thumb|330px|Le Baptême du peuple de Kiev dans le Dniepr, par Klavdi Lebedev.

La christianisation de la Rus' de KievDans la littérature russe et ukrainienne, on emploie souvent l’expression « baptême de la Rus’ » (Крещение Руси) pour désigner les événements de 867 ou des années 980 se réalise en plusieurs étapes. Au début de 867, le patriarche écrit aux autres patriarches chrétiens que les Rous’, baptisés par l’évêque qu’il leur a envoyé, ont « adopté le christianisme avec enthousiasme ». Les succès du patriarche ne semblent toutefois pas avoir eu de suite massive et immédiate, car la Chronique des temps passés et d’autres sources slaves indiquent que les territoires qui forment la Rous’ kiévienne au demeurent encore longtemps fidèles à la religion slave. Il faut attendre la fin des années 980La date exacte reste incertaine (Voir Oleg M. Rapov, Russkaya tserkov v IX–pervoy treti XII veka [The Russian Church from the 9th to the First Third of the 12th Century], Moscow, 1988. et la conversion du prince Vladimir Sviatoslavitch à Cherson, puis celle de sa famille et de son peuple à Kiev, pour voir la Rous’ adopter largement le christianisme.

Les débuts thumb|La cathédrale Saint-Vladimir de Chersonèse, de style néo-byzantin avec à l'avant-plan la statue de l'apôtre André. Selon la légende orthodoxe, le christianisme aurait été prêché par l’apôtre André dans les territoires aujourd’hui bulgares, roumains, ukrainiens, biélorusses et russes. Longeant la mer Noire depuis Constantinople par la Thrace, la Scythie mineure et la steppe scythique, traversant les bouches de l’Istros, du Tyras et du Borysthène (aujourd’hui respectivement le Danube, le Dniestr et le Dniepr), il serait parvenu à Chersonnesos Taurica (Chersonèse en Crimée) et, tout au long de ce périple, il aurait converti des milliers de colons grecs jusqu'alors adeptes de la religion hellénique.

À Chersonèse, on lui aurait dit que les fleuves qu’il avait traversés venaient du nord-ouest du continent, et cela l’aurait décidé à en remonter un dans son voyage vers Rome. Ce fut le Borysthène, le plus proche de Chersonnesos Taurica, et c’est ainsi qu’il serait passé à l’endroit où Kiev devait être fondée vers le et se rendit jusqu’à l’endroit où serait érigée la ville de Veliky NovgorodLa Chronique de Nestor d’après le manuscrit de Kœnigsberg, Introduction ; dans le présent article, les références au texte de la Chronique des temps passés suivent ce manuscrit disponible en ligne. C’est en référence à cette légende que la marine russe arbore la croix de saint André sur son pavillon depuis un oukase émis en 1690 par le tzar Tout sur la Marine Russe sur Red-stars.org.

Même si ce récit est partiellement légendaire, les colonies grecques du Pont-Euxin, à la fois en Crimée et sur le pourtour de la mer d'Azov, demeurèrent pendant près d’un millénaire les principaux centres de la chrétienté d’Europe de l'Est. Parmi les lieux qui jouirent d’une certaine renommée, on compte le monastère troglodyte d’Inkerman, monastère byzantin où furent conservées les reliques de saint Clément, quatrième évêque de Rome, jusqu’à ce qu’elles soient transportées dans la basilique Saint-Clément-du-Latran, à Rome, par les frères Cyrille et Méthode, ..

Ce sont ces deux frères qui prêchèrent le christianisme chez les Slaves du premier Empire bulgare, de la Grande-Moravie et de la Pannonie. On leur doit l’invention de l’alphabet glagolitique qui permit de traduire les textes sacrés en ce qui est aujourd’hui le « slavon » langue uniquement orale jusque là et toujours en usage chez les orthodoxes slaves. Cet alphabet est supplanté par l’alphabet cyrillique, aujourd’hui officiel en Bulgarie, Russie, Biélorussie, Ukraine, Serbie, république serbe de Bosnie, Macédoine du Nord, république moldave du Dniestr et quelques autres pays non slaves d’Asie centrale. Chassés de Moravie, les disciples de Cyrille et Méthode continuèrent, après leur mort, l’œuvre d’évangélisation des pays slaves. Tant l’Église catholique romaine que l’Église orthodoxe les considèrent comme « apôtres des Slaves »L’Église catholique a fixé leur fête au et l’Église orthodoxe [calendrier julien] au Meyendorf (1981), , 17-18, 22-23..

Neuvième siècle La seule source que nous ayons quant à un début de christianisation de la Rous’ au neuvième siècle est la lettre encyclique du patriarche Photius datant probablement de 867Photius, ep.2.293-302.. Se référant au siège de Constantinople par les Rous’ en 860, Photius informe les patriarches d’Orient et leurs suffragants que les Bulgares furent baptisés en 863, qu’ils furent bientôt suivis par les Rous’ et qu’il avait jugé prudent, comme dans le cas des Bulgares, de leur envoyer un évêque depuis ConstantinopleLaourdas (1983), .. Il se pourrait toutefois que le groupe auquel le patriarche faisait allusion ait été une communauté rous´ n'ayant que peu ou pas de liens avec la Rous’ kiévienne et ait vécu près de la mer Noire ou de la mer d’AzovKazhdan (1991), « Rus’ », vo. 3, .. Selon Dimitri Obolensky, il est possible que de premières conversions aient eu lieu peu après la première attaque rous’ contre Constantinople en 860, qu’un premier évêque ait été envoyé en 867, suivi d’un archevêque en 874. Toutefois, cette première Église aurait pratiquement disparu lorsque les gouvernants pro-chrétiens de Kiev furent remplacés par un groupe de Scandinaves venus du nord de la Rous’. Une petite communauté aurait toutefois survécu qui s’agrandit progressivement jusqu’à la conversion finale sous VladimirObolensky (1994), ..

Dixième siècle thumb|Le baptême de la princesse Olga d'après une miniature de la Chronique Radzivill.

Quoi qu’il en soit, si le traité byzantin de 911 présume que les Rous’ étaient encore païens, celui de 944, tel que rapporté dans la Chronique des temps passésAussi appelée Chronique du temps jadis ou Chronique de Nestor, voir plus haut. fait référence à une église de Kiev et relate qu’une partie des Rous’ prêtèrent serment selon la foi chrétienne dans l’église de saint Élie alors que le prince régnant et d’autres non-chrétiens invoquèrent Péroun et Vélès selon la tradition slaveChronique de Nestor, , « Igor », .. De même, aucune source grecque ne fait mention d'un second baptême de la Rous’ dans les années 990, ce qui sous-entend ex silentio que le pays était déjà chrétien.

En 945 ou 957, selon les sources, la princesse régente Olga de Kiev vint en visite à Constantinople en compagnie d’un prêtre du nom de Grégoire. Le De Ceremonis conserve la description de l’imposante réception qui lui fut accordéeVasiliev (1952) .. Selon la légende, l’empereur serait tombé amoureux de la princesse. Celle-ci trouva la façon d’éviter le mariage en demandant à l’empereur d’être son parrain lors de son baptême. Une fois baptisée, elle fit valoir qu’il n’était pas approprié qu’un parrain épousât sa filleule.

Même si la tradition veut qu’Olga ait été baptisée à Constantinople plutôt qu’à Kiev, la cérémonie n’est mentionnée dans aucun document de telle sorte que l’on ne peut écarter l’une ou l’autre hypothèseHeller (1997), .. L’alliance avec Constantinople ne semble guère avoir été très forte, car en 959 c’est à Otton qu’Olga se serait adressée pour obtenir l’envoi d’un évêque et de prêtres. Préoccupé par la perspective d’une alliance entre la Rous’ et l’Église byzantine, Otton se serait empressé de nommer un moine, Libutius, comme évêque ; celui-ci fut consacré à Noël 959, mais mourut en avant de s’être rendu dans son diocèse. Un autre moine, Adalbert de Saint-Maximin de Trèves, fut alors choisi et devint effectivement le premier évêque de Kiev. Il en fut cependant chassé peu après par les païensJestice (1997), ..

Le fils d’Olga, Sviatoslav Ier (r. 963-972), resta pour sa part fidèle toute sa vie à la mythologie slave. D’après la Chronique des temps passés, se considérant comme un guerrier, il aurait craint que ses hommes ne se moquent de lui s’il devenait chrétienVoir Chronique de Nestor, , « Olga régente », ..

Son successeur, (r. 972-980), semble avoir eu une attitude plus conciliante à l’endroit de ses sujets chrétiens et aurait même échangé des ambassadeurs avec le papeChronique de Nestor, , « Yaropolk », .. Le Chronicon d’Adémar de Chabannes et la Vie de saint Romuald de Pietro Damiani décrivent la mission de saint Bruno de Querfurt au pays des Rous’ où il parvint à convertir l’un des rois locaux (l’un des trois frères qui dirigeaient le pays). Selon Alexandre Nazarenko, Yaropolk aurait entrepris de se faire baptiser, mais aurait été assassiné sur l’ordre de son demi-frère païen Vladimir, qui n’était pas encore converti et dont les droits au trône étaient plutôt douteux. Suivant sa théorie, toute allusion au baptême de Yaropolk aurait été supprimée par des chroniqueurs orthodoxes ultérieurs, soucieux de ne pas ternir la réputation de celui qui deviendra l’apôtre des Rous’Alexander Nazarenko. Древняя Русь на международных путях. Moscow, 2001 ..

Le baptême de Vladimir Toile de fond Le panthéon des Slaves orientaux était peuplé de dieux représentant les forces de l’univers : Péroun, leur dieu principal, se confondait avec le tonnerre et la foudre, Svarog avec le ciel, Dajbog avec le soleil, Striborg avec le vent, etc. Les forêts, les eaux et autres forces de la nature étaient peuplées d’êtres mystérieux bénéfiques ou maléfiquesKondratieva (1996), .. Durant la première décennie du règne de Vladimir, une réaction à la diffusion du christianisme s’organisa; les dieux revinrent à l’honneur et une idole de Peroun fut élevée sur une colline près du palais royal où se dressaient également des autels aux dieux Daschborg, Striborg, Smarget et MokoschChronique de Nestor, , « Vladimir », .. Ce même phénomène se produisit également dans les pays voisins où Jarl Haakon en Norvège et (possiblement) Sven à la Barbe fourchue au Danemark encouragèrent un tel renouveau. Vladimir tenta cependant d’aller plus loin que ses voisins et des sacrifices humains semblent avoir eu lieu à KievIbidem, voir la guerre avec les Iatviagues, .. Vladimir demeurait toutefois très préoccupé par la question religieuse.

Au retour d’une expédition en 983, Vladimir voulut offrir un tel sacrifice pour remercier les dieux de ses succès. Le sort tomba sur le fils d’un Varègue de retour de Grèce qui professait la religion des Grecs. Celui-ci refusa de livrer son fils à des dieux de bois faits de mains d’homme. Deux ans plus tard, Vladimir fit une descente chez les Bulgares, chrétiens depuis 865, qui l’exhortèrent à se convertir. Il reçut également la visite de Germains, catholiques romains, venant de la part du pape et prônant le jeune et la modération dans le boire et le manger. Ils furent éconduits sous prétexte que « nos pères n’ont pas cru à votre religion ». Vinrent aussi des Juifs vivants chez les Khazars qui durent avouer que leur patrie avait été conquise par les chrétiens en raison de leurs péchés. Ils furent aussi renvoyés puisque leur Dieu les avait dispersés dans les pays étrangers, sort que Vladimir ne voulait guère voir subir par son peuple. Vinrent enfin des Grecs qui lui expliquèrent le sens de l’Incarnation. Vladimir les écouta avec plaisir mais préféra ne pas prendre de décision immédiatementChronique de Nestor, , « Vladimir », ..

Il envoya plutôt en 987 des ambassadeurs étudier la religion des pays voisins pour déterminer pourquoi ceux-ci s’étaient convertis à celle qu’ils pratiquaient. Ceux qui avaient été envoyés chez les Germains n’y virent aucune beauté. Cependant ceux qui revinrent de Constantinople où toute la pompe de la liturgie orthodoxe avait été déployée pour eux ne purent que s’exclamer : « Nous ne savions pas trop si nous n’étions pas dans le ciel ; car, à la vérité, sur la terre on ne peut trouver tant de beauté et de magnificence »Chronique de Nestor, , « Vladimir », et sq..

Le baptême de Vladimir thumb|260px|Le baptême de Vladimir (Fresque de Viktor Vasnetsov)