Laurent Depui, également connu sous le nom arabe de Chérif Ibrahim et parfois surnommé le « Lawrence d'Arabie français », né en 1878 à Besançon et mort en 1947 en Tunisie, est un officier de l'armée française et un diplomate très actif dans le monde arabe pendant l'entre-deux guerres.

Les débuts à Madagascar et Djibouti Laurent Depui effectue son service militaire au Régiment d’Infanterie de ligne de 1896 à 1898. Il décide de poursuivre dans l'armée en s’engageant au Régiment d’Infanterie coloniale (RIC), formé à Toulon en 1890. Il est alors envoyé à Madagascar () où il rejoint le Bataillon malgache de Diégo-Suarez et est promu caporal. Au cours des neuf années de son séjour à Madagascar, il s'intéresse à la culture locale et commence notamment à apprendre la langue malgache. Repéré pour ses capacités et bien noté, il est désigné, en 1903, pour suivre les cours de l’École d’officiers d’infanterie basée à Saint-Maixent. Classé de sa promotion (sur 40) à l’issue de sa scolarité, il est promu sous-lieutenant le et affecté, en 1905, au Premier Régiment de tirailleurs malgaches avec les galons de sous-lieutenant, à Tananarive.

Cinq ans plus tard, il est muté à Djibouti, en Côte française des Somalis (le ). Le jeune officier s’imprègne là aussi de la culture locale : il apprend l’arabe et se convertit même à l’Islam en prenant le nom d’Ibrahim Debaoui. Une rencontre décisive influence le cours de sa vie : celle d'une femme yéménite, Zahra, avec laquelle il décide de partager son existence, et qui sera d'une importance particulière au moment où Laurent Depui liera sa vie à l'Arabie. Parallèlement à ses activités militaires, il mène diverses activités d'enseignement, de lexicographie (il rédige un dictionnaire français-somali et français-arabeLaurent Depui, Dictionnaire français-arabe des dialectes parlés à Djibouti et dans les pays environnants : Dankali, Somali, au Yémen et à Aden, 8000 mots, Besançon, Imprimerie Humbert, 1912.) et de cartographie (il est l'auteur d'une carte au 1/50. de la « Côte française de Somalie »), ce qui lui vaut des félicitations du ministre des Colonies. Il conçoit également un plan de défense pour protéger le port de Djibouti. Ardent et idéaliste, Laurent Depui est bien intégré dans le petit monde de Djibouti, ce qui lui vaut la jalousie d'un autre résident célèbre, Henry de Monfreid, qui dresse de lui un portrait peu élogieuxHenry de Monfreid, Le lépreux, Paris, Grasset, 1935, . en critiquant notamment la sincérité de sa conversion à l'Islam. C'est également à cette période qu'il adhère à la franc-maçonnerie, par le biais de la loge « Sincérité, Parfaite union et Constante Amitié Réunies » à Besançon, et qu'il commence ses activités en tant qu'agent de renseignements : sa première mission l'envoie en Espagne en 1912 : le Deuxième bureau lui accorde en effet un congé pour un voyage d'informations en Andalousie. De retour à Djibouti, il met à profit son amitié avec le ras Taffari, futur Haïlé Sélassié Ier pour collecter des informations sur l'Éthiopie.

En 1916, et après d’autres missions qui le menèrent au Yémen et au Somaliland, il est envoyé sur le front français. À la tête du 1er bataillon de tirailleurs somalis, il monte victorieusement à l’assaut du fort de Douaumont, le . De retour à Djibouti, Laurent Depui fait partie des personnalités françaises conviées au couronnement de l'impératrice Zaouditou d’Éthiopie.

Chérif Ibrahim au Hedjaz thumb|Drapeau de la Révolte Arabe, ca. 1917. En juin 1917, l’officier, promu capitaine, rejoint au Hedjaz la mission du général Édouard Brémond, l'un des principaux soutiens de la révolte du Chérif Hussein contre les Turcs dans la péninsule arabique, et l'un des promoteurs de l'influence française dans la région. Laurent Depui prend le commandement du groupe de compagnies de mitrailleuses et effectue ses premières missions de liaison auprès de l’émir Ali, le fils aîné du Chérif Hussein et chef de l’armée chérifienne du sud. Sa conversion à l'Islam et sa parfaite connaissance de la langue arabe lui permettent d’établir une relation de confiance avec l’émir Ali, au point qu’il deviendra son chef d’état-major opérationnel jusqu’en et la capitulation de la garnison turque de Médine. Parmi les faits d'armes de Chérif Ibrahim au cours de la , on peut noter les attaques contre le chemin de fer du Hedjaz (CFH), inauguré par la Turquie dix ans plus tôt et contre divers ouvrages d’art. À l'issue de ces combats, l'émir Ali témoigne son respect et sa reconnaissance au capitaine Depui en le plaçant à sa droite lors de la cérémonie marquant la reddition de la garnison turque de Médine.

Après la guerre, le capitaine Laurent Depui, qui se fait désormais appeler Chérif Ibrahim, est nommé « gérant du consulat » français du Hedjaz, et gère les rivalités entre les Hachémites et la dynastie d'Ibn Saoud, avec qui il se lie d'amitié. Jusqu’en 1930, année où il est promu lieutenant-colonel (le ), il occupe des fonctions diplomatiques et de renseignement au profit du ministère des Affaires étrangères au Moyen-Orient. Au cours de ces années, il s'est attaché à améliorer les conditions du pèlerinage à La Mecque pour les ressortissants des colonies françaises, et a également vigoureusement combattu l'esclavage, selon des prises de position humanistes en accord avec son engagement maçonnique. Par ailleurs, en tant que musulman converti, il effectue lui-même à de nombreuses reprises le pèlerinage à La Mecque et est le premier Européen à pénétrer dans la ville sainte depuis Jean Louis Burckhardt en 1814. Selon son biographe Jean-Yves Bertrand Cadi,

Chérif Ibrahim obtient sa mise en retraite en 1934. Fatigué d'une vie trop mouvementée, ayant depuis longtemps abandonné sa famille française et sans nouvelle de sa compagne yéménite Zahra, avec qui il a eu une fille (France Fatoum), et persécuté par le gouvernement de Vichy pour ses activités maçonniques, il décide de s'exiler en Tunisie en 1942. On ignore ses conditions d'existence dans cette dernière partie de sa vie. Il décède le à Oued Sahil (Nabeul), à l’âge de .

La question de la franc-maçonnerie Si Édith Mailhac-Raggini ne dit mot d'éventuelles activités franc-maçonnes de Laurent Depui, précisant seulement que sa Légion d'honneur, attribuée le , lui a été retirée en 1941 par le gouvernement de Vichy « sous l'accusation d'être un haut dignitaire de la franc-maçonnerie », Jean-Yves Bertrand-Cadi consacre quant à lui une grande partie de sa biographie à cet aspect de sa vie, sur la base de nombreux documents d'archive. Laurent Depui est par exemple, le fondateur de la loge maçonnique de Djibouti, sur la Côte française des Somalis, avec laquelle il reste en contact jusqu'à la fin de sa vie. Jean-Yves Bertrand Cadi, qui le qualifie de écrit à ce sujet :

Il démissionne toutefois brutalement de la Grande Loge de France le , pour des raisons relativement obscures.

En littérature Le grand reporter Albert Londres met en scène Chérif Ibrahim dans son ouvrage sur les pêcheurs de perlesAlbert Londres, Pêcheurs de perles, Paris, Albin Michel, 1931.. En effet, Laurent Depui avait obtenu un détachement ordonné par le de l'état-major des Armées afin d'accompagner le reporter dans son périple en Arabie. Grâce à sa connaissance de la langue et des mœurs arabes ainsi qu'à ses nombreuses relations, lui sert de guide dans son périple qui le mène de Djibouti à Bahreïn et son aide est précieuse pour le journaliste qui dresse de lui un portrait romanesque. Chérif Ibrahim aurait également inspiré le personnage du Commandant Féroud dans deux romans de Joseph Kessel, qui l'aurait rencontré en 1925 lors de son voyage en Syrie et au LibanJoseph Kessel, La Règle de l'homme, Paris, Gallimard, 1928 et Le Coup de grâce, Paris, Les Éditions de France, 1931.. Enfin, l'écrivain et marin Henry de Monfreid évoque également le personnage dans certains de ses écrits. Par ailleurs, à la suite de sa mise en lumière par Albert Londres dans son reportage Pêcheurs de perles, Laurent Depui fait paraître en avril 1932, dans le quotidien à grand tirage Le Matin, un reportage intitulé « Le pèlerinage moderne à La Mecque » (du 23 au ). Ce texte brosse un portrait haut en couleur de Laurent Depui présenté sous son nom arabe de Chérif Ibrahim :

Notes et références

Annexes Bibliographie . .

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