion de polypes individuels. Ce polypier né prématurément en raison d'une température élevée de l'eau n'a survécu que 3 jours, mais a eu le temps selon l'auteur de pondre 3 œufs ovales (représentés sur la gravure)Source : "Annales des sciences naturelles comprenant la zoologie, la botanique, l'anatomie, et la physiologie comparée des deux règnes, et l'histoire des corps organisés fossiles", seconde série, Tome VII, imprimé chez Paul Renouard, Paris, 417 pages

vignette|Jeune cristatelle. On voit ici l'individu fondateur, issu du statoblaste au printemps (d'après Haeckel, 1904), peut-être d'après la gravure ci-dessus

vignette|Jeune individu colonial ; bryozoaire d'eau douce (cristatella mucedo). On voit ici l'individu fondateur, issu du statoblaste au printemps, d'après Haeckel (1904)

vignette|Détail du plumeau en forme de fer à cheval utilisé par la Cristatelle pour s'alimenter ; (Dessin original de P.J.F Turpin, 1837) vignette|Cristatelles en colonie vignette|Colonie de cristatelles sur une branche immergée vignette|Colonie hélicoïdale vignette|Vue rapprochée, avec polypes visibles vignette|Cristatelles sur branche immergée vignette|Les zones foncées sont les tubes digestifs. selon le type de nourriture filtrée par ce bryozoaire, ils sont bleutés, dorés ou bruns vignette|Radeau de statoblastes agglomérés les uns aux autres et dérivant avec le vent (ou susceptible d'être avalé par un canard, une poule d'eau ou d'autres animaux semi-aquatiques)

Cet animal gélatineux et fragile se dégrade rapidement après sa mort et se fossilise donc très mal. Cependant, ses statoblastes, dont la forme est caractéristique se fossilisent plus facilement. De nombreuses fouilles, sondages et études limnologiques en ont mis au jour, par exemple dans les sédiments déposés durant les époques interglaciaires et depuis la dernière glaciation au GroenlandFREDSKILD B & RØEN U (1982). Macrofossils in an interglacial peat deposit at Kap København, North Greenland. Boreas, 11(3), 181-185 (résumé).Fredskild, B. (1977) The development of the Greenland lakes since the last glaciation. Folia limnol. scand, 17, 101-106. ou au CanadaKuc, M. (1973) Fossil statoblasts of Cristatella mucedo Cuvier in the Beaufort Formation and in interglacial and postglacial deposits of the Canadian Arctic. Ottawa: Department of Energy, Mines and Resources.

Leur présence dans un sédiment récent ou dans une roche sédimentaire ancienne doit néanmoins être interprétée avec prudence, car munis de flotteur et pouvant s’accrocher aux oiseaux (exo-zoochorie), ou être ingérés par eux et voyager dans leur tube digestif (endozoochorie) ou être transportés par des poissons (endozoochorie) ou dispersé par des crues, leur nombre et leur abondance ne sont pas nécessairement représentatifs du nombre de colonies autrefois présentes à l’endroit où ils ont été trouvésOsborne, P. J. (1972). Insect faunas of late Devensian and Flandrian age from Church Stretton, Shropshire. Philosophical Transactions of the Royal Society of London. B, Biological Sciences, 263(852), 327-367. (résumé). Selon Massard (2008), au sein du groupe Phylactolaemata, les espèces gélatineuses (Lophopodidae, Pectinatellidae, Cristatellidae) sont phylogénétiquement plus ancienne et primitives que le groupe Gymnolaemata et ses espèces tubulaires ramifiées (Plumatellidae, Fredericellidae)Massard, J. A., & Geimer, G. (2008). Global diversity of bryozoans (Bryozoa or Ectoprocta) in freshwater]. In Freshwater Animal Diversity Assessment (). Springer Netherlands. ([https://link.springer.com/chapter/10.1007/978-1-4020-8259-7_11 résumé).

Histoire scientifique de la découverte, description et classification de la Cristatelle

Très peu d'information sont disponibles sur le statut et la répartition de cette espèce avant que les naturalistes s’y intéressent de manière plus approfondie au et surtout au .

Cet animal est assez remarquable pour ne pas passer inaperçu et là où il est présent peut aisément être observé à quelques centimètres sous la surface. Or, il n'a pas été mentionné par les naturalistes avant les années 1700, bien que ces derniers aient passé beaucoup de temps à étudier la faune et la flore des mares et des zones humides de toute l'Europe de l'Ouest et peu à peu de l'Amérique du Nord. Ceci laisse supposer que l'espèce était rare ou peu commune dans une grande partie de sa vaste aire de répartition, et notamment dans les zones anthropisées.

Georges Cuvier lui-même, selon George James Allman, n'aurait pas pu se procurer d’exemplaires de C. mucedo pour sa description scientifique et sa classification, et il a dû comme plus d’une dizaine d’autres naturalistes après lui utiliser une description graphique faite par le peintre et illustrateur naturaliste allemand August Johann Rösel von Rosenhof dit « Roesel ». Et plus tard, Gervais écrit (ils avaient observé la "ponte" et ).

Un autre indice de rareté réelle ou relative (comparativement aux autres bryozoaires) est qu’une espèce parente, bien plus petite et plus discrète plumatella repens décrite par Linnée en 1758 comme un bryozoaire dulcicole rampant était considérée comme abondante par les naturaliste (dont par Allman). Ce cernier quand il décrit C. mucedo prend la peine de lister les quelques lieux où l'animal a à sa connaissance pu être observé en Europe continentale : le lac de Lucerne, le Grand étang de Fontainebleau, près de Paris par Gervais et Turpin, en Belgique par Van Beneden et en Allemagne par Rösel) et dans les eaux insulaires de Grande-Bretagne par lui-même ou d'autres naturalistes (dans le réservoir d'eau d'un moulin à eau près de Little Baddow dans l'Essex, dans un beau lac subalpin près de Glandore dans le Comté de Cork, dans les lacs de Killarney, dans un lac situé près d'Armagh et dans plusieurs autres localités irlandaises (GJA), le lac de Duddingston à Duddingston près d'Édimbourg, le lac de Coldingham à Berwick, une mare de jardin à Binns House dans le Linlithgowshire où l’espèce a été trouvée par JG Dalyell. L'espèce nous dit-il a aussi été observée dans le « canal de l'Union » (construit de 1818 à 1822, sur et sans écluse pour relier le bassin d'Édimbourg à celui de Falkirk) et dans le Grand Canal (Irlande) de Dublin. Cette information est rétrospectivement intéressante, car elle montre la capacité de ce bryozoaire à rapidement coloniser des milieux aquatiques artificiels créés par l'homme.