thumb|upright=0.8|Le Penseur.

Un intellectuel est une personne dont l'activité repose sur l'exercice de l'esprit, qui s'engage dans la sphère publique pour faire part de ses analyses, de ses points de vue sur les sujets les plus variés ou pour défendre des valeurs, qui n'assume généralement pas de responsabilité directe dans les affaires pratiquesVoir par exemple Joseph Schumpeter, Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942, Paris : Petite bibliothèque Payot, II. La sociologie de l'intellectuel. et suivantes disponible sur Les Classiques des sciences sociales., et qui dispose d'une forme d'autorité. L'intellectuel est une figure contemporaine distincte de celle plus ancienne du philosophe qui mène sa réflexion dans un cadre conceptuel.

La « naissance sociale » de ce concept en France remonte à l'engagement de grands scientifiques lors de l'affaire Dreyfus, dans le sillage du prestigieux journaliste et écrivain à succès Émile Zola. Selon les historiens Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, un intellectuel est « un homme du culturel, créateur ou médiateur, mis en situation d’homme du politique, producteur ou consommateur d’idéologie »Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, Les Intellectuels en France. De l’affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Armand Colin, 2002, .. Cette définition assez large, ancienne et imprécise est malmenée dès l'affaire Dreyfus par l'engagement éruptif d'une cohorte d'universitaires, qui ne se mobilisent pas par idéologie mais par souci du respect de la vérité, en apportant leur légitimité scientifique. Elle sera aussi contestée par une majorité de chercheurs, menés en France par Michel Foucault, qui lui préfèrent celle de l'autorité scientifique ou universitaire, accordée par les pairs de l'intellectuel plutôt que par le jeu mondain. Mais comme Ory et Sirinelli, il inclut le critère de l'engagement public. Cependant, le consensus sur la « mise en situation d’homme du politique », notion assez floue, n'existe pas non plus, car battu en brèche par la définition du « spectateur engagé », qui n'en reste pas moins un spectateur, selon Raymond Aron.

Même si le modèle français de « l'intellectuel » reste prégnant dans l'histoire des idées également hors de l'Hexagone, l'histoire des intellectuels est à considérer à l'échelle européenne et mondiale. Plus récemment, l'Institut d'histoire du temps présent observe l'impact du genre en ce qui concerne les intellectuelles, par rapport au modèle masculin dominant dans le passé de l'intellectuel, notamment en France.

thumb|left|upright=0.6|Émile Zola, en 1894.

Rôle et définition dans les années 1880 et 1890 Les milieux littéraires de la décennie 1880 Le mot est utilisé de manière assez confidentielle dès la décennie 1880, en particulier par la critique littéraire, où il prend déjà une valeur polémique : la question de la pertinence de l'avis exprimé efface alors celle de savoir qui peut entrer dans cette catégorie et du lien entre les deuxTrevor Field, « Vers une nouvelle datation du substantif intellectuel », dans Travaux de linguistique et de littérature, 1976, tome 14, , pages 159-167.William M. Johnson, « The origins of the term "intellectual" in the French novels and essays of the 1890's », dans , 1974, , cité par Yvan Lamonde, « Les « intellectuels » francophones au Québec au : questions préalables », dans Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 48, , 1994, ..

William M. Johnson identifie la première occurrence du substantif sous la plume de Paul Bourget dans un article sur Gustave Flaubert datant de 1882, tandis que selon Geneviève Idt « L'intellectuel avant l'affaire Dreyfus », dans Cahiers de Lexicologie, t. 15, 1969, ., le substantif apparait sous la plume de Joséphin Peladan en 1891 : « Le devoir supérieur de l'intellectuel réside tout entier dans la manipulation du Divin », dans une France encore très catholique et peu industrialisée.

L'ouvrage de l'historien Jacques Le Goff, Les intellectuels au Moyen Âge, rappelle que la fonction n'était pourtant pas nouvelle, bien qu'étant restée longtemps confiné dans un cadre contraint et sans réelle définition. Plus généralement, Marie-Christine Granjon, chargée de recherches au CNRSPour une histoire comparée des intellectuels paru en 1998., évoque une d', encore très peu discernable avant 1898.

Octave Mirbeau et la germination des idées En 1895, l'écrivain, critique d'art et journaliste français Octave Mirbeau définit ainsi la mission de l'intellectuel, « dégagé des contingences » : Article paru le 11 mars 1895 dans Le Journal..

L'intellectuel est « né socialement » lors de l'affaire Dreyfus vignette|gauche|J'accuse… ! : Zola s’engage dans l’affaire Dreyfus. Le nom commun est « né socialement » avec l’affaire Dreyfus en FranceSelon l'expression de Maurice Tournier, « Des mots en politique. Les intellectuels, déjà, encore, toujours », dans Mots, décembre 1993, , .. Dans un article de L'Aurore du , Georges Clemenceau reprend le mot au détour d’une phrase, en italiques, peut-être pour mieux en signaler la nouveauté ou la bizarrerie. Dès sa naissance, le discours sur les intellectuels est ainsi très tôt inséparable d’un anti-intellectualisme qui faisait dire à Maurice Blanchot : « Intellectuel, voilà un nom de mauvais renom facile à caricaturer et toujours prêt à servir d’injure. » L'énergie se concentre sur la manière de qualifier le rôle de l’intellectuel (de gauche, de droite, organique, universel, etc.) via une critique permanente de la notion et des hommes censés l’incarner.

La figure de Zola, vilipendée et adulée, après J'accuse Dans Pour une histoire comparée des intellectuels paru en 1998, Marie-Christine Granjon écrit : . Plus loin dans son texte , en introduction de l'ouvrage Pour une histoire comparée des intellectuels, elle écrit : Pour une histoire comparée des intellectuels (dir. Michel Trebitsch, Marie-Christine Granjon), 1998, .. M.-C. Granjon, à propos du livre de Louis Bodin Les Intellectuels existent-ils ? (1997), s'interroge également sur cette particularité française : Marie-Christine Granjon, « Une enquête comparée sur l'histoire des intellectuels : synthèse et perspectives », dans Pour une histoire comparée des intellectuels (dir. M-C. Granjon, M. Trebitsch, 1998, . M.-C. Granjon cite en note 2 Louis Bodin, Les intellectuels existent-ils?, Paris, Bayard Éditions, 1997, ..

thumb|upright=0.8|Un dîner en famille, dessin de Caran d'Ache dans le Figaro du : la France divisée sur l'Affaire Dreyfus.

Le mot a été adopté par Maurice BarrèsZeev Sternhell, Barrès et le nationalisme français. le dans Le Journal et Ferdinand BrunetièreFerdinand Brunetière, « Après le procès », Revue des deux mondes, 15 mars 1898, , réédité la même année : « Après le procès. Réponse à quelques « intellectuels ». Paris: Librairie académique Didier-Perrin et Cie., 1898., qui, dans leurs écrits anti-dreyfusards, entendaient dénoncer l'engagement d'écrivains comme Émile Zola, Octave Mirbeau ou Anatole France en faveur de Dreyfus, et sur un terrain – les affaires militaires et l'espionnage – qui leur était étranger. La notion de compétence, suffisante ou pas, est déjà au cœur de la définition du statut d'intellectuel.

En 1898, la figure différenciée du savant entre en scène Le lendemain de J'accuse, le , L'Aurore publie ce qui sera un peu vite baptisé le « Manifeste des intellectuels », avec les signatures d’Émile Zola, Marcel Proust, Anatole France ou encore Jean Ajalbert, mais aussi celles d’Andler, Lucien Herr, Célestin Bouglé et Jean Perrin, donc plus seulement des gens de lettres, car . La construction d’un enseignement supérieur dans les années 1880 l’a rendue possible : les « maîtres de la Sorbonne » notamment sont désormais en première ligne.

Le « tir groupé » des scientifiques à la fin de l'Affaire Dreyfus L'Affaire Dreyfus voit monter au créneau massivement des scientifiques, qui font pencher la balance de l'opinion car ils semblent moins suspects de partialité que les écrivains et journalistes, d'autant que cette Affaire Dreyfus est d'abord une question de recherche de la vérité. Le , l'historien Gabriel Monod – membre de l’Institut, professeur à l’École normale supérieure et à l’École des hautes études, fondateur et directeur de la Revue historique – avait publié dans Le Temps une lettre dans laquelle il affirmait que son enquête le conduisait à parler d’erreur concernant le capitaine Dreyfus. Ce n’est que parce qu’il est personnellement attaqué, précise-t-il, qu’il s’autorise de cette initiative qui reviendrait plutôt à ses yeux à un homme politique ou à un publiciste. Il ne se conçoit donc pas comme légitime pour intervenir directement dans la sphère politique, et ne le fait qu'en raison de ce qui l'a ému en particulier dans cette affaire. À peine deux mois plus tard, dans les jours qui suivent la lettre de Émile Zola au président de la République Félix Faure, la première protestation du est initiée notamment par le directeur de l’Institut Pasteur, Émile Duclaux. La deuxième protestation en date du est à mettre au crédit des chimistes Édouard Grimaux – professeur à l’Institut agronomique et à l’École polytechnique – et Charles Friedel – professeur à la Sorbonne –, tous deux membres de l’Académie des sciences.

Les historiens ont vu dans l’affaire Dreyfus l’instauration d’un « pouvoir intellectuel », même si d'autres, plus rares, comme Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, contestent cette hypothèse. Selon eux, qui voient une définition plus large et donc moins précise de l'intellectuel, il n’y a pas de collectif organique et solidaire, mais des divisions et des conflits permanents entre des groupes, pour des profits matériels ou symboliques. Ory et Sirinelli défendent l’idée qu’il faut appréhender plutôt la réalité en termes de sociétés intellectuelles qui élaborent des outils d’analyse spécifiques et développent des réseaux qui ne se recoupent que très partiellement. D’une certaine manière, l'essayiste et polémiste François de Negroni défend une thèse similaire, pointant la célébrité et la maîtrise des règles du jeu mondain qui ont permis à l’écrivain de prendre la vedette sur son compagnon universitaire de lutte pour diverses causes.

Le La classe intellectuelle de Joseph Schumpeter L'économiste autrichien Joseph Schumpeter définit dans Capitalisme, socialisme et démocratie (1942), ce qu'il appelle la classe intellectuelle.

Selon lui, .

Les deux définitions de Michel Foucault, du rôle ancien au statut moderne thumb|upright=0.6|Michel Foucault au Brésil en 1974. L'universitaire Michel Foucault, philosophe français à l'influence internationale depuis les années 1960, élabore ensuite explicitement « la notion d'intellectuel spécifique » dans un texte paru dans Politique Hebdo en 1976Laurent Dartigues, Une généalogie de l’intellectuel spécifique, par revue Astérion de décembre 2014 .. Foucault constate « la fin de l'intellectuel universel », celui qui devait incarner le « juste-et-le-vrai pour tous ». Cette extinction s'explique par l'absence de demande pour ce rôle, la société ayant évolué vers plus de démocratie, de technicité et de pluralisme. C'est une déqualification historique d’un type de fonction, qui s'efface devant une définition plus adaptée, celle de « l’intellectuel spécifique », par excellence un universitaire, précise-t-il. Contrairement à « l’intellectuel universel », autrefois un simple écrivain qui a un avis sur tout, « l’intellectuel spécifique » s’immisce dans des secteurs déterminés: il se politise là où il dispose de savoirs spécifiques, ou bien là où il exerce ses compétences professionnelles. C’est un intellectuel « modeste » qui ne cherche pas à s’ériger en conscience universelle, surtout lorsqu'il s'aventure en dehors de son domaine universitaire. Pour illustrer son propos, Foucault prend l'exemple du grand physicien Robert Oppenheimer, surnommé le « père de la bombe atomique » car chef du Projet Manhattan, qui est pour Michel Foucault la « figure charnière » entre ces deux types d’intellectuels.