La traduction des six romans de Jane Austen en langue française est précoce, ayant suivi assez rapidement leur parution originale en Grande-Bretagne. La première traduction (anonyme) a été une version française abrégée de Pride and Prejudice pour la Bibliothèque britannique de Genève dès 1813, suivie par des éditions intégrales en 1821 et 1822. Les autres romans furent aussi édités en français peu après leur parution en anglais : 1815 pour la version de Sense and Sensibility écrite par Isabelle de Montolieu, 1816 pour celles de Mansfield Park et dEmma. Les deux romans posthumes, Persuasion et Northanger Abbey, parurent en français, respectivement, en 1821 en 1824.
Mais ces premières traductions, celles d'Isabelle de Montolieu en particulier, en gomment l'humour et l'ironie et les transforment en « romans sentimentaux français », ce qui est à l'origine du malentendu concernant la romancière anglaise dans les régions francophones.
La plupart des traductions postérieures, jusqu'aux années 1970, peu sensibles aux nuances de la langue et aux particularités du style de Jane Austen, peinent à rendre le réalisme de son écriture, la subtilité de sa narration et la profondeur de sa réflexion. En fonction de la ligne éditoriale de leur éditeur, les traducteurs pratiquent des coupures, lissent son style et affadissent son ironie, la tirant vers la littérature morale et didactique ou la transformant en un écrivain pour « dames et demoiselles », un auteur « romantique » de romans d'amour à l'eau de rose qui se concluent par le mariage de l'héroïne. Aussi, parce que c'est un auteur féminin, et que ses ouvrages ont été vus comme relevant de la tradition sentimentale, Jane Austen a-t-elle été longtemps ignorée ou considérée avec condescendance dans les milieux littéraires en France où elle a été éclipsée par les écrivains réalistes comme Stendhal, Balzac ou Flaubert..
Au début du encore, sa réputation demeure brouillée et son image déformée. car on la confond avec les romancières de l'époque victorienne ou les écrivains de romances s'adressant à un lectorat populaire et féminin.
L'engouement qui, à partir de la fin des années 1990, a suivi la diffusion d'adaptations cinématographiques et télévisuelles de plusieurs de ses romans, a non seulement entraîné la réédition opportuniste de versions anciennes continuant à véhiculer les stéréotypes attachés depuis l'origine aux traductions françaises de ses œuvres, mais a aussi donné lieu à de nombreuses réécritures romanesques, toute une littérature « para-austénienne » qui relève de la littérature sentimentale.
Cependant des traductions nouvelles, plus exactes et plus fidèles, sont progressivement disponibles en collections classiques de poche. Et, consécration suprême, Jane Austen est entrée dans la Pléiade en 2000 pour ses romans de jeunesse et en 2013 pour ceux de sa maturité.
Les premières traductions thumb|redresse|alt=Première page d'une revue, précisant le n°, l'année, et qu'elle contient des extraits littéraires|Exemplaire de la publication genevoise contenant la première traduction française (d'extraits) de , en 1813. La France rouvre ses frontières sous la Restauration et les romans de Jane Austen, comme d'autres œuvres de littérature étrangère, sont l'objet d'un engouement dû à la nouveauté durant le premier quart du .. Si ses romans Isabelle Bour, The Reception of Jane Austen's Novel in France, dans ., ils ont eu un réel succès.
Mais il est possible, voire vraisemblable que Jane Austen n'ait jamais eu connaissance des traductions françaises parues de son vivant. Du moins, alors qu'elle était curieuse de savoir comment étaient reçues ses œuvres, n'en est-il fait nulle mention dans ce qui reste de sa correspondanceNoel J. King, « Jane Austen in France » Nineteenth Century Fiction, , 1953-1954, , cité par ..
Pride and Prejudice Entre juillet et octobre 1813, quelques mois à peine après la parution en Grande-Bretagne, sont traduits à Genève, pour la Bibliothèque britannique des frères Pictet, de larges extraits. de Valérie Cossy et Diego Saglia estiment que seul un tiers du roman a en réalité été traduit. titrés Orgueil et préjugé. La traduction, assez plate, condense systématiquement, transforme le discours indirect libre en dialogue ou en récit, ce qui fait disparaître l'ironie. Les passages choisis, en élaguant l'analyse psychologique, accentuent le côté roman de mœursIsabelle Bour, The Reception of Jane Austen's Novel in France, dans ..
Ainsi, toute l'impertinence du personnage d'Elizabeth Bennet est gommée, conformément aux convenances de l'époque., et la vivacité qui caractérise les conversations entre Elizabeth et Darcy disparaît au profit d'échanges polis et convenus.. Par exemple, lorsqu'ils dansent ensemble à Netherfield (chapitre XVIII), Elizabeth répond (malicieusement) à une de ses remarques : , ce qui est rendu par : Pour comparer, traduction d'Eloïse Perks (1821) : . Traduction de Lecomte et Pressoir (1932) : .Traduction de J. P. Pichardie (La Pléiade, 2000) : .Traduction de P. Goubert (Folio classique, 2007) : .. Comme le font remarquer V. Cossy et D. Saglia dans leur essai sur les traductions d'Austen, en faisant disparaître le pluriel « notre, nous » (), ().
Mansfield Park De larges extraits de Mansfield Park paraissent dans les mêmes conditions dans la Bibliothèque britannique entre avril et juillet 1815., en gardant le titre anglais. Le texte comporte beaucoup plus de parties résumées et le choix d'extraits est moins satisfaisant que pour Orgueil et préjugé. Il y a beaucoup plus de personnages de même importance et d'intrigues imbriquées et le traducteur, plutôt que de traduire la complexité psychologique et morale des passages choisis, condense et élagueIsabelle Bour, The Reception of Jane Austen's Novel in France, dans ..
Puis le roman est intégralement traduit dès 1816 par Henri Villemain sous le titre Le Parc de Mansfield, ou les Trois Cousines. et tiré à , ce qui semble le tirage habituel pour ce type de romans.. Bien que paru en quatre tomes, le texte original est « drastiquement raccourci », en particulier les discours volubiles de Mrs Norris, et le style de Jane Austen est très altéré, voire censuré, citant Noel J. King et Isabelle Bour., comme dans ce passage du dernier chapitre :
Ce qui est rendu par :
Emma La première version française dEmma, anonyme, comme l'originalEmma est sorti en décembre 1815 en Angleterre sans nom d'auteur, ., sort quelques mois à peine après la parution en Angleterre, en mars 1816 (tirée aussi à ) sous le titre de La Nouvelle Emma ou les Caractères anglais du siècle., précédée d'un « Avertissement » du traducteur. : . Les prénoms et les titres y sont francisés : Weston, Jean Knightley, Jeanne Fairfax, et Churchill (mais Franck Churchill), Bates, Henriette Smith ; mais c'est, de toutes les premières traductions de Jane Austen, malgré son aspect hâtif, sa , la seule vraiment précise et réellement , citant Noel J. King et Isabelle Bour.. Une version légèrement écourtée, mais portant le même titre, est rééditée en 1817 à Vienne..
Les deux adaptations d'Isabelle de Montolieu thumb|redresse|alt=Première de couverture, édition de 1821|Page de titre de la première édition de La Famille Elliot (tome I), avec le nom de Jane Austen et le titre des romans édités de son vivant. thumb|redresse|alt=Première de couverture, réédition de 1828|Page de titre de La Famille Elliot (tome II), réédition de 1828, d'où a disparu le nom de Jane Austen. Madame la baronne de Montolieu est une prolifique femme de lettres vaudoise déjà célèbre depuis le succès de son premier roman Caroline de Liechtfield en 1786. Lorsqu'elle découvre , elle est aussi connue, dans toute l'Europe, pour ses traductions-adaptations en français d'ouvrages en allemand, mais aussi en anglais.. Auteur à l'imagination romantique, elle est appréciée pour son style plein d'emphase et de sentimentalité, qualités très « françaises », et considère qu'elle doit adapter, « enrichir », pour son public la trop sobre élégance, qu'elle apprécie pour sa part, du style de Jane Austen.. Célèbre, elle éclipse la romancière anglaise qu'elle traduit : seul son nom apparaît sur la couverture de Raison et Sensibilité ou Les Deux Manières d'aimer<ref group="N">Il est vrai que le roman est paru en anglais sans nom d'auteur () et que l'anonymat de Jane Austen ne commencera à être éventé qu'après la publication dEmma, courant 1816.</ref>, « traduit librement de l'anglais par Isabelle de Montolieu » et il apparaît sur un pied d'égalité avec celui de l'auteur dans la première édition de La Famille Elliot, ou l'Ancienne Inclination, « traduction libre de l'anglais d'un roman posthume de Miss Jane Austen, auteur de Raison et Sensibilité, d’Orgueil et Préjugé, d'''Emma, de Mansfield Parc, etc. par de Montolieu, avec figures ».. D'ailleurs ces deux romans seront toujours rééditées par Arthus-Bertrand dans le cadre des « Œuvres complètes de Madame la Baronne de Montolieu ».
Raison et Sensibilité, ou les Deux Manières d'aimer Comme elle s'en explique dans la préface, elle « traduit librement ». ce en 1815. La notion de fidélité au texte original n'apparaissait pas primordiale à l'époque, surtout pour un traducteur lui-même écrivain : se considérant auteur avant tout, il s'appropriait en quelque sorte le texte à traduire.. Sa traduction est très infidèle. Ainsi, elle change certains prénoms : Marianne et Margaret Dashwood deviennent Maria et Emma, Sir John devient Georges Middleton, John Willoughby est prénommé James, la jeune Eliza Williams, séduite et abandonnée par Willoughby (dont l'histoire est très étoffée) est rebaptisée Caroline. Elle développe divers passages (Raison et Sensibilité est en quatre tomes) et accentue le côté « roman sentimental », alors que Jane Austen critique justement le sentimentalisme dans ce romanJean-Pierre Naugrette, ., par l'ajout de scènes pathétiquesIsabelle Bour, The Reception of Jane Austen's Novel in France, dans . : ainsi, elle imagine que la maladie de Marianne est causée par la vue de Willoughby et son épouse se dirigeant vers Allenheim, mais, surtout, elle ajoute une fin entièrement inventée et très morale., : Mrs Smith, la tante de Willoughby, est une femme pieuse qui a recueilli Caroline et « l'enfant du péché ». ; Willougby, devenu opportunément veuf, mais éconduit par Maria, s'amende et obtient la bénédiction de sa tante, , pour l'épouser..
Raison et Sensibilité, ou les Deux Manières d'aimer. est un roman lourdement didactique et rempli de bons sentiments dans la tradition de la Nouvelle Héloïse. Sont gommés non seulement l'humour et l'ironie de l'œuvre originale., mais aussi toute la satire sociale : dès le titre, le roman de Jane Austen est réduit à deux histoires d'amour et à l'opposition des deux sœurs. : , écrit-elle dans sa préface.
Raison et Sensibilité a connu un grand succès (mais toujours en tant qu'œuvre de la baronne de Montolieu), surtout dans la réédition de 1828 en trois tomes, illustrés chacun d'un frontispice gravé.. Sentimentale, emphatique, dramatique, empreinte de moralisme, elle correspond bien à l'atmosphère de sentimentalité littéraire régnant à cette époque en France et dans la Suisse romantique. Même si elle a su discerner le talent de Jane Austen, de Montolieu ne vise qu'à faire œuvre de divertissement, citant ..
La Famille Elliot, ou l'Ancienne Inclination redresse|left|thumb|alt=Gravure. Une femme debout tourne la tête vers un jeune officier qui la regarde et montre une lettre sur une table|Frontispice du tome II de La Famille Elliot, avec une gravure légendée : il s'approcha de la table, montra la lettre à Alice, et sortit sans dire un mot !