Le Bestiaire d'Amour est une œuvre en prose de Richard de Fournival rédigée vers 1245 et qui connut un immense succès au .
Caractéristique de l’œuvre C'est une œuvre en prose originale qui connut une fortune européenne considérable et immédiate. Le Bestiaire d’Amour, est une œuvre d’une invention ingénieuse, ayant pour objet d’exhorter les dames à aimer.
Avec Richard de Fournival, un nouveau type de bestiaire est né, l'énoncé de la nature et des propriétés des animaux ne sert plus à développer un enseignement moral ou religieuxMichel Pastoureau, Bestiaires du Moyen Age, Paris, Éditions du Seuil, 2011 .
Sur le modèle, mais en marge des bestiaires moralisés, Richard de Fournival adapte le symbolisme animal à une casuistique courtoise qui illustre sous une forme pseudo-autobiographique les étapes et les infortunes d’une quête amoureuse. Une soixantaine d’animaux, empruntés à la tradition zoologique antique et médiévale, viennent fixer, par l’image autant que par la valeur emblématique que l’auteur leur impose, les postures et les démarches de l’amant sincère et de la dame.
Le Bestiaire d'Amour de Richard de Fournival comprend les animaux suivants :
Li cocs (le coq) Li asnes salvages (l'âne sauvage ou onagre) Li leus (le loup) Li crisnon (le grillon) Li cisnes (le cygne) Li chiens (le chien) La vuivre (la guivre) Li singes chauciés (le singe) Li corbiaus (le corbeau) Li lions (le lion) La mostoile (la belette) La kalandre (la caladre ou calandre) La seraine (les sirènes) Li serpens aspis (l'aspic) La merle (le merle) La taupe (la taupe) Le tygre (le tigre)
Li unicornes (l'unicorne) La panthère (la panthère) La grue (la grue) Li paons (le paon) Li argus (l'argus) L’aronde (l'hirondelle) Li pellicans (le pélican) Li castors (le castor) Li espics (le pic) Li hyreçons (le hérisson) Le cocodrille (le crocodile ou coquatrix) L’ydre (l'hydre) La singesse (la singesse) La serre (la serre) thumb|Illustration du Bestiaire d'Amour, la chasse à la licorne La torterele (la tourterelle) La pertrix (la perdrix) L’ostrisse (l'autruche) La chuigne (la cigogne) La huppe (la huppe) Li aigles (l'aigle) Li olifans (l'éléphant) Le dragon (le dragon) Les coulons (la colombe) La balaine (la baleine) Li gourpius (le renard) Li voutoirs (le vautour)
Résumé du Bestiaire d'Amour
Dans l’introduction, Richard affirme qu’un homme ne peut pas tout savoir tout seul, mais que tous les hommes peuvent tout savoir ensemble, et notamment au fil des siècles à travers la mémoire. La mémoire est sollicitée par deux « portes » : la vue et l’ouïe, c'est-à-dire l’image et la parole. En voyant des images de la guerre de Troie, ou en entendant cette histoire, c’est bien comme s’ils étaient réellement présents : « on entent les fais des preudommes aussi con s’ils fussent presentLE BESTIAIRE D'AMOUR ET LA RESPONSE DU BESTIAIRE, 2009 Edition bilingue. Publication, traduction, présentation et notes par Gabriel Bianciotto.. »
Il justifie la rédaction du Bestiaire par son amour de la Dame, par une adresse directe, qui est sans cesse présente en lui, et veut être présent en elle-même dans l’absence, grâce à ces deux moyens : « que chis escris et par painture et par parole me rende a vostre mémoire comme present. » Cet écrit est parole puisque toute écriture devient parole quand on la lit, et elle est peinture, parce que les lettres sont peintes, et qu’il s’y trouve en outre des illustrations d’autant plus nécessaires qu’il parle d’animaux (qu’on se représente mieux par l’image).
Il inscrit également le Bestiaire dans la suite d’une correspondance commencée et qui a échoué à convaincre la Dame. Alors il fait un parallèle guerrier : le Bestiaire constitue les dernières forces du courtisan (l’arriereban), où il doit mettre toute sa hargne, et dire autrement ce qu’il a déjà dit – mais, dans le pire des cas, il aura au moins diverti sa Dame : « il me convient en cestui daerrain (ultime) escrit faire mon arriereban et dire du miex que je sai, savoir se vous le prenderiés en gré ; car mar m’amissiés vous ja, si sont che deus choses ou œil se doivent mout deliter a veoir, et mémoire a ramembrer, et oreille a oïr. »
Voici tous les parallèles qu'il fait entre le poète et la nature des animaux :
Le coq (coc) : l’oiseau chante avec plus de fréquence près de la tombée du soir ou du lever du jour, car ce sont mélanges de jour et de nuit, c'est-à-dire de désespoir sans perte d’espoir ; mais il chante plus fort à l’approche de minuit, car il n’y a plus d’espoir. Ainsi, maintenant que le poète n’a plus d’espoir, il chante « plus forment ».
L’âne (asne) : qui a « plus laide vois et orible », ne chante que quand il a une faim extrême.
Le loup (leu) :
Si l’homme le voit avant, il perd toute sa force ; si le loup voit l’homme avant, celui-ci perd la voix. Ainsi donc, si le poète découvre l’amour de la femme, et sait le lui faire avouer, alors elle n’aura pas la capacité de se refuser à lui. Mais lui-même n’a pas su être suffisamment patient, s’est déclaré trop tôt, et en a perdu la voix ; c’est d'ailleurs pourquoi il écrit, et ne chante pas. Le loup a un cou si raide qu’il ne peut se retourner sans retourner tout son corps : ainsi de la dame qui ne peut se donner que tout entière. Il ne s’empare jamais d’une proie près de sa tanière : ainsi la femme aime l’amant loin, mais n’en montre rien quand il est près. Il entre le plus silencieusement possible dans la bergerie et s’il marche sur une brindille, il se venge sur sa patte responsable en la mordant très fort : ainsi de la Dame qui veut savoir les sentiments de l’amant et ne veut pas dévoiler les siens, et s’arme de très solides défenses, et se venge si elle y échoue.
Le grillon (crisnons) : il aime tant son chant, et chanter, qu’il en oublie de manger. Cela met en garde le poète, qui s’est lui-même rendu compte qu’au moment où il chantait le mieux, il était le plus mal.
Le cygne (cisne), qui vient du latin canere (chanter) : son plus beau chant s’entend quand il meurt ; ainsi, il faut avoir peur de la beauté du chant de l’amant. Ce sont deux autres raisons pour lesquelles il a abandonné le chant pour l’écriture.
Le chien (chien) : il remange ce qu’il a vomi, et le poète voudrait cent fois ravaler sa prière d’amour d’antan qui lui a fait perdre sa Dame (cf le loup et la primauté du regard).
Le serpent (li wivre) : fuit l’homme nu par grand effroi, et se précipite sur lui lorsqu’il est vêtu. Or, la Dame était timide et apeurée, lorsqu’elle ne le connaissait pas encore, et le noie de paroles depuis qu’elle lui connait son amour. Car l’homme amoureux est un homme vêtu d’amour, qui est effrayé par son amour et par le blâme potentiel.
Le singe (singe) : est connu pour « contrefaire canques il voit faire canques il voir » (tout ce qu’il voit faire), et les chasseurs le trompent en se chaussant et se déchaussant devant lui pour qu’il mette lui-même des chaussures qui l’empêcheront de s’enfuir. Ainsi, comme l’homme, tant qu’il est nu(-pieds), le singe est libre, mais quand il aime, il devient captif. L’homme vêtu est à la fois le singe bientôt captif et celui attaqué par le serpent.
Le corbeau (corbel) :
Le corbeau ne regarde ni ne nourrit ses petits tant qu’ils sont sans plumes et ne lui ressemblent pas ; les corbillots se nourrissent alors de rosée. Ainsi la Dame aurait dû faire : maintenant que l’amant est revêtu d’un écusson à ses armes, elle devrait le nourrir de son amour. La nature du corbeau ressemble à celle de l’amour : il mange les yeux du mort pour atteindre ensuite la cervelle, « et con plus en i a, plus en i prent ». Ainsi de l’homme qui est amoureux d’abord par les yeux.
Le lion (lion) :
si un homme passe devant le lion qui mange sa proie, celui-ci ne l’attaquera que si l’homme le regarde ; en effet, le lion est apeuré par l’homme, et veut le cacher en l’attaquant. Ainsi de l’amour, qui ne court à aucun homme à moins que celui-ci ne le regarde. Comme le corbeau, l’amour prend d’autant plus d’intelligence et de sagesse qu’il en trouve dans la cervelle de l’amant. Ainsi, l’amour ressemblant davantage au corbeau, la femme devrait adopter la seconde nature de celui-ci plutôt que celle du singe ou du serpent en matière d’habit.
La belette (moustoile) :
Elle conçoit par l’oreille et enfante par la bouche, comme la femme à la tête percée, si bien que ce qui entre par une oreille sort par l’autre, et « c’est là où elles aiment qu’elles se dérobent ». Ainsi des femmes qui tombent amoureuse par l’ouïe mais se dérobent par la parole. La belette emmène vite ailleurs ses enfants de l’endroit où elle a enfanté, par peur de ses ennemis ; ainsi de la Dame qui cherche toujours à éviter le sujet d’amour, comme si elle avait peur d’être prise. Elle sait ressusciter, on ne sait comment, ses petits morts.
La calandre (calendre) : si cet oiseau regarde un malade droit au visage, c’est qu’il guérira ; s’il détourne son regard, alors il mourra. Or, la Dame l’invite à ses côtés à condition qu’il n’évoque par la raison de sa maladie (l’amour), et sans le regarder jamais au visage. Et le poète se dit bel et bien mort, puisqu’il n’y a plus d’espoir à son amour.
La sirène (seraine) : il y en a trois sortes : deux sont moitié femme, moitié poisson, une femme-oiseau ; les unes chantent avec une trompette, d’autres une harpe, et les dernières avec leurs seules voix. Elles attirent les hommes avec leur musique, les endorment et les tuent endormis. Ainsi du poète, qui est cependant seul coupable : « et dirai que jou meismes me suis mors », car s’il fut attiré par son chant, il eût dû faire preuve de la sagesse de l’aspic gardant le baume.
Le serpent (aspic pour cobra) : il garde un arbre duquel coule un baume, et dont personne n’approche par peur de lui. On veut l’endormir avec une harpe ou un autre instrument, mais il se bouche une oreille avec le bout de sa queue, et l’autre avec de la boue, en se frottant contre terre. L’amant eût dû faire pareil, au lieu de quoi il s’est laissé endormir par le chant de la sirène – car le chant (la voix) est si merveilleuse qu’elle berce facilement.
Le merle (merle) : ainsi garde-t-on le merle en cage, malgré sa laideur, car, durant les deux mois où il chante, il fait entendre la plus merveilleuse voix.
Digression sur les cinq sens : il existe cinq sens en l’homme (« ce sont veoirs, oïrs, flairiers, gousters et touciers »). Si la nature prive une créature de l’un de ceux-là, alors cet absence est compensée par la performance d’une autre : personne ne voit mieux qu’un aveugle, lequel entend le mieux, personne n’a meilleur goût que le punais. Cependant (héritage d’Aristote), c’est la vue le meilleur des sens, que l’on ne peut remplacer que par la voix (donc la voix remplace la vue). En outre, la voix répare le défaut du sens même auquel elle sert, l’ouïe, à l’aide d’un autre sens (le toucher, dans l’exemple des abeilles : donc la voix remplace l’ouïe via le toucher). Enfin, il existe cinq bêtes qui surpassent toutes les autres par l’un des cinq sens : la taupe pour l’ouïe, le lens (un « vers » pour les copistes, plus sûrement un lynx) pour la vue, le vautour (voltoir) pour l’odorat, le singe pour le goût, l’araignée pour le toucher.
La taupe (taupe) : c’est elle qui entend le mieux, car elle ne voit goutte et elle ne mange que de la terre.
Digression sur les quatre éléments : il y en a quatre : « fus, airs, eve, et terre », qui sont chacune l’une la nourriture exclusive d’un animal : la taupe mange de la terre pure, le hareng vit d’eau pure, le pluvier d’air pur, et la salamendre de pur feu.
Les abeilles (les es) : prouve la puissance du chant, car, même sans oreilles, lorsqu’une musique passe près d’elles, leur ouvrage n’en est que meilleur. D’après Richard, c’est grâce au toucher que la voix est sentie.
Le tigre (tigre) : les chasseurs, pour prendre ses petits, placent un miroir sur sa route afin qu’il oublie sa progéniture en contemplant sa propre beauté.