vignette|Les Bogatyrs, tableau de Viktor Vasnetsov (1898). De gauche à droite : Dobrynia Nikititch, Ilya Mouromets et Aliocha Popovitch.
La byline (en ) est un chant épique de nature orale qui narre les aventures et hauts faits d'un héros donné. Ce chant a été relevé par des collecteurs auprès de bardes paysans entre le et la première moitié du dans des régions périphériques de Russie, essentiellement la Russie du Nord et, moins fréquemment l'Oural. Il est psalmodié sur des airs simples et répétitifs. Il traite d'évènements censés avoir existé, ce qui est parfois vrai. Il peut intégrer des thèmes mythologiques ou issus de contes ou légendes. Il se différencie de l'épopée en ce qu'il ne se rapporte pas à un seul héros à qui est attribué l'ensemble des évènements (comme dans l'Odyssée), mais à des héros divers. En effet, les bylines ont été composées à des périodes différentes par des auteurs différents (mais avant le ) et chacune traite d'un sujet se rapportant à un héros donné.
Certains de ces héros (appelés bogatyrs, mot d'origine turque), sont célèbres, incarnant la force, le courage, l'abnégation, le sens patriotique du peuple russe (tel Ilya Mouromets), d'autres le sont moins. Les types féminins sont variés, allant de la mère-veuve respectée ou de la (plus ou moins) fidèle épouse à la forte guerrière ou à la sorcière. Les histoires contées sont traitées sur le mode noble et tragique ou au contraire plaisant et comique (voir les skomorochiny ou bylines plaisantes)Gruel-Apert L., La Tradition orale russe, P.U.F., 1995, 8; Gruel-Apert L., Le Monde mythologique russe, Imago 2014, IX .
Composition L'unité des bylines vient de leur composition : c'est un genre psalmodié par un barde qui s'accompagne (plutôt s'accompagnait) d'une sorte de cithare (appelée gousli). Le texte de la byline (plus exactement le fragment sonore qui a été relevé) a une syntaxe très simple (propositions indépendantes de longueur à peu près identique reliées par : "et", "mais", "ou", etc.). La scansion donne un vers tonique à trois accents dont le principal porte sur l'antépénultième. Les passages répétitifs, les formules toutes faites, sont nombreux et typiques, le recours à un passé médiéval donné (le règne de Vladimir dans la principauté de Kiev) est fréquent. Les débuts commencent la plupart du temps par un festin chez Vladimir où chacun se vante, ce qui entraîne un combat avec un adversaire (un monstre, les Tatares...) ; suit une fin qui suppose souvent un retour chez le même Vladimir. Le sujet de la byline culmine donc sur un combat ou une compétition avec un adversaire qu'il faut abattre, un concurrent à soumettre, une femme et, dans ce cas, l'issue est incertaine.
Le terme de byline a été introduit par Ivan Sakharov en 1839 dans son recueil Chants du peuple russe (), à partir de l'expression po bylinam qui figure dans Le Dit de la campagne d'Igor avec le sens de « selon les faits ». Ce terme a été retenu par les spécialistes de folklore. Les interprètes de bylines les appellent, eux, stariny ou starinki, c'est-à-dire chansons de l'ancien temps Felix J. Oinas, Russian Byliny, in Heroic Epic and Saga: an Introduction to the World's Great Folk Epics (Bloomington: Indiana University Press, 1978), 236.).
Origine
En ce qui concerne une œuvre essentiellement orale pour laquelle il n'existe pas de donnée ancienne fiable, on ne peut émettre que des hypothèses. Plusieurs origines ont été proposées : les bylines auraient été composées dans le milieu de la noblesse guerrière médiévale, dans celui des pèlerins errants, celui des jongleurs ambulantsMiller V. F., Investigations dans le domaine du chant épique populaire russe Moscou 1892 (Экскурсы в область русского народного эпоса)... Si aucune de ces pistes n'est à exclure, les chercheurs actuels, à la suite de l'œuvre de LordLord A.B., The Singer of tales, Londres 1960, 2000 (traduction russe 1994, 2008)., traduite en russe dès 1994, se tournent aujourd'hui plutôt vers les données des collectes et privilégient le rôle de l'interprète, lequel est de premier plan : le chanteur de bylines (the singer of tales, скаӡитель) est en effet interprète créateur (ou re-créateur) : les principaux, et même seuls interprètes, et donc créateurs des bylines, sont les bardes paysans, souvent analphabètes (voir PoutilovPoutilov B. N., Épopée héroïque et réalité, Leningrad Naouka 1988 (Путилов Б. Н., Героический эпос и действительность), SelivanovSelivanov F. M., Le Chant épique russe, Moscou 1988 (Селиванов Ф. М., Русскиҋ эпос)).
Les recueils, les collecteurs
Le premier recueil de chants épiques dont l'authenticité a été reconnue est celui d'un certain Kircha Danilov, publié en 1804, sur des chants provenant de l'OuralLes Vieux Poèmes Russes, réunis par Kircha Danilov, Moscou 1804 (textes cités d'après l'édition de Moscou de 1977, sous la direction de B. N. Poutilov) (Древние Российские Стихотворения, Собранные Киршей Даниловым). L'histoire n'a retenu de lui que son nom. C'est en 1861 que se manifeste le premier collecteur connu : il s'agit de Pavel Rybnikov qui voyage dans l'Outre Onéga à la recherche de bardes chantant des bylines. Il en tire un recueil qui fait grand bruit auprès des amateurs de folkloreLes Chansons, recueillies par P. N. Rybnikov, Moscou 1861-1862 (rééd. Moscou 1909-1910, 1-3)(Песни, собранные П. Н. Рыбниковым) et il est bientôt suivi par d'autres collecteurs: HilferdingLes Chants Épiques de l'Onéga, recueillis par A. F. Hilferding pendant l'été 1871, Saint-Pétersbourg 1973 (Онежские Былины, записанные А.Ф. Гильфердингом) (1871-72), puis Markov, Grigoriev, OntchoukovN. E. Ontchoukov, Les Chants Épiques de la Pétchora Saint Pétersbourg 1904 (Ончуков, Печорские Былины)..., la dernière collectrice en date est Astakhova dans les années 1950-1960Les Chants Épiques de la Pétchora et de la Rive d'Hiver, recueillis par A. Astakhova Moscou 1961 (А. Астахова, Былины Печоры и Зимнего Берега) On possède à l'heure actuelle environ 2 à 3000 textes de bylines sur 80 sujets différentsLes Bylines en 25 tomes, édition en cours, réalisée conjointement par les Instituts de littérature de l'Académie des Sciences de Saint Pétersbourg, de Moscou et de Petrozavodsk, qui réunit l'ensemble des textes de bylines avec airs, variantes, commentaires, etc. 19 tomes sont parus depuis 2001. Tous les collecteurs décrivent le milieu environnemental reculé de la Russie du Nord, les mœurs très traditionnelles des paysans rencontrés, enfin les bardes eux-mêmes, qui, pour analphabètes qu'ils aient souvent été, sont apparus comme des maîtres de la diction scandée. Les collecteurs fournissent, avec le plus grand soin, le relevé de leurs performances. Souvent ils sont aussi parvenus à les faire inviter dans les capitales où ces paysans ont produit une forte impression.
Les bardes Parmi les plus célèbres, on signale la dynastie des Riabinine, habitant la rive est du lac Onega : ils sont quatre, de père en fils. Le plus célèbre est le plus ancien, Trofime : il a été relevé en 1861 et en 1872, d'abord par Rybnikov, puis par Hilferding. Orphelin et analphabète, ayant servi de pastoureau au village, il devient avec le temps chef de famille. Il est paysan et pêcheur. Sa mémoire, sa diction et son art de dire font de lui un rapsode connu de toute la région. Il est invité dans les capitales ; quant à son fils, Ivan, il est reçu, lui, au Palais d'Hiver... Parmi les femmes, on peut citer Maria Krivopolenova, d'une famille de paysans pêcheurs des environs d'Arkhangelsk : réduite à la mendicité, elle est remarquée au début du par la collectrice Ozarovskaïa qui relève ses chants et la fait aussi inviter. Les folkloristes s'attardent sur la façon dont ces maîtres de la parole ont reçu leur savoir-faire et transmis leur art.
Contenu des bylines On distingue dans les bylines deux cycles, celui de Kiev, celui de Novgorod. Rappelons que par Kiev, on entend la principauté de Kiev qui tombe au sous le joug des Tatares, et par Novgorod, la république oligarchique de Novgorod qui subsiste jusqu'au .
Le cycle de Kiev Il est de loin le plus important, il rassemble la majorité des bylines, y compris certaines qui ne se rapportent pas à Kiev. Chevauchées à travers la "vaste plaine" et affrontements entre cavaliers intrépides en forment la trame. Le personnage du prince Vladimir est central : Vladimir, dit "le Courtois" (ласковый), "le Grand", "le Glorieux", "le prince", "le souverain", "de Kiev la capitale", mais aussi "Soleil" (солнышко), "Soleil de Kiev", fait en permanence allusion au prince Vladimir qui régna au tournant des sur la principauté de Kiev et la christianisa dans le rite orthodoxe. Presque tous les évènements chantés lui sont rattachés, même s'ils s'avèrent antérieurs ou postérieurs à son règne. D'où des contradictions dans l'approche du personnage qui est appréhendé tantôt comme rassembleur et courtois, tantôt comme pusillanime, tantôt comme tyrannique.
Les principaux héros Ilia de Mourome, fils de paysan, est le plus connu des héros (bogatyrs) de la byline. Il n'est cependant pas le plus ancien. Il n'a pas de prototype historique, mais un nom proche du sien est mentionné dans un manuscrit germanique du . Il est lié à la ville de Mourome (ou Morovsk) située au nord-est de Moscou, toutes villes qui ne prennent leur essor qu'après la chute de Kiev. L'épithète qui l'accompagne est "le vieux cosaque". Le terme de "cosaque" ne peut être antérieur au . Celui de "vieux" signifie qu'il est sage, raisonnable, ne s'en laisse pas conter. Il refuse la force trop grande que le géant Sviatagor voulait lui transmettre en mourant (Voir Sviatagor et Ilia de Mourome). Il incarne la force tranquille, le courage à toute épreuve, l'abnégation, le patriotisme sans faille du peuple russe. Son enfance où il est paralysé et sa guérison miraculeuse sont empreintes de sentiment religieux (les pèlerins errants qui le sauvent symbolisent la force divine), mais son sort est aussi apparenté à celui du héros du conte, qui reste assis sur son poêle sans bouger jusqu'à ce que des évènements extraordinaires ne sollicitent sa participation (voir La Guérison d'Ilia de Mourome, voir Propp V. YaPropp V. Ya., Le Chant Épique Héroïque Russe, Leningrad 1955, Moscou 1958 (Русский Героӥческий Эпос).). Passant sa vie à guerroyer, Ilia a d'une forte guerrière avec qui il a fait "l'amour après avoir fait la guerre" un enfant (fille ou garçon) qu'il ne connaît pas. Cet enfant vient un jour lui demander des comptes. S'ensuit un violent affrontement (voir Le combat d'Ilia de Mourome et de sa fille / de son fils). Ilia est toujours victorieux quels que soient les obstacles, que ceux-ci soient provoqués par des monstres (voir Ilia de Mourome et le monstre Rossignol) ou des ennemis réels (le plus souvent les Tatares : Ilia de Mourome et Idole le maudit), mais aussi ceux soulevés par la défection des autres bogatyrs (Ilia de Mourome et le tsar Kaline)ou par l'inimitié du prince Vladimir à son égard (La dispute d'Ilia de Mourome et du prince Vladimir).