vignette|upright=1.2|Le premier numéro de Mother Earth édité par Emma Goldman en mars 1906. vignette|upright=1.2|L’Idée libre, avril 1926.

Dès ses origines, l'anarchisme a joué un rôle important dans la promotion de l'amour libre.

À la fin du et du début du , au sein du mouvement libertaire se développe un courant important en faveur de l'union libre, avec l'émergence de l'éducation sexuelle, l'affirmation du féminisme libertaire et des mouvements en faveur des droits des lesbiennes, gays et bisexuels.

Les origines vignette|upright=0.6|Bakounine.

La plupart des penseurs anarchistes majeurs de sexe masculin, à l'exception de Pierre-Joseph Proudhon, défendent vigoureusement l'égalité des sexes.

Pour Mikhaïl Bakounine (1814-1876) dans Dieu et l'État (1882) : « Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m’entourent, hommes et femmes, sont également libres »Mikhaïl Bakounine, Dieu et l’État, 1907.. Ainsi, il s'élève contre le patriarcat et la façon qu'a la loi de « soumettre les femmes à la domination absolue de l'homme ». Il défend l'idée selon laquelle « les hommes et les femmes partagent des droits égaux » afin que les femmes puissent « devenir indépendantes et être libres de déterminer leur propre vie ». Bakounine prévoit « une liberté sexuelle totale pour les femmes » et la fin de la « famille juridique autoritaire »Sam Dolgoff, Bakunin on Anarchy, préf. Paul Avrich, Vintage Books, 1971, , texte intégral.Iain McKay, Anarchist FAQ / What is Anarchism ? / What is Anarcha-Feminism ?, 12 septembre 2014, Wikibooks, texte intégral..

Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) pour sa part conçoit la famille comme l'unité de base de la société et de sa moralité, et il pense que les femmes ont la responsabilité de remplir un rôle traditionnel au sein de la famille (voir Pierre-Joseph Proudhon Vision des femmes)Daniel Guérin (communiste libertaire et fondateur, avec entre autres Christine Delphy et Françoise d'Eaubonne, du Front homosexuel d'action révolutionnaire) en livre une critique acerbe dans son texte Proudhon, un refoulé sexuel, in Essai sur la révolution sexuelle après Reich et Kinsey, Paris, Belfond, 1963, texte intégral..

vignette|upright=0.6|Oscar Wilde. Dans The soul of man under socialism (L'Âme de l'homme sous le socialisme, 1891), Oscar Wilde (1854-1900) défend passionnément une société égalitaire dans laquelle la richesse serait partagée entre tous, tout en mettant en garde contre les dangers d'un socialisme autoritaire qui détruirait toute individualitéKristian Williams. « The Soul of Man Under… Anarchism? ».. Il précise plus tard . Le libertarisme de gauche de Wilde est partagé par d'autres qui font campagne en faveur de l'émancipation homosexuelle à la fin du , comme John Henry Mackay et Edward CarpenterSelon son biographe Neil McKenna, Oscar Wilde faisait partie d'une organisation secrète visant à légaliser l'homosexualité, et était connu dans ce groupe en tant que leader de « la Cause » (McKenna, Neil. 2003. The Secret Life of Oscar Wilde.). En , Wilde écrit à son amant Lord Alfred Douglas pour relater une « aventure dangereuse ». Alors qu'il était parti naviguer avec « deux garçons charmants », Stephen et Alphonso, ils sont surpris par une tempête. . Fatigués, frigorifiés et trempés jusqu'aux os, les trois hommes se ruent à l'hôtel pour se procurer « de l'eau et du brandy chaud ». Mais ils font alors face à un problème. La loi l'interdit. . Wilde termine l'histoire en précisant que .

Louise Michel vignette|Louise Michel à Nouméa.

Fille naturelle, à la paternité incertaine, d'une domestique et d'un membre de la petite noblessesDictionnaire des anarchistes : Louise Michel., on sait peu de chose sur la vie privée de Louise Michel (1830-1905), surnommée par Verlaine (ou par Clovis HuguesAndré Joucla-Ruau, Mélanges à la mémoire d'André Joucla-Ruau, vol. 1, Éditions de l'Université de Provence, 1978, .), la « Vierge Rouge ». Sa proximité avec Victor Hugo, son amour (platonique ?) avec Théophile Ferré, ses compagnonnages féminins avec Paule Minck et Nathalie Lemel, sa longue relation avec Charlotte Vauzelle, qu'elle nomme sa « compagne depuis 15 ans » à la fin de sa vie. À son enterrement, c’est Séverine, libertaire et féministe qui prononce l’éloge funèbreClaire Auzias, Louise Michel est-elle féministe ?, in Centenaire de la mort de Louise Michel : hommage à une femme d’exception, Centre régional de documentation pédagogique d’Aix-Marseille, SCÉRÉN, 2005, texte intégral.. « Dans notre langage d'aujourd'hui, nous imaginerions facilement une relation lesbienne mais Louise Michel était souvent critiquée pour son comportement, plutôt qualifié de puritain »Élisabeth Claude, Louise Michel, Une grande figure de l'anarchisme. Ni vierge, Ni rouge !, texte intégral..

vignette|gauche|Marie Ferré, Louise Michel et Paule Mink. Ses positions sur les relations hommes/femmes sont connues : « Si l'égalité entre les deux sexes était reconnue, ce serait une fameuse brèche dans la bêtise humaine. En attendant, la femme est toujours, comme le disait le vieux Molière, le potage de l'homme. Le sexe fort descend jusqu'à flatter l'autre en le qualifiant de beau sexe. Il y a fichtre longtemps que nous avons fait justice de cette force-là, et nous sommes pas mal de révoltées. […] ne comprenant pas qu'on s'occupe davantage des sexes que de la couleur de la peau. […] Jamais je n'ai compris qu'il y eût un sexe pour lequel on cherchât à atrophier l'intelligence »Louise Michel, Mémoires de Louise Michel écrits par elle-même, tome I, Paris, F. Roy, 1886, texte intégral..

Sur la prostitution, ses propos sont sans ambiguïtés : « Il y a entre les propriétaires des maisons de prostitution échange de femmes, comme il y a échange de chevaux ou de bœufs entre agriculteurs ; ce sont des troupeaux, le bétail humain est celui qui rapporte le plus. […] Si les grands négociants des marchés de femmes qui parcourent l’Europe pour leur négoce, étaient chacun au bout d’une corde, ce n’est pas moi qui irais la couper. […] Est-ce qu'il n'y a pas des marchés où l'on vend, dans la rue, aux étalages des trottoirs, les belles filles du peuple, tandis que les filles des riches sont vendues pour leur dot ? L'une, la prend qui veut ; l'autre, on la donne à qui on veut. La prostitution est la même […] Esclave est le prolétaire, esclave entre tous est la femme du prolétaire »Élise Guiraud, Philippe Gastrein, Louise Michel, la Commune de Paris et la prostitution, Prostitution et société, janvier 2011, texte intégral..

Voltairine de Cleyre vignette|Voltairine de Cleyre en 1901.

Voltairine de Cleyre (1866-1912), dans son essai de 1890 Sex Slavery (l’Esclavage sexuel), condamne les idéaux de beauté qui encouragent des femmes à se déformer le corps et les pratiques éducatives qui forment de façon artificielle les enfants selon qu’ils appartiennent à un sexe ou un autre. Le titre de l’essai réfère non pas à la prostitution, bien que ce sujet soit également mentionné, mais plutôt aux lois du mariage permettant aux hommes de violer leurs épouses sans conséquences. De telles lois font de .

Pour elle, le mariage n’est que l’autre nom de l’esclavage sexuel. Un rapport sexuel non consenti, même entre un mari et son épouse, n’est autre qu’un viol. Les femmes doivent acquérir la pleine possession de leur propre corps. Dans Les barrières de la liberté, conférence qu’elle prononce le , elle affirme que le mariage est la caution légale de l’assujettissement des femmes. Une société libre ne peut advenir sans une responsabilisation et une rébellion des femmesHélène Hernandez, Femmes et anarchistes : Voltairine de Cleyre et Emma Goldman, Le Monde libertaire, , 15 mai 2014, texte intégral..

En 1907, lors de la conférence Le Mariage est une mauvaise actionVoltairine de Cleyre, Le mariage est une mauvaise action, texte traduit, annoté et présenté par Yves Coleman, Éditions du Sextant, 2009., véritable plaidoyer en faveur de l'amour libre, elle affirme que seule la distance ménagée permet l'épanouissement des relations amoureuses. Le contrat de mariage imposant une promiscuité des âmes et des corps va à l'encontre de l'amourFemmes et anarchistes, recueil de textes de Voltairine de Cleyre et Emma Goldman, Éditions BlackJack, préf. Émilie Notéris, traduction de l’anglais (États-Unis) Léa Gauthier, Yves Coleman, Marco Sylvestro, Anna Gruzynski, Jean René David, Les Presses du réel, 2014, notice éditeur..

En 1895, dans une conférence aux femmes de la Ligue libérale, elle déclare : « [la question sexuelle] est plus importante pour nous que n’importe quelle autre, à cause de l’interdit qui pèse sur nous, de ses conséquences immédiates sur notre vie quotidienne, du mystère incroyable de la sexualité et des terribles conséquences de notre ignorance à ce sujet » Toute sa vie, elle combat le système de la domination masculine. Selon l'historien Paul Avrich, « une grande part de sa révolte provenait de ses expériences personnelles, de la façon dont la traitèrent la plupart des hommes qui partagèrent sa vie […] et qui la traitèrent comme un objet sexuel, une reproductrice ou une domestique »Chris Crass, Courte biographie de Voltairine de Cleyre, traduit par Yves Coleman, in Le mariage est une mauvaise action, Éditions du Sextant, 2009, extraits en ligne..

Virginia Bolten et La Voz de la Mujer vignette|Virginia Bolten. En 1896 et 1897, parait en Argentine, La Voz de la Mujer (La Voix de la Femme), première publication anarcha-féministe au mondeLibcom, No God, no boss, no husband : The world’s first anarcha-feminist group, texte intégral en anglais, Ni dieu, ni maître, ni mari : La Voz de la Mujer - Argentine 1896-97, texte intégral en français, 3 janvier 2012.. En épigraphe : (soit « Ni dieu, ni patron, ni mari »). La figure de proue en est Virginia Bolten, féministe révolutionnaire et communiste libertaire. Ce n’est pas le premier journal féminin en Amérique latine, mais c'est le premier journal féministe et révolutionnaire au sein de la classe ouvrièreJoël Delhom, La voix solitaire de la femme anarchiste argentine à la fin du , colloque international Les représentations des relations amoureuses et des sexualités dans les Amériques, HCTI, Université de Bretagne-Sud, avril 2011, texte intégral..

Le journal appelle les femmes à se rebeller contre l'oppression masculine mais sans abandonner la lutte prolétarienne. Il critique toute forme d'autorité, ecclésiastique, patronale, étatique et familiale. Les rédactrices dénoncent leur rôle d’objet sexuel et disent à quel type de relations elles aspirent, sous le regard moqueur des mâles de leur classe et la réprobation de la société bourgeoise. La Voz de la Mujer suscite des tensions au sein du mouvement libertaire car beaucoup de ses militants considèrent certaines de ses positions comme des attaques contre le sexe masculin, ce qui amène la rédaction à clarifier sa position. L'institution du mariage est l'une des cibles principales du journal qui considère les femmes comme le maillon le plus opprimé de la chaîne de l'exploitation. Il défend l'idée de l'amour libre du point de vue de l'autonomie personnelle, sans préconiser la promiscuité.

Amour libre et anarchisme

Aux États-Unis vignette|upright=1.5|Lucifer, The Light-Bearer, 1883-1907. vignette|upright=1.5|The Firebrand, 1895-1897.

Le mouvement en faveur de l'amour libre fut un courant majeur de l'anarchisme individualiste aux États-UnisThe Free Love Movement and Radical Individualism By Wendy McElroy.. Josiah Warren et les communautés expérimentales en sont les précurseurs. Ils voient la liberté sexuelle comme une expression claire et directe de l'autodétermination des individus. L'engagement en faveur de l'amour libre se conjugue avec la lutte pour les droits des femmes dans la mesure où ce sont elles qui sont les premières victimes des discriminations inscrites dans les lois, comme celles sur le mariage ou sur l'interdiction des moyens de contraception.

vignette|gauche|Moses Harman.