Gilbert Suaudeau de Chambertrand, de son nom de plume Gilbert de Chambertrand, est un écrivain guadeloupéen né à Pointe-à-Pitre le et mort à Créteil le Acte de naissance de Gilbert de Chambertrand, État-Civil de Pointe-à-Pitre, février 1890 vignette|201x201px|Acte de naissance de Gilbert de Chambertrand. Autodidacte aux goûts multiples, esprit brillant, foncièrement indépendant et sensible, il s'est investi de front dans des branches d'une grande diversité : poète, romancier, essayiste, historien, auteur et acteur dramatique, dessinateur, peintre, photographe, journaliste, éditeur de cartes postales, parolier de biguines, astrologue adepte d'occultisme et de parapsychologie…

Chantre de son pays natal, travailleur acharné, déployant avec la même élégance une ironie mordante ou une grande profondeur de sentiments, Gilbert de Chambertrand, injustement oublié, est une personnalité atypique et infatigable de la pensée guadeloupéenne. Ses comédies locales connurent un grand succès.

Origine et histoire de la famille Suaudeau de Chambertrand

En Vendée : La famille Suaudeau (1600-1850) gauche|vignette|Le château de Doix en 2006 Les origines de Gilbert de Chambertrand se situent en Vendée, à l’intérieur d’une circonférence d’environ 40 kilomètres de diamètre centrée à mi-distance de Niort et Fontenay-le-Comte, à la limite nord-est du Marais Poitevin. Elle englobe les communes de Doix, Ardin, et le petit village de Champbertrand. C’est dans ces lieux qu’on trouve, à partir du milieu du , pendant les règnes de Louis XIV et de Louis XV, les premières traces généalogiques d’une lignée de notables : les Suaudeau, fermiers ou fermiers généraux.

Titulaires d’un bail moyennant le versement d’un fermage déterminé, les fermiers généraux prenaient en charge, en substitution du Royaume de France et des grands propriétaires terriens, la relation avec les paysans et le contrôle des exploitations agricoles. Ils en percevaient les revenus et la recette de certains impôts pour leur compte et à leurs risques.

Les archives vendéennesLes données généalogiques, fournies par les archives d’État-Civil en ligne de la Vendée et de l’ANOM, sont extraites en grande partie du travail d’investigation déjà accompli et soigneusement documenté par Hélène Suaudeau (hs06) sur le site de Généanet. mentionnent les noms de : René Suaudeau (1605-1679) Sieur de Champbertrand ; Tristan Suaudeau (1612-1694) Sieur de la Ménardière ; Samuel Suaudeau (1653-1730) Sieur des Guionnières, fermier du château de Doix ; Étienne Samuel Suaudeau (1696-1747) Sieur des Guionnières, fermier général de la terre du château de Doix, marchand... et plusieurs autres de la même lignée. Le titre de « Sieur », purement honorifique, faisait référence aux territoires géographiques administrés et n’avait pas de correspondance nobiliaire.

Exil en Guadeloupe de François Emmanuel Suaudeau vers 1780 vignette|Signature de François Emmanuel Suaudeau de Chambertrand (1740-1793), fondateur à 42 ans de la branche Suaudeau de Guadeloupe, sur son acte de mariage à Saint-François le 6 octobre 1783 (ANOM). Les familles fortunées au avaient souvent de huit à dix enfants. La mortalité infantile était fréquente à cette époque, et les successions pouvaient poser problème. Vers 1780, c’est peut-être la raison qui a poussé François Emmanuel Suaudeau, né à Doix le , second fils survivant de Étienne Samuel Suaudeau (1696-1747) et Jeanne de la Forgue (1705-1785), à partir pour la Guadeloupe dans l'espoir d'y trouver sa fortune. Peu avant son arrivée aux Antilles, il accole à son patronyme l’épithète « de Chambertrand ». Lui et tous ses descendants s’appelleront désormais « Suaudeau de Chambertrand ». Il se fixe à Saint-François, petite commune rurale isolée de pêcheurs, éleveurs, cultivateurs à la pointe Sud-Est de la Grande-Terre. gauche|vignette|Arbre généalogique de Gilbert de Chambertrand Le , à l’âge de 42 ans, François Emmanuel Suaudeau de Chambertrand épouse Marie Françoise Langlois, fille d’un Blanc-PaysUn Blanc-Pays est un habitant de race blanche installé à demeure dans les Antilles, généralement de petite fortune à la différence des « Békés », riches propriétaires terriens des débuts de la colonisation, souvent issus de la vieille noblesse. et d’une Française née à Bayonne. Il obtient pour cela l’autorisation écrite de Monsieur de Foulquier, « Intendant de l'Isle Guadeloupe et dépendances », condition imposée par son statut d’Européen arrivé depuis peu à la GuadeloupeActe de mariage du 6 octobre 1783.. Il aura deux enfants de ce mariage : une fille Marie Rose (1784-1812) qui épousera en 1803 Antoine Luques, fils d’un émigré des Alpes de Haute-Provence, et Charles François Emmanuel (1787-1839) qui lui-même, de Marie Françoise Petit-Beaujeu (1791-1817), aura une fille décédée à l'âge de huit ans et un fils Charles François (1815-1852), père de huit enfants dont Joseph Sainte-Marie Suaudeau de Chambertrand (1843-1922), pharmacien, père de Gilbert de Chambertrand.

Pendant 70 ans et trois générations, entre le , date de mariage du premier géniteur vendéen de la souche guadeloupéenne, et le , date de naissance de Marie Joséphine Laure Suaudeau de Chambertrand, la plus jeune tante de Gilbert de Chambertrand, les membres de la famille ne bougeront pas de Saint-François où ils continueront d’exploiter des terresDans son article « Cœurs Créoles » (note 4 de la page 61), Danielle Bégot cite un acte de vente par Charles François Suandeau de Chambertrand, acte daté du 9 octobre 1851 et conservé aux Archives Départementales de la Guadeloupe, d’une habitation inculte de 41 ha « servant de hâte » (pour faire paître le bétail). acquises au fil du temps. Tout porte à croire que les unions se firent exclusivement entre familles guadeloupéennes de race blanche, comme c’était aussi l'usage parmi le groupe de petite fortune des Blancs-Matignon. retirés dans les Grands-fonds du Moule, non loin de Saint-François.

Période post-révolutionnaire (1789-1850) Cette période à la Guadeloupe est marquée par de graves événements et une grande instabilité politique et militaire. La révolution de 1789, d’abord bien accueillie, porte les espoirs des libres de couleur, déjà nombreux à cette époque mais dont les droits étaient toujours entravés. Sous l’autorité du Gouverneur de Clugny, la Guadeloupe obtient d'abord une quasi-autonomie favorable aux colons. Plusieurs révoltes d’esclaves, à peine commencées, sont violemment réprimées. À la Martinique, une contre-révolution royaliste est engagée sans succès en 1793 par les grands propriétaires blancs qui s'enfuient dans les îles voisines et demandent l'appui des Britanniques, les appelant ouvertement à occuper la Martinique et la Guadeloupe.

Le , la Convention Nationale vote l’abolition de l’esclavage. La Martinique est aussitôt envahie par les Britanniques et le restera jusqu’en 1802. En c’est au tour de la Guadeloupe. Les forces britanniques s’emparent à Gosier du Fort Fleur d’Épée défendu par des noirs et des gens de couleur en trop petit nombre qui seront tous tués. Le Gouverneur révolutionnaire Victor Collot capitule et les émigrés aristocratiques réintègrent leurs habitations.

Le , Victor Hugues, envoyé par la Convention, débarque à Gosier avec un millier d’hommes et organise le soulèvement populaire. Il obtient le soutien de trois mille hommes de couleur. Après des batailles sanglantes, les Britanniques sont chassés de la Guadeloupe le . Victor Hugues proclame aussitôt l'abolition de l'esclavage. Mais dans une Guadeloupe hors de contrôle, il ternit son image en tentant de rétablir l’ordre par la terreur et le travail forcé des anciens esclaves. Les royalistes sont pourchassés, des centaines de blancs créoles sont guillotinés. Le , Victor Hugues est forcé par le nouveau Directoire de quitter la Guadeloupe. Ses successeurs nommés par le Directoire arrivent le , accompagnés du Chef de Bataillon Louis Delgrès.

À partir de 1800, sous le Consulat, les droits et libertés de la population de couleur ne cessent de se réduire. Louis Delgrès (1766-1802), métis libre de la Martinique engagé dans l'armée régulière en 1883 et devenu Colonel, garde sa fidélité aux principes de la Révolution. S’insurgeant contre les généraux Lacrosse et Richepance hostiles à la population noire, il prend la tête d’une rébellion de civils et de soldats conduits par des officiers insoumis. Le , acculé dans son retranchement de Matouba, le petit groupe de 300 hommes et femmes, plutôt que de renoncer à la liberté, préfère se faire sauter collectivement à l’explosif.

L’esclavage est rétabli à la Guadeloupe le 16 juillet 1802 (27 messidor an X) par un arrêté consulaireL'original de cet arrêté du 16 juillet 1802 (27 messidor an X), bien que cité par certains historiens, est resté longtemps inconnu. Il n'a été retrouvé que tardivement (en 2007) comme l'explique l'article de Jean-François Niort et Jérémy Richard dans le Bulletin de la Société d'Histoire de la Guadeloupe (n°152 de janvier 2009).

L'arrêté du 27 messidor an X fait partie des documents de l'exposition « Napoléon » organisée du 14 avril au 19 septembre 2021 à la Grande Halle de La Villette. de Bonaparte venant s'ajouter à la loi sur la traite des noirs du 20 mai 1802 (30 floréal an X) laquelle visait seulement à confirmer l'esclavage là où il n'avait pas été aboli par le décret de la Convention du 4 février 1794 (Martinique, Tobago et Sainte-Lucie ), c'est-à-dire dans les colonies antérieurement occupées par l'Angleterre et restituées à la France par le traité d'Amiens du 25 mars 1802.

Les années suivantes seront marquées par de nouvelles luttes avec les Britanniques qui reprendront le contrôle de la Guadeloupe de à puis d’ à .

L’esclavage ne sera définitivement aboli sur l'ensemble des territoires français que le 27 avril 1848.

Durant ces épisodes de violence et d’insécurité permanentes, la commune de Saint-François, petit village de pêche, d'élevage et de cultures vivrières, peu peuplé, excentré et éloigné tout à la fois des lieux d'affrontements et des immenses plantations sucrières sujettes aux révoltes d'esclaves, semble être restée un havre de tranquillité, ce qui explique que la famille Suaudeau s'y soit maintenue.

C’est à partir de la troisième génération, celle du pharmacien Joseph Sainte-Marie Suaudeau de Chambertrand (1843-1922), père de Gilbert de Chambertrand, que certains enfants, conduits à quitter la campagne pour pouvoir s'élever dans l'échelle sociale, font des études à Pointe-à-Pitre et s’y installent comme commerçants.

Biographie de Gilbert de Chambertrand vignette|Guadeloupe, Allée Dumanoir, 1919 (carte postale G. de Chambertrand)

En Guadeloupe

Naissance et adolescence Marie Gilbert Suaudeau de Chambertrand naît le à Pointe-à-Pitre, rue Bébian, dans la maison de son père pharmacien dont il est le premier enfantSix ans plus tard, il aura un frère, Marie Aloys, né dans la même maison le 18 novembre 1896.. Élève au Lycée CarnotLe Journal Officiel de la Guadeloupe n°26 du 31 mars 1896 publie en sa page 145 le tableau d’honneur du Lycée Carnot de Pointe-à-Pitre pour le mois de mars 1896. On y relève le nom de (Gilbert) de Chambertrand pour la petite classe de neuvième classique. Il est alors âgé de six ans. Sur le même document, on note le nom d'Alexis Léger, futur Saint-John Perse, âgé de huit ans en classe de septième A., il interrompt définitivement sa scolarité à l'âge de treize ans pour se livrer à sa passion de la lecture. Il publie ses premiers essais poétiques dès l'âge de 15 ans dans « Le Libéral » puis « Le Nouvelliste » et « La Guadeloupe Littéraire », révélant déjà un esprit subtil et un versificateur doué.

Court séjour de trois ans en Métropole