thumb|upright=1.5|« Boccace écrivant le De casibus ; un messager remettant l'œuvre à Mainardo del Cavalcanti ». Boccace de Munich, fol. 10 Le Maître du Boccace de Munich est un maître anonyme et l'un des deux fils de Jean Fouquet, Louis ou François, actif de 1460-1465 à 1475-1480 environ, et qui est un enlumineur travaillant dans l'atelier de son père.. Le nom de convention est proposé en 2003 par François Avril à l'occasion de l'exposition Jean Fouquet.. L'identification avec l'un de ses fils est avancée dans un texte de l'exposition virtuelle dont voici les passages essentiels :

À partir des années 1460, Jean Fouquet est solidement épaulé, dans son activité d'enlumineur, par un remarquable collaborateur (...) [qui] s'affirme pour la première fois dans les petites illustrations du Boccace de Munich. Il s'agit vraisemblablement d'un des fils de Fouquet, Louis ou François (...). Cet enlumineur exécute, sous la tutelle artistique de Fouquet, quelques très importants manuscrits, dont les célèbres Antiquités judaïques. (...) Proposée ici pour la première fois, la définition de cette nouvelle personnalité artistique oblige désormais à réviser l'étendue de l'activité de Fouquet comme enlumineur (...). Le Maître du Boccace de Munich est sans doute l'un des relais les plus actifs dans la diffusion de l'art et des formules de Fouquet, bien au-delà des années 1500. Il pourrait notamment avoir fait le lien entre l'art de son père et Jean Bourdichon, d'une bonne génération plus jeune. Éléments biographiques et stylistiques

L'identité du « Maître du Boccace de Munich » L'activité de Jean Fouquet est soutenue par des aides qui ne constituent peut-être pas un « atelier » bien établi, mais comporte des peintres de haut niveau, bien formés et entraînés, familiers du style et de l'art de Jean Fouquet.. Un collaborateur particulier se distingue, et le premier travail où cette coopération se manifeste et est d'envergure est un manuscrit de l'ouvrage Des cas des nobles hommes et femmes de Boccace, conservé à la Bayerische Staatsbibliothek de Munich et appelé « le Boccace de Munich ». François Avril avance la possibilité que cet artiste, qu'il nomme le Maître du Boccace de Munich, soit l'une des deux fils de Jean Fouquet. On sait que Fouquet a deux fils par une citation souvent reprise de Jean Brèche, jurisconsulte tourangeau, qui écrit vers 1553Commentaire sur le titre « De verborum et rerum significationes » des Pandectes, imprimé en 1586.. : « Notre ville de Tours peut se prévaloir de ses artistes, qui sont nombreux et qui excellent dans les genres les plus divers. Parmi les sculpteurs se distingue Michel Colombe, un homme de chez nous, qui resta célibataire toute sa vie : il n'en est pas de meilleur. Parmi les peintres, il y a Jean Fouquet et ses fils, Louis et François. De leur temps également fleurissait Jean Poyet, qui l’emportait encore sur les Fouquet par sa science de la perspective et de la peinture. »

Le collaborateur de Jean Fouquet est un artiste intimement au courant de l’art de Jean Fouquet et dont la carrière, qu'on peut suivre de manière continue depuis les années 1460-1465 jusqu'à 1475-1480 environ. Cet auteur, imprégné du style de Fouquet, affirme une personnalité originale, un style et une facture picturale personnelle. Pour François Avril « l'exécution picturale est plus lourde, moins raffinée, presque négligée parfois, le dessin simplifié, épais et anguleux, n'a pas la ductilité des formes fouquettiennes; le modelé diffère nettement du modèle de Fouquet, fait rarement appel au camaïeu d'or (...) Pour les personnages, souvent lourds et costauds, la soldatesque notamment, ils n'ont pas l'allure dégagée ni la vivacité de ceux des Heures d'Étienne Chevalier. Le peintre aime les points de vue plongeants et des dénivellations vertigineuses (...) ».. L'harmonie colorée du Boccace de Munich comme des Antiquités judaïques n'a pas l'éclat des Heures d'Étienne Chevalier.. L'ambiance est plus tamisée, les formes se dissolvent au fur et à mesure que l’on progresse vers le fond, les personnages se décolorent jusqu'à l'évanescence. La plupart des personnages d'arrière-plan ont un aspect de grisaille. Le peintre du Boccace de Munich affectionne les scènes de bataille au bord de fleuves s'enfonçant en zigzag dans le lointain.

Le Maître du Boccace de Munich disparait probablement vers la même époque que Jean Fouquet lui-même, autour de 1480, voir plus tôt..

L'hypothèse du « Maître du Boccace de Munich »

Cet ensemble de particularités permet de définir la personnalité de l'artiste que François Avril nomme le « Maître du Boccace de Munich ». Ce style n'est pas propre au manuscrit du Boccace de Munich, et on le retrouve dans une série d'autres manuscrits exécutés sur une assez longue durée et apparentés du point de vue de la facture picturale, du graphisme et du chromatisme, et notamment les Antiquités judaïques.

Dans son article, François Avril prend toutes les précautions oratoires, les conditionnelles et les circonlocutions prudentes, pour présenter ce qu'il appelle une hypothèse, mais il argumente longuement et avec vigueur en sa faveur.

Marc Gil, lors de la recension du catalogue de l’exposition Fouquet., parle de l'attribution des manuscrits au Maître du Boccace de Munich en ces termes : « François Avril, bousculant toutes les certitudes sur le corpus du peintre jusqu'ici admis, avance une nouvelle hypothèse, sensationnelle, sur l'atelier ». Et il parle de l'« hypothèse hardie » d'attribuer au Maître du Boccace de Munich les Antiquités judaïques, alors que c'est le seul manuscrit explicitement attribué à Fouquet, par une note de François Robertet, secrétaire du duc de Bourbon. Ce livre était considéré, jusqu'à présent, comme la clé de voûte de l'œuvre de Fouquet.

D'ailleurs, François Avril lui-même convient de la hardiesse de son hypothèse, dans un entretien d'avant l'exposition rapporté par Ughetto.. Il relate qu'une fois engagé dans l’étude minutieuse des miniatures en vue de la rédaction du catalogue, qui se veut assez exhaustif, il va aboutir à des conclusions qu’il n’avait ni recherchées ni prévues, « à deux mois de la remise du catalogue ». C’est « à force de réfléchir, de comparer » que la découverte s’est imposée à lui, et l’a déstabilisé : « Mais c’est vrai que c’est choquant. Des collègues italiens étaient un peu décontenancés. Moi-même, je l’ai été. »

Formation thumb|« Charité de saint Martin », Heures d'Étienne Chevalier (détail).

À partir du style de ses œuvres, on peut émettre des hypothèses sur la formation du Maître du Boccace de Munich. Il est en effet improbable qu'il ait été formé exclusivement par son père. François Avril relève., dans des scènes du Boccace de Munich, des éléments qui parlent en faveur d'un passage par l’atelier du Maître de Coëtivy, le probable Colin d'Amiens. Ainsi, dans les scènes de dédicace du Boccace de Munich et du Boëce de Dreux Budé du Maître de Coëtivy, on retrouve les mêmes vêtements aux plis cassés, les mêmes attitudes du traducteur agenouillé. Le Maître de Coëtivy en a peint plusieurs variantes semblables. D'autres indices de parenté créatrice sont des compositions d'une certaine verdeur, des inscriptions lapidaires, des gesticulations théâtrales.

Le séjour - ou le placement - auprès du Maître de Coëtivy peut avoir eu lieu autour de 1455-1460. Le père, Jean Fouquet, a alors entre quarante et quarante-cinq ans, et son fils pourrait être né entre 1440 et 1445 ce qui en fait, en 1455-1460, un adolescent apte à entrer en apprentissage. Il n'est pas impossible qu'il ait complété sa formation par un séjour en Italie. C'est lui, aidé sans doute par son autre frère, qui aurait tenu un rôle prépondérant à la firme Fouquet à partir de 1460. Au cours des années 1470, Jean Bourdichon apparaît à leur côté, notamment dans le deuxième volume des Antiquités judaïques, le Tite-Live de Versailles et le Tite-Live de Rochechouart.

Le Boccace de Munich

x180px x180px« Pèlerins assoiffés »Boccace de Munich, folio 81.« Crucifixion »Heures d'Étienne Chevalier. Plusieurs arguments plaident pour une participation de Jean Fouquet dans le Boccace de Munich : la conception de l’espace, les compositions ordonnées, le traitement de la figure humaine et des chevaux, les raccourcis fronteaux, une connaissance de la culture italienne, des costumes et des monuments romains. De plus, on repère des apparitions sporadiques de motifs ou de figures empruntés aux Heures de Chrétienne Chevalier, comme les pèlerins assoiffés au folio 81 du Boccace qui démarquent le groupe de soldats jouant aux dés la tunique du Christ dans la Crucifixion des Heures, ou également la figure de l'empereur à cheval au folio 310v du Boccace qui reprend la figure du Martyre de saint Jacques le Majeur des Heures. Le mouvement incurvé de la rue et le déclin arrondi vers le caniveau central, dans le folio 332, remontent également à la miniature de la Charité de saint Martin des Heures..

Des analogies ont pu être trouvées entre le Boccace de Munich et les Grandes Chroniques de France, sur la mise en scène notamment. Par exemple, dans le folio 183 des Grandes Chroniques et le folio 330v du Boccace de Munich, on trouve une construction voisine, avec la même muraille de ville, vue en fort raccourci, qui partage l'image en deux. En revanche, les deux images sont très différents du point de vue de la gamme chromatique et de la facture picturale; le sentiment de lumière et le coloris sont très différents.. x180px x180px« Sacre de Louis VI le Gros »Grandes Chroniques, fol. 183.« Guillaume III, roi de Sicile »Boccace de Munich, fol. 330v.

Les illustrations du manuscrit du Boccace de Munich empruntent de nombreux éléments aux œuvres de Jean Fouquet, et notamment aux Heures d'Étienne Chevalier. Mais il ne s'agit que de citations et d'emprunts, et depuis longtemps, dit François Avril., on ne peut considérer ce manuscrit comme entièrement de la main de Fouquet. Il cite Paul Durrieu., puis d'autres historiens d'art qui considèrent que l'ensemble, s'il n'est pas toujours de la main de Fouquet, est trop homogène pour ne pas avoir été exécuté sous sa direction. François Avril considère que tout l'ouvrage, à l’exception du frontispice, est d'un unique auteur qu'il nomme le « Maître du Boccace de Munich ».

Les Antiquités judaïques Les Antiquités judaïques Prise de Jéricho, fol. 89.David et l'Amalécite.Prise de Jérusalem.Clémence de Cyrus, fol 230v. François Avril. estime que, si on prend comme point de référence les Heures d'Étienne Chevalier, aucune des miniatures « fouquettiennes » des Antiquités judaïquesAntiquités judaiques, BnF Fr. 247. ne permet de reconnaître la main de Jean Fouquet, en revanche, elle présentent des similitudes troublantes avec celles du Boccace de MunichDes cas des nobles hommes et femmes, Bayerische Staatsbibliothek, Munich, Cod. Gall.6.. Il y a véritablement continuité d'esprit et de sensibilité ente le Boccace de Munich et les peintures fouquettiennes des Antiquités judaïques.. Paul Durrieu., cité par François Avril, note de même : « plus on scrute de près les deux œuvres [Boccace et Antiquités], plus on voit s'affirmer une série d'analogies(...). Des figures de guerriers sont tellement semblables que, si on les isolait, on ne saurait dire auquel des deux manuscrits elles appartiennent. » François Avril estime que la touche est plus épaisse, plus « laineuse », moins précise que dans les Heures d'Étienne Chevalier.

L'ouvrage est composé de deux volumes, les Antiquités judaïques (BnF Fr. 247) et De la guerre des juifs (BnF, NAF. 21013). Le deuxième volume, De la guerre des juifs, plus tardif, est une collaboration avec Jean Bourdichon qui a alors rejoint l'atelier.