Paul Guiraud, né le à Cessenon (Hérault) et mort le à Paris, est un aliéniste français, auteur avec Maurice Dide en 1922 du manuel de référence de clinique psychiatrique en vigueur jusque dans les années cinquanteL'Évolution psychiatrique , ., DDB, Paris, octobre 1993.. Son nom a été donné en 1990 à l'ex « asile hospice » de VillejuifT. Gineste, Baptême de l'Hôpital Paul-Guiraud le 11 janvier 1990. Allocution prononcée par T. Gineste, in L'Information psychiatrique, vol. 67, n° 10, pp. 986-988, Montrouge, 1991..
Carrière
Paul Guiraud est le fils d'un vigneron du Minervois.
Formation 1903 : Préparation du concours des Eaux et Forêts. 1904 : externe de la Faculté de médecine de Montpellier. 1907 : interne d'Antoine Ritti à Charenton. 1908 : médecin des asiles de Tours.
Praticien des asiles de province 1909-1914 : sous la direction de Maurice Dide à l'asile Braqueville de Toulouse. 1915-1916 : sous la direction du Dr. Arsimoles remplaçant Maurice Dide à Braqueville. 1916-1917 : sous la direction du Dr. Dubuisson remplaçant Maurice Dide à Braqueville. 1918-1919 : faisant fonction de médecin chef en remplacement de Maurice Dide à Braqueville. 1920-1921 : médecin chef de l'asile de Saint-Dizier.
Praticien des asiles de la Seine 1922 : concours des Asiles de la Seine. 1923-1926 : médecin chef d'une section masculine et de la section féminine de Ville ÉvrardA. Roumieux, Ville Évrard : murs, destins et histoire d'un hôpital psychiatrique, , L'Harmattan, Paris, juin 2008.. 1927-1933 : médecin chef à l'asile de VillejuifP. Clervoy & M. Corcos, Petits moments d'histoire de la psychiatrie en France, , EDK Éditions médicales et scientifiques, Paris, 2005 .. 1934-1947 : médecin chef de la section féminine de Sainte Anne. 1948-1953 : médecin honoraire à Sainte Anne.
Les apports de Guiraud Le point de vue organiciste. Paul Guiraud s'affirme dans la France de l'entre-deux-guerres comme une figure centrale de l'organicisme aux côtés de Pierre Janet et Henri ClaudeA. Ehrenberg, La fatigue d'être soi : dépression et société., , Odile Jacob, Paris, 2008. à un moment où la théorie antagoniste de Sigmund Freud interroge les fondements physiologiques de la psychopathologie. Il est le maître en jacksonisme de Henri EyA. Ehrenberg, La fatigue d'être soi : dépression et société., , Odile Jacob, Paris, 2008.. Selon lui, la pensée est la production d'une certaine structure du cerveauP. Clervoy & M. Corcos, Petits moments d'histoire de la psychiatrie en France, , EDK Éditions médicales et scientifiques, Paris, 2005 ., et non, comme le professera le psychanalyste Jacques Lacan à partir du cas d'une patiente soignée en 1932 dans la même section féminine de Sainte Anne que dirigera Guiraud douze ans plus tard, Aimée, l'expression d'une certaine structure du langage.
Neurologue admirateurP. Guiraud, Psychiatrie générale, , Le François, Paris, 1950. des spécialistes de la diaschèse et autres lésions cérébrales que sont Monakov et MourgueC. von Monakov et de R. Mourgue, Intégration et désintégration de la fonction, Paris, 1928., il reprend en 1928 et en 1931 au premier la notion de κακόν, vice en grec, dans ses études de cas pour expliquer la réaction violente du patient à une l'altération biologique, notion reprise et réinterprétée dans un sens opposé par Jacques Lacan pour décrire le mal être du délirant dans son passage l'acteY. Trichet, La notion de kakon. Histoire et enjeux psychopathologique., in Bulletin de psychologie , pp. Pages 365-378, Groupe d'études de psychologie, Paris, décembre 2012.. Lacan développera a contrario ce qui traduit sous la plume de Guiraud « une sensation de défectuosité »P. Guiraud, Les délires chroniques, in L’Encéphale , , , Paris, 1925. du cerveau en un concept fondamental du traitement psychanalytique des psychoses, la « lâcheté morale », c'est-à-dire une forme d'exclusion de la culpabilité œdipienne.
Une clinique biologiste amie de la psychanalyse. Dans la tradition d'Emil Kraepelin, Guiraud écarte de l'observation ce qui ne relève pas des symptômes biologiques, tout particulièrement la parole du patient, méthode qui l'oppose à son ancien élève, Henri Ey, qu'un éclectisme thérapeutique raisonné a rendu sensible à l'herméneutique freudienneH. Dorvil, Prise de médicaments et désinstitutionnalisation, in J. Collin, M. Otero, L. Monnais, Le Médicament au cœur de la socialité contemporaine : regards croisés sur un objet complexe, , Presses universitaires du Québec, Laval, janvier 2006 .. Toutefois, il reconnaît en 1950 les progrès que la psychanalyse a permis d'obtenir dans la compréhension de la psychogénèse du délireP. Guiraud, Allocution, cité in H. Ey, P. Marty & J. Dublineau, Premier congrès mondial de psychiatrie, t. I, part. 2, "Psychopathologie générale : comptes rendus des séances.", , Hermann, Paris, 1952. et se montre ainsi favorable aux rapprochements interdisciplinaires tentés par la génération des AjuriaguerraC.-J. Blanc, Psychiatrie et pensée philosophique : intercritique et quête sans fin., , L'Harmattan, Paris, janvier 1998 .. Le projet de son dernier ouvrage, Système nerveux et activité psychique, que la mort ne lui aura pas laissé achever, propose effectivement une synthèse entre biologisme et psychanalyse en fondant dans la neuropsychologie l' « éprouvé psychique global ».
C'est qu'il ne renonce pas pour autant à une explication neuronale à venir de la psychoseP. Guiraud, Psychiatrie générale, , Le François, Paris, 1950., préfigurant par là, à une époque où la biologie moléculaire n'existait pas, le biologisme d'un Jean-Pierre Changeux. Cet aspect biologiste de ses thèses, comme quoi « les fonctions du moi » surgissent de la structure du thalamus et son maillage de nerfs, se retrouveront effectivement telles quelles chez le prix Nobel Gerald EdelmanR. M. Palem, De la folie au cerveau : psychiatrie et neurologie, une histoire de famille., p. 25, L'Harmattan, Paris 2007..
La thymhormie ou comment le moi nait du thalamus. Ce qui, dans la tradition du physiologiste Cabanis, fait adhérer Paul Guiraud au monisme psychobiologique de Ernst Haeckel et penser qu'il y a une unité de nature entre les productions psychiques et le fonctionnement de l'encéphale, qu'en quelque sorte celles-ci émanent de celui-ci par degré, c'est l'observation du prodrome de la psychose hallucinatoire chronique.
Il observe à l'instar de Moreau de ToursY. Trichet, L’entrée dans la psychose : apparition ou déclenchement ?, , Université de Rennes, Rennes, 6 février 2010. que celle-ci commence par une phase constituant l'« élément pathologique primordial » qui peut avoir trois origines, différentes mais composées : une cénesthésie, qui est parfois secondaire dans le temps à l'élément primordial lui-même, dans certains cas, à la place de cette cénesthésie, une réaction de « dégout »P. Guiraud, Délire systématisé et inversion sexuelle, in Annales médico-psychologiques, t. II, , p. 128, Paris, 1922. dont le caractère « instinctif », c'est-à-dire pulsionnel, prévaut sur le sentiment d'homosexualité latente par lequel il se traduit secondairementP. Guiraud, Délire systématisé et inversion sexuelle, in Annales médico-psychologiques, t. II, , p. 132, Paris, 1922., principalement et dans tous les cas, un malaise d'ordre affectif, c'est-à-dire non physique, fait d'inquiétude et de dépressionP. Guiraud, Les délires chroniques, in L’Encéphale, , , Paris, 1925., que le patient ne ressent pas comme une expression personnelle de ses sentiments et qui ne sont pas de l'ordre d'une pensée qui traduirait une personnalité propreP. Guiraud & Y. Le Cannu, Symptômes primitifs et secondaires de la psychose hallucinatoire chronique, in Annales médico-psychologiques, t. II, , Paris, décembre 1929.
Au contraire, cette phase s'accompagne de phénomènes mécaniques, hallucinations olfactives et gustatives, gestes répétés et immotivés, itérations et stéréotypies verbales, barrages du phraséP. Guiraud & Y. Le Cannu, Symptômes primitifs et secondaires de la psychose hallucinatoire chronique, in Annales médico-psychologiques, t. II, , Paris, décembre 1929., toutes choses qui militent a priori dans le sens d'une étiologie « endogène », un dysfonctionnement cérébral. Cette cénesthésie et ce malaise seraient le symptôme d'une dysthymie qu'il a observé chez les léthargiques de la guerre de 14-18P. Clervoy & M. Corcos, Petits moments d'histoire de la psychiatrie en France, , EDK Éditions médicales et scientifiques, Paris, 2005 ., soldats revenus du front frappés d'une sorte de sidération idiopathique. Avec Maurice Dide, il nomme ce symptôme athymhormieP. Clervoy & M. Corcos, Petits moments d'histoire de la psychiatrie en France, , EDK Éditions médicales et scientifiques, Paris, 2005 . ou perte définitive d'allant.
Synthèse du trouble psychique autour d'une défectuosité cérébrale Reprenant la clinique de MagnanY. Trichet, L’entrée dans la psychose : apparition ou déclenchement ?, , Université de Rennes, Rennes, 6 février 2010., Guiraud constate en effet que ce n'est que dans un second temps de la psychose hallucinatoire chronique, après cette phase « pathologique primordiale », qu'apparaissent des sons hallucinatoires, interprétés ultérieurement comme des paroles, bientôt suivies de réponses proférées par le patient, de rêveries compensatoires et enfin une inversion inconsciente de l'identité sexuelleP. Guiraud, Les délires chroniques, in L’Encéphale, , , , Paris, 1925. et des déliresP. Guiraud, Les délires chroniques, in L’Encéphale, , , , Paris, 1925. construits. Il en conclut à la suite de LasègueY. Trichet, L’entrée dans la psychose : apparition ou déclenchement ?, , Université de Rennes, Rennes, 6 février 2010. que les hallucinations chroniques, contrairement à ce que décrit Clérambault de l'automatisme mental, ne sont que des productions secondaires provoquées par une lésion des « centres réflexes végétatifs » entrainant une « discordance chronaxique avec l’ensemble des neurones voisins »P. Guiraud, Les délires chroniques, in L’Encéphale, , , , Paris, 1925.. La discordance des gestes et des paroles du catatonique d'avec la pensée raisonnée comme le déploiement sans contact avec la réalité de la pensée du délirant sont vus comme l'indice que la psychose est une désynchronisation du cervelet et du thalamus.
Toute la clinique psychiatrique élaborées « par Séglas, de Clérambault, Claude, Hesnard, Mignard, Cellier, etc. » se résumeY. Trichet, L’entrée dans la psychose : apparition ou déclenchement ?, , Université de Rennes, Rennes, 6 février 2010. ainsi, sans rien perdre de sa richesse, sa variété ni de sa finesse, en un « trouble psychique » émanant d'un dysfonctionnement physique antérieur par une continuité progressive, c'est-à-dire sans que le sujet, comme croyait l'observer Moreau de Tours, ne « se métamorphosme ».
La révolution des psychotropes. Posé ce diagnostic biologiste, Guiraud relègue la psychanalyse des psychoses à un soin palliatif qui relève du psychologue plus que du médecin et privilégie, en vue d'une guérison qu'il espère, le traitement médicamenteux. En 1944, à la suite des essais de Georges Daumezon et Léon Cassan de la dans le traitement des accès maniaques de maniacodépressifsAnnales médico-psychologiques, , pp. 432-435, Paris, 1943., il teste un autre antihistaminiquePh. Pignarre, Les deux médecines : médicaments, psychotropes et suggestion thérapeutique, , La Découverte, Paris, 1995 . qui ne s'appelle pas encore Phénergan, la prométhazineP. Guiraud & C. David, Annales du congrès des médecins aliénistes de France et des pays de langue française, pp. , , Besançon & Neuchâtel, juillet 1950., pour sédater l'angoisse de ses patients agités et provoquer un état hypnotiqueG. Boitelle, C. Boitelle & Lentulo, in Annales médico-psychologiques, juillet 1952..