Lhistoire de la psychiatrie en Belgique traite des connaissances scientifiques et de la construction d'un champ institutionnel ainsi que du contexte politique, social et culturel dans lequel ces évolutions ont lieu.

Cadre législatif D'une certaine manière, la psychiatrie naît en Belgique le . Jusqu'à ce moment, des dispositions datant de la période française régissent la matière. C'est à partir de ce moment que pour un certain nombre d'éléments un cadre uniforme et spécifiquement belge est créé. La « loi sur le régime des aliénés »Sander A., Die Irrengesetze in Frankreich, Genf, den Niederlanden, England, Norwegen, Belgien und Schweden, Berlin, August Hirschwald, 1863, fait partie de toute une série de dispositions par lesquelles le jeune État belge entend se doter des outils qui définissent selon lui un État moderne.

La loi est plus spécifiquement née d'une commission spéciale mise en place par le gouvernement belge afin d'analyser la condition des aliénés. Dans cette commission se retrouvent, entre autres, Joseph Guislain et Edouard Ducpétiaux, engagé également dans la réforme pénitentiaire. La psychiatrie est, à ce moment encore, clairement pensée comme institution sociale et non médicale comme en témoigne le rapport de cette commission : « Nos prisons, nos dépôts de mendicité même sont des asiles secourables, lorsqu'on les compare aux maisons d'insensés »Pasinomie : collection des lois, décrets, arrêtés et règlements généraux qui peuvent être invoqués en Belgique (Bruxelles: Administration centrale de la Pasicrisie, 1873), 530.. La loi de 1850 essaie donc de donner un premier cadre législatif belge en codifiant des catégories d'asiles, en instaurant des organes de contrôle, en définissant des normes minimales au niveau de l'architecture asilaire et en réglant l'entrée et la sortie des « aliénés »Instruction concernant les détails relatifs aux arrangements intérieurs des établissements d'aliénées (Bruxelles : Imprimerie de M. Weissenbruch, 1852)..

À la suite de l'affaire d'Evere qui éclate en 1871, une nouvelle loi votée le essaie de renforcer le contrôle des asiles et impose également une classification des malades entre « paisibles, agités, malpropres. » Ce cadre reste législatif reste valable jusqu'aux années 1960 à deux exceptions près : le placement des « enfants anormaux » dans des instituts spéciaux () et le dispositif de la défense sociale ().

À partir de 1963, dans un processus qui durera une trentaine d'années, les établissements psychiatriques sont intégrés dans les lois sur les hôpitaux, d'abord par des arrêtes royaux. Et ce n'est qu'en 1990 qu'une nouvelle loi remplace définitivement les lois de 1850/1873. Législativement, l'espace psychiatrique n'entre donc qu'à la fin du dans l'espace médical.

Enfermement À partir des années 1820, le nombre d'« aliénés » comme les appelle la statistique, augmente rapidement, augmentation qui est rendue possible grâce à la construction d'asiles. Contrairement à la France où la loi du 30 juin 1838 prescrit un asile géré par l'État dans chaque département, le gouvernement belge ne va jamais s'engager sur cette voie et laisse le soin des 'aliénés' au secteur privé et/ou communal.

La création de l'établissement Saint-Martin à Dave, dans la province de Namur, est révélatrice à plus d'un titre. En absence d'un établissement pour les provinces de Namur et du Luxembourg, le gouvernement s'adresse dans les années 1890 à une congrégation religieuse, les Frères de la Charité, pour construire un asile. En 1901, l'hôpital est ouvert à environ 150 patients ; quatre ans plus tard il en compte plus de 650De Bruyne G. et F. Dieudonné, Essai sur l’histoire de l’Institut Saint-Martin, Dave, 1983.. L'exemple de Dave est représentatif à plusieurs niveaux. D'abord, par le non-engagement direct de l'État belge. Ensuite, par le rôle qu'y jouent les Frères de la Charité. Cette congrégation devient dans la deuxième moitié du un des principaux acteurs de la psychiatrie en Belgique. Entre 1857 et 1938, ils vont construire dix asiles psychiatriques. En 1976, ils disposent de 25 % des lits psychiatriques en Belgique. Et jusqu'à l'époque moderne – surtout en Flandre – les services psychiatriques sont souvent assurés par des congrégations catholiques. L'année 1901 est en fait presque au milieu d'une période qui va des années 1850 aux années 1930, période qui se caractérise par une extension massive des institutions et des lits. Contrairement aux institutions de la première moitié du qui disposaient seulement d'un nombre réduit de lits, la plupart de ceux qui sont construits à partir de la deuxième moitié du permettent d'interner un nombre important de patients.

Jusqu'aux années 1970, la grande majorité de ces patients se retrouvent sous le régime de collocation dans des asiles surpeuplés. Pendant très longtemps les différences sociales face à la maladie mentale sont énormes. En effet, à côté de ces asiles destinés à la grande masse existent de petites cliniques privées destinées à une clientèle qui a les moyens de s'offrir un environnement peu dépaysant. C'est d'ailleurs à l'intérieur de ces cliniques que dès le début du les premières expériences de services ouverts sont tentés. En 1931, l'Institut de Psychiatrie ouvre le premier service ouvert qui s'adresse à tous les patients mais ce n'est que dans les années 1960 et 1970 que la psychiatrie belge connaît une double ouverture, d'une part à l'intérieur des hôpitaux psychiatriques et d'autre part dans une extension de la psychiatrie vers le monde en dehors des hôpitaux psychiatriques. La plupart des institutions psychiatriques – si elles ne disposent pas déjà d'un service ouvert – en ouvrent un dans les années 1960 et ces services gagnent rapidement en importance. Dans la deuxième moitié des années 1970, le nombre de lits psychiatriques en service ouvert dépasse celui en service ferméVerhaegen L., Les psychiatries, médecines de pointe ou d’assistance?, Louvain-la-Neuve, Cabay, 1985..

Parallèlement la psychiatrie quitte l'hôpital et par des services multiples s'intègre davantage dans la société. Pour ne prendre que le cas du champ psychiatrique de l'hôpital Brugmann à Bruxelles : le premier secteur, L'Équipe, à Anderlecht (1961)Vermeylen J. et L. Schouters-Decroly (dir.), Hors les murs! Naissance de la psychiatrie extrahospitalière. L’équipe – histoire & philosophie, Bruxelles, L’Équipe, 2001., les Alcooliques anonymes (début des années 1960), le club Antonin Artaud pour des ex-patients (1962), le Centre de prévention du suicide de Bruxelles (fin des années 1960), Infor-Drogue (1971).

Enseignement L'enseignement spécialisé s'impose tardivement dans les universités belges. Si dans les grands hôpitaux, la pratique des services spécialisés s'institutionnalise dans la deuxième moitié du , ceci n'est pas vrai pour les diplômes conférés par les universités. L'enseignement de la psychiatrie pour les futurs médecins dépend donc beaucoup des traditions locales existant dans les différentes universités. Ainsi, à Gand, grâce à Joseph Guislain la tradition d'un enseignement psychiatrique s'impose dès les années 1840 mais tombe en désuétude à sa mort en 1860. Ce n'est qu'en 1922 qu'une chaire de psychiatrie, à laquelle Jean Crocq est nommée, s'ouvre et ce n'est qu'en 1930 que l'Université de Gand se dote d'un institut de psychiatrie propre. À l'Université libre de Bruxelles un cours de « clinique des aliénations mentales » apparaît à deux reprises pendant la première moitié du , mais sans s'imposer définitivement avant 1876. À Liège, il faudra attendre 1890 avant que les étudiants en médecine ne puissent suivre un enseignement en cette matière.

Finalement ce n'est que l'Université de Louvain qui, à partir de 1835, offre des cours de psychiatrie pendant tout le . Ainsi les médecins qui travaillent dans les asiles ont rarement une formation particulière en psychiatrie. Finalement, ce n'est qu'à partir de l'entre-deux-guerres que toutes les universités offrent des enseignements en psychiatrie à la suite d'une décision de 1921 de rendre cet enseignement obligatoire pour la collation des grades académiquesGlorieux Z., La psychiatrie et l’assistance aux malades mentaux (1830-1930), Le Scalpel, juin 1931, vol. 84, ‑145.. Mais ce n'est que dans les années 1950 et 1960 que les spécialités médicales s'imposent dans les universités belges. À l’Université libre de Bruxelles, un « enseignement complémentaire » en psychiatrie est introduit en 1962, la psychiatrie étant d’ailleurs une des dernières spécialisations introduites, dans un processus qui commence à l’ULB en 1955. Avant 1962, l’enseignement de la psychiatrie est réduit à un cours de psychologie en candidature et à deux cours, un intitulé Psychiatrie, l’autre Clinique de psychiatrie, en doctorat. À l’université de Gand, c'est également pendant le doctorat que des cours spécifiques en psychiatrie sont donnés aux étudiants dans les années 1950 et 1960.

Lien entre psychiatrie et religion L'histoire asilaire belge comporte une particularité inhérente : l'alliance du prêtre et du médecin, matérialisée par les nombreuses congrégations religieuses belges faisant office d'institutions psychiatriques et parsemant le pays. Ce phénomène trouve ses origines à l'époque de l'occupation française (1795-1814). Pendant les premières années de l'occupation française, il y a, dans les régions de l'actuelle Belgique, un fort développement de la mendicité et de l'indigence (c'est-à-dire de la pauvreté). Ces problèmes impliquent la création d'institutions de bienfaisance. Or, avec la Révolution française, toutes les associations religieuses et corporations laïques ont été supprimées, et le Directoire mise davantage sur un système selon lequel la bienfaisance publique serait l'apanage de l'administration civile. Cependant, ce système se retrouve très vite submergé non seulement par des problèmes financiers mais aussi par un personnel dont l'effectif est trop réduit. Le gouvernement et Napoléon (ce dernier étant à l'origine opposé aux congrégations religieuses) se retrouvent donc contraints d'autoriser la création de nouvelles congrégations religieuses et de reconnaître leur nécessité dans le domaine de la bienfaisance. À partir de là, à l'instar des autres domaines de bienfaisance, la création et la gestion des établissements psychiatriques réservés aux aliénés vont être rendues aux congrégations religieuses (et, dans une autre mesure, aux familles privées). À titre d'exemple, la ville de Gand confie, en , la gestion du Quai des Violettes (asile où sont enfermées les femmes aliénées de Gand) au chanoine Triest. Une congrégation qui connaîtra une expansion considérable en Belgique n'est autre que la congrégation des Sœurs de la Charité (dont le fondateur est Triest). Cinq ans après sa fondation (1803), celle-ci se spécialise dans le domaine des soins aux aliénés (1808). Triest, en s'alliant avec l'aliéniste Joseph Guislain, concrétise cette union prêtre-médecin. Triest fait la promotion de Guislain et s'arrange pour que les hospices d'aliénés gantois engagent Guislain, faisant ainsi de ces hospices les premiers en Belgique (ou plutôt dans la future Belgique) à disposer des services d'un médecin spécialiste des maladies mentales (1828). L'institution psychiatrique du Beau-Vallon, à Namur, s'inscrit dans cette tradition d'association entre Médecin et Religieux. Le Beau-Vallon est créé le par , alors président de la congrégation des Sœurs de la Charité et qui perpétue ainsi en quelque sorte la tradition des soins aux malades mentaux initiée par Triest. Le Beau-Vallon est le second institut pavillonnaire de Belgique pour femmes et enfants aliénés indigents, le premier étant celui de Melle (près de Gand). L'association du Médecin et du Religieux marque toute l'histoire asilaire belge, tout au long du Anne Roekens, Des murs et des femmes : 100 ans de psychiatrie et d’espoir au Beau-Vallon, Namur, Presses universitaires de Namur, 2014, ..

Psychiatrie et Première Guerre mondiale