vignette|Symbole de l'anti-psychiatrie On désigne par le terme antipsychiatrie l'ensemble des courants qui considèrent que la psychiatrie n'est pas une spécialité de la médecine au même titre que les autres et que sa pratique est nuisible autant pour les personnes souffrant de troubles psychiques que pour la société en général.

Historiquement, l'antipsychiatrie s'est montrée très active dans la dénonciation des conditions de vie et de privation de liberté dans les asiles d'aliénés, des diagnostics psychiatriques et, plus récemment, contre certains traitements — notamment électroconvulsivothérapieJ. Hochmann, Les antipsychiatries une histoire, Paris: Odile Jacob, 2015 — pratiqués dans les hôpitaux psychiatriques.

Certaines critiques sont très générales et considèrent tout traitement psychiatrique comme intrinsèquement illégitime et iatrogène. C'est notamment le cas de certains anciens patients devenus antipsychiatriques qui se désignent comme étant des survivants de la méthode psychiatrique plutôt que des patients.

D’autres critiques antipsychiatriques sont, elles, de portée plus restreinte et se focalisent sur certaines modalités de traitement (refus des hospitalisations sous contrainte, par exemple), tout en acceptant que certains traitements psychiatriques (notamment médicamenteux) puissent apporter une diminution de la souffrance et des symptômes des maladies psychiatriques. Certains dénoncent également le fait que la psychiatrie n'aurait pas de réelle base scientifique, et proposent que les neurosciences soient en revanche prises en compte dans les traitements psychiatriques.

Asile d'aliénés Historique et conditions de vie En Europe, les asiles d'aliénés en tant que tels sont créés pour la plupart au courant du . La psychiatrie en est à ses balbutiements. Ses précurseurs émettent l'hypothèse que les personnes jusque lors appelées insensées, sont en fait aliénées : la maladie mentale transforme leur fonctionnement émotionnel et cognitif - les aliénant à elles-mêmes ; le but qu'ils se donnent est de découvrir des moyens pour que la part non malade en eux (qu'ils appellent leur raison) puisse se renforcer afin de retrouver un fonctionnement mental normal. Au langage de la faute et du pêché d'hommes et de femmes qui choisiraient de se livrer à leurs passions, les aliénistes considèrent que les aliénés sont des malades qui ont droit à des soins et au respect de leur personne. Les aliénistes comme Pinel et Esquirol cherchent ainsi à améliorer le sort des malades mentaux, à faire sortir les insensés de leur chaînes et à leur enjoindre de rejoindre le monde des êtres doués de raison.

thumb|Narrenturm à Vienne. Un des premiers asiles bâti spécifiquement pour les malades mentaux. Construit en 1784.

Malheureusement, si des hôpitaux réservés aux malades mentaux sont créés (les asiles d'aliénés), ces institutions sont essentiellement des lieux de gardiennage, où les malades délirants continuent souvent à être enchaînés ou contraints dans leurs mouvements par des camisoles de force. Les pouvoirs publics ont tendance à octroyer très peu de moyens financiers aux asiles d'aliénés. Le nombre de personnel affecté à ces asiles est généralement très restreint, il est le plus souvent non qualifié. Dans ce contexte, les maltraitances envers les malades sont relativement courantes. Les conditions d'hygiène, la qualité de la nourriture sont souvent déplorables. Les patients les plus aisés, eux, peuvent soit bénéficier d'une chambre individuelle à l'asile d'aliéné soit faire des séjours dans des maisons de repos privées, mais la majorité des patients est entassée dans de vastes dortoirs et des salles communes qui évoquent l'univers carcéral. Riches ou pauvres, les patients font de très longs séjours dans ces établissements (parfois des dizaines d'années). Se faire interner à l'asile, c'est le plus souvent devoir faire face à des conditions de vie extrêmement difficiles, marquées par la promiscuité, l'enfermement, la séparation d'avec ses proches, la faible probabilité de voir sa symptomatologie diminuer dans un avenir proche. Malgré leur vocation thérapeutique initiale, les asiles d'aliénés sont souvent un haut-lieu de souffrance mentale et physique. Les traitements proposés sont, au mieux, très peu efficaces, au pire, totalement inefficaces et aux conséquences irrémédiables, voire potentiellement mortelles.

Développement d'une littérature contre les asiles d'aliénés

Eugénisme, assassinats et famine En Allemagne, le régime nazi adhère pleinement à la théorie de la dégénérescence et stérilise de force près de entre 1933 et 1945 dans le but eugénique d'amélioration de la race aryenne. Les personnes victimes de ces stérilisations sont notamment des personnes atteintes de handicap mental, de schizophrénie, de troubles bipolaires ainsi que d'alcoolisme chronique. De à , des enfants handicapés ainsi que des handicapés physiques et mentaux sont exterminés (en ce qui concerne les adultes, en grande partie dans le cadre du programme Aktion T4). On estime le nombre de victimes entre et . Si certains psychiatres tentent de résister à cette entreprise criminelle, d'autres y collaborent activement.. Certains responsables de l'Aktion T4 sont jugés lors du procès des médecins qui se tient à Nuremberg du au ; à l'issue de celui-ci Viktor Brack et Karl Brandt sont condamnés à mort et exécutés par pendaison.

Mouvement désaliéniste

Principales critiques vis-à-vis de la psychiatrie Durant la décennie 1960-1970, plusieurs psychiatres remettent en cause la prémisse de la psychiatrie classique, qu'ils caractérisent comme répressive. Parmi eux, David Cooper, Thomas Szasz, Giorgio Antonucci, Ronald Laing, Franco Basaglia, Maud Mannoni, Theodore Lidz et Silvano Arieti. Y participent aussi les contributions du philosophe Michel Foucault et du sociologue Erving Goffman. En 1961 dans son livre Le Mythe de la maladie mentale (, 1961), Szasz affirme que la maladie mentale n'existe pas. En 1967, Cooper invente le mot « antipsychiatrie » puis, en 1971, écrit son livre La psychiatrie et l'antipsychiatrie (, 1971)Mervat Nasser (1995). "The rise and fall of anti-psychiatry" (PDF). Psychiatric Bulletin..

Caractère insuffisamment scientifique du savoir psychiatrique Au , les aliénistes cherchent à asseoir la légitimité de leur savoir sur l'étude organique du cerveau. Ils veulent doter la psychiatrie d'un savoir anatomoclinique et espèrent découvrir des lésions anatomiques précises, causes de symptômes réguliers, à l'évolution habituelle et prévisible. Si ces recherches permettent de mettre à jour le rôle de la syphilis dans la « paralysie générale », ancien nom de la neurosyphilis, en 1913, les effets de tumeurs, de traumatismes crâniens sur le fonctionnement du cerveau, les maladies mentales n'ont jamais pu être reliées à des lésions anatomiques cérébrales.

Aujourd'hui encore, il n'existe aucun biomarqueur permettant d'établir un diagnostic psychiatrique. Les diagnostics reposent uniquement sur l'examen clinique des patients. Les psychiatres ne peuvent que se baser sur des symptômes observables pour établir leur diagnostic. Les analyses médicales effectuées ont pour but de s'assurer que les symptômes du patient ne sont pas dus à une cause organique ( hallucinations suite à prise de cannabis, extrême fatigue due à une hyperthyroïdie). Ces analyses sont donc utiles à l'établissement d'un diagnostic différentiel, mais pas à l'établissement d'un diagnostic de maladie mentale en tant que telle. Le diagnostic différentiel peut aussi être mal réalisé (symptômes / facteurs confondants, maladie rare et / ou avancement de la recherche en médecine méconnu des médecins le réalisant).

Le diagnostic psychiatrique s'établit sur l'observation du patient : quelle est son humeur ? est-ce qu'il parle de manière compréhensible ou est-ce qu'il est très difficile à suivre parce qu'il change sans arrêt de sujet (fuite des pensées) ou emploie des termes inventés par lui-même (glossolalie) ? sa pensée est-elle claire ou est-elle désorganisée ? fait-il état d'hallucinations visuelles ou auditives ? arrive-t-il à dormir ou souffre-t-il de troubles de sommeil ? C'est ainsi tout un ensemble d'observations qui permettent d'établir un diagnostic et si un patient choisit de taire certains de ces problèmes ou de les minimiser, cela peut avoir une incidence sur le diagnostic (à court terme du moins). En raison de l'absence de biomarqueur, le diagnostic psychiatrique s'établit en partie comme le résultat d'un dialogue entre médecin et patient.

Cette caractéristique place la psychiatrie dans une situation différente d'autres disciplines médicales et a donné lieu à de très vives attaques. Du fait de la distribution inégale du pouvoir dans la relation médecin-patient, le processus aboutissant à l'établissement d'un diagnostic psychiatrique a été jugé par le mouvement antipsychiatrique comme étant beaucoup trop subjectif et par là-même potentiellement arbitraireHenry A. Nasrallah (December 2011). "The antipsychiatry movement: Who and why" (PDF). Current Psychiatry..

À partir des années 1980, ces critiques ont amené la psychiatrie à s'efforcer d'améliorer la fiabilité de ses diagnostics — notamment la fiabilité inter-juges — à travers des grilles d'entretien diagnostic standardisées et le recours à un manuel commun entre les chercheurs (le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), manuel qui n'est lui-même pas exempt de critiques.

Psychiatrie scientifique Une autre critique sur la psychiatrie est qu'elle ne serait pas, ou pas assez scientifique, notamment parce qu'elle ne se base sur aucune haute technologie et (en dehors des traitements médicamenteux) sur aucun fonctionnement scientifique (pour les diagnostics notamment).

Cependant, certaines hypothèses existent, telles l'hypothèse de la dopamine dans la schizophrénie, le rôle de la sérotonine dans la dépression, le diagnostic du trouble bipolaire par IRM ou le diagnostic de l'anorexie mentale par IRM. Cet argument antipsychiatrie est donc réfuté par ces découvertes, qui sont pour la plupart récentes.

La psychiatrie en tant qu'outil de répression politique Une des idées les plus radicales proposées par l'antipsychiatrie est que la maladie mentale est le fruit d'une oppression politique.

Pour le psychiatre Franco Basaglia notamment, c'est la société qui fabrique les fous : la folie n'existe pas, elle n'est que le symptôme d'une société capitaliste malade. Dans un monde politiquement réformé, la maladie mentale cesserait d'exister. Dès lors, l'institution psychiatrique est un outil de répression politique chargé de réprimer et d'isoler des personnes issues des classes les plus exploitées de la société capitaliste. Pour Basaglia, les symptômes observés chez les patients - salades de mots, mouvements stéréotypés, regards vacants - sont la conséquence directe des relations de pouvoir existant à l'intérieur de l'institution psychiatrique. Les hôpitaux psychiatriques doivent donc disparaître afin que les malades retrouvent tous leurs droits de citoyens dans une société qui pourrait les accueillir et prendre en compte leurs potentialités créatrices. Les soignants se doivent d'accomplir un travail de militantisme politique avec les ex-patients pour les aider à réacquérir la liberté dont ils ont été injustement spoliés. Car tant qu'existera la possibilité d'hospitaliser quelqu'un en psychiatrie, les professionnels de la santé continueront de s'octroyer un rôle de responsables tandis que les patients se sauront soumis à la volonté des médecins.

En Union soviétique, les dissidents ont souvent été soumis à des hospitalisations psychiatriques en l'absence de toute maladie mentale avérée. Ils étaient généralement affublés du diagnostic de schizophrénie torpide, un diagnostic créé en collaboration avec le KGB.

Études scientifiques sur la psychiatrie