Colonel Jack est un roman écrit par Daniel Defoe (1660-1731) et publié à l'extrême fin de 1722, l'année la plus productive de Defoe en littérature. Le titre original en était en anglais .

Le succès du roman fut instantané, et une deuxième édition préparée dès le mois suivant, enfin une troisième en 1724. Les critiques ont parfois mis cet engouement sur le compte de la prodigieuse réussite de Moll Flanders, le best-seller de 1722, car Colonel Jack en répète certains thèmes, celui de la rue, de la vie coloniale, ou encore celui des complications maritales, encore que le point de vue soit différent d'un roman à l'autre.

Aujourd'hui, Colonel Jack a perdu en réputation par rapport à Moll Flanders, mais demeure un roman important dans l'œuvre de Defoe et dans la littérature du . Il ressortit à la forme picaresque et traite de la malhonnêteté et de la délinquance, au même titre que ces prédécesseurs et successeurs, avec intercalé entre eux en , A Journal of the Plague Year (Journal de l'année de la peste), compte rendu de la grande peste qui a ravagé Londres en 1665.

À l'instar des autres héros de Defoe, colonel Jack se voit placé dans des circonstances exceptionnelles et reste une personne solitaire menant une lutte personnelle pour survivre dans une société qui le rejette et contre laquelle il s'insurge en rebelle. Bien que s'étant réformé après vingt-six ans de délinquance, il s'inscrit dans la catégorie des grands criminels de l'histoire littéraire, mais sa préoccupation majeure, et c'est-là l'un des thèmes centraux du roman, aura été de gagner le statut de « gentleman », ce qui donne à Defoe l'occasion de traiter avec ambiguïté son ascension sociale, car il est parfois difficile de déterminer si elle relève du mode exemplaire ou ironique.

D'autre part, le roman pose d'un certain point de vue le problème de l'esclavage puisque Jack devient lui-même, après avoir été enlevé, esclave dans une plantation coloniale de Virginie et, seul blanc parmi des Africains qu'il a en pris en estime, propose des méthodes d'exploitation de ce capital de main-d'œuvre d'un caractère nouveau et quasi révolutionnaire. À ce titre, Defoe peut être considéré comme l'un des pionniers de la lutte contre cette institution dont il dénonce par procuration les abus et même l'existence. Personnages Colonel Jacque, appelé Colonel Jack. Captain Jack, frère de lait de Colonel Jack. Spirituel, intelligent, il se voue au mal et initie Jack à l'art de faire les poches des badauds. Il se rebelle contre l'esclavage sous contrat (), s'enfuit en Angleterre pour reprendre son commerce criminel et finit à la potence. Will, pickpocket associé à Colonel Jack dans l'exercice de leur activité délinquante. Will est plus qu'un petit voleur, mais un criminel qui n'hésite pas à tuer. Il sera pendu à la prison de Newgate, ce qui attristera Colonel Jack, pourtant conscient de la gravité de ses agissements. La première épouse, première femme de Jack, peu fidèle, adepte du jeu et dépensière. Bien plus tard, elle réapparaît en pénitente désireuse de devenir la domestique. Colonel Jack l'épouse à nouveau et le reste de leur vie se passe dans le bonheur conjugal. La deuxième épouse, fille d'un aubergiste italien, elle aussi peu fidèle et dénuée de loyauté. La troisième épouse, belle et vertueuse, elle change radicalement, devient alcoolique et finit par se suicider. Elle laisse trois enfants. La quatrième épouse, en fait la deuxième que Jack a épousé de nouveau, femme plus âgée qui assure à Jack la vie confortable d'un foyer agréable où les enfants sont excellemment élevés. Elle meurt d'une chute malencontreuse. L'intrigue Au terme d'une vie mouvementée marquée par l'activisme politique, les échecs en affaires et la menace permanente de la faillite personnelle et de la prison, c'est sexagénaire que Daniel Defoe livre, en l'espace de six années, les sept romans qui font de lui le premier des romanciers modernes. Le premier d'entre eux, Robinson Crusoë (1719), a écrasé ses successeurs, mais publié en 1722, la même année que Le journal de l'année de la peste et Moll Flanders, ce Colonel Jack illustre à nouveau les talents de l'auteur..

Colonel Jack prend la forme de mémoires, celle d'un fils du péché, que ses géniteurs abandonnent à une nourrice de campagne. Quand celle-ci décède, le petit Anglais qui n'a même pas de nom , se retrouve à la rue. Il survit et grandit en sauvageon, illettré, sans famille et sans morale. Pickpocket puis voleur de grand chemin, il devient soldat avant d'être vendu comme serf en Virginie (car, sous statut provisoire d'esclave, on vendait aussi des Européens). Là sera sa chance car, remarqué par un planteur, il deviendra un homme riche. Dans la deuxième moitié du livre, revenu en Europe, il achètera un régiment selon l'usage de l'époque, pour enfin mériter son nom de colonel. Il lui arrivera bien d'autres aventures, notamment avec les femmes, ainsi que des brusques revers de fortune dans le commerce international.

Le livre a tous les attraits des romans d'aventure (et c'en est un, avec pirates, captivités, duels) alliés à la maîtrise d'un grand artiste. Le tempo est incroyablement allègre, les rebondissements restent savamment négociés, les personnages campés avec un pittoresque consommé, avec d'étonnantes alternances de tempêtes et de moments de désœuvrement pour le héros, de moments dramatiques ou franchement comiques pour le lecteur. Le message est subtilement introduit, à la fois très chrétien et déjà annonciateur des Lumières. Le pardon est la vertu suprême que promeut Defoe, car, dans son ascension, le héros mal né a commis de nombreux méfaits, mais s'est racheté, notamment en traitant bien ses esclaves et ses femmes ; la responsabilité de ses malheurs est bien celle d'une société qui a rejeté l'enfant de l'adultère (comme Tom Jones) dans l'ignominie de la pauvreté et de l'ignorance et se montre dans toutes ses institutions, la justice, l'armée, le commerce, rigoureuse avec le faible et indulgente avec le fort. Qu'il est donc difficile, pour l'homme ordinaire du , de faire son chemin dans la vie et, tout simplement et comme le colonel Jack aspire à le faire à la fin de sa vie, de cultiver paisiblement son jardin. Résumé Colonel Jack est divisé en chapitres mais trouve son équilibre naturel en trois parties d'intérêt inégal. Les deux premières sont haletantes tant s'y bousculent les événements et les aventures ; la troisième, tout en restant intéressante d'un point de vie documentaire et historique, se fait plutôt édificatrice tandis qu'à quelques exceptions près, se languit l'intrigue jusqu'à ce que le roman se termine benoîtement et sans éclats. L'enfance heureuse, chez la nourrice et à la rue thumb|La Nourrice, par Josse-François-Joseph Leriche d'après Louis Boizot. La première partie, sans doute la plus savoureuse du roman, commence par la naissance de Colonel Jack, fils illégitime de quelque gentleman qui l'éloigne pour ne pas ternir l'honneur de la famille. Le bébé est confié à une nourrice qui a déjà un enfant nommé Jack ; lorsqu'en arrive un troisième, la pauvre femme attribue à chacun un surnom pour s'y reconnaître, et c'est ainsi que s'élèvent ensemble Major, Colonel et Captain Jack.

À la mort de la bonne nourrice, qui a fait de son mieux avec ses pauvres ressources pour s'occuper de ses pensionnaires, les voici jetés à la rue, condamnés à la mendicité pour survivre et dormant dans la suie rejetée par un verrier, vie qui les satisfait d'ailleurs pleinement. Les Jack affirment leur caractère : le Major s'avère confiant, joyeux mais facilement influençable, le Capitaine devient de plus en plus dur et brutal, tandis que le Colonel fait montre d'intelligence et de générosité, mais aussi d'une grande naïveté.

La délinquance La délinquance les entraîne bientôt sur le mauvais chemin où chacun choisit sa voie ; le Major et le Colonel se tournent vers divers pickpockets dont ils se font les apprentis, tandis que le Capitaine rejoint un gang de ravisseurs. Pour le héros, il n'y a là, à ce stade, que matière à gagner sa vie à la sueur de son front, ce qu'il fait avec beaucoup d'application. Le Major disparaît plus ou moins de la scène, et après vingt-six années, le Colonel change de branche et s'agrège à un groupe de bandits de grand chemin, mais révulsé par le dépouillement d'une vieille dame, à laquelle il va rendre son argent avec intérêt, il décide de rompre avec sa vie de délinquant et de s'engager dans l'armée.

C'est alors que le Capitaine réapparaît car il est recherché par la police, et les deux frères prennent la fuite vers l'Écosse, encore que le Colonel ressente quelque amertume à constater que son frère est incapable de retenir ses pulsions criminelles. Cernés en Écosse, les deux fuyards prennent un bateau qu'ils croient être à destination de Londres, mais qui s'avère voguer vers la Virginie où ils sont immédiatement placés comme , c'est-à-dire avec le statut d'esclaves blancs à titre temporaireJohn Donoghue, « », History Compass, Manhattan, John Wiley & Sons Ltd, volume 11, , 2013, ...

Le moment est venu pour le Capitaine de quitter l'histoire et de n'y plus jamais revenir. Aussi, Defoe l'expulse-t-il de l'espace diégétique de son roman.

L'Amérique vignette|upright=1.4|gauche|Esclaves travaillant le tabac en Virginie, 1670. En cette deuxième partie, l'intérêt se porte vers la description des esclaves blancs, du sort des criminels et des prostituées placés avec une petite terre à cultiver, de la réussite de quelques anciens forçats. De plus, le Colonel se mue en observateur et en juge : alors que les esclaves blancs, destinés à partir un jour, peuvent être raisonnablement persuadés d'obéir, les noirs, asservis à vie, ne connaissent que le fouet. Jack fait une découverte révolutionnaire : s'il traite les noirs comme des êtres humains normaux, ils réagiront de même, avec respect et sans se livrer, ainsi qu'en va la légende, à des facéties ou des moqueries derrière son dos.

Mais l'histoire bascule, car le Colonel est libéré et devient vite un riche propriétaire terrien qui prospère dans le commerce, se voue aussi à la religion, puis, contre toute attente, décide de retourner en Angleterre d'où il est obligé de fuir pour avoir attaqué l'amant de sa femme peu après l'avoir épousée. En France, il s'engage dans les armées du roi et guerroie contre ses compatriotes. Après quelques campagnes, Colonel jack se marie plusieurs fois et s'en revient dans sa plantation où, grâce à des démêlés d'affaire houleux avec des Espagnols, il triple sa fortune. Enfin, soucieux de mener une vie d'homme de bien, Jack sollicite le pardon de la couronne britannique, puis s'installe dans son pays et y écrit l'histoire de sa vie de violence dans l'espoir d'édifier ses lecteurs, de les persuader de la bonté de Dieu à laquelle il doit son salut, et ainsi de les inciter à devenir de bons chrétiens.

Ainsi se termine le roman qui s'éteint doucement sans soubresauts, Jack exprimant l'intention de se rendre à Cádiz, puis à Londres où le rejoindra sa dernière épouse.

Analyse Deux romans à succès en la même année 1722, Moll Flanders, puis Colonel Jack font qu'ils restent groupés dans l'esprit de beaucoup de lecteurs. Cette association se manifeste très tôtThe Flying Post, mars 1729. :

Et deux années plus tôt, un roman anonyme (1727 contient la remarque que Anonyme (vraisemblablement Peter Longueville), The Hermit, or the Unparalleled Sufferings and Surprizing Adventures of Mr. Philip Quarll, an Englishman, Winchester, T. Warner and B. Creake, 1727...

Aujourd'hui, Colonel Jack ne jouit plus de la même estime que Moll Flanders, peut-être en raison de la manière dont il a été conçu et réalisé. Incohérences factuelles